De plus en plus de tiers-lieux s’appuient sur leurs savoirs-faire de réemploi, d’agriculture ou d’artisanat pour proposer des formations aux métiers de la transition écologique. En allant parfois jusqu’à construire de nouveaux métiers, ces initiatives répondent aux besoins massifs de compétences « vertes » tout en infusant des valeurs de coopération et de justice sociale dans le monde du travail. Retour sur les échanges du parcours « Formation » organisé dans le cadre du Faire Festival 2025, à Toulouse. (Crédits : ©Ecole ETRE)
Selon le Secrétariat général à la planification écologique (SGPE), 2,8 millions de personnes doivent être formées d’ici 2030 dans les secteurs prioritaires de la transition écologique. Le monde de la formation est donc appelé à se transformer en quelques années pour répondre aux besoins de compétences dans l’agriculture, le bâtiment, l’industrie ou l’énergie. Face à ce défi inédit, les tiers-lieux apparaissent comme des structures clés, capables de proposer des pédagogies innovantes et de capter des publics éloignés de l’emploi.
En 2023, 58% des 3 500 tiers-lieux recensés par France tiers-lieux proposaient des actions de formation et d’apprentissage sur une palette de sujets allant de la fabrication numérique (33%) à l’artisanat (25%) en passant par l’agriculture et la biodiversité (21%) ou le réemploi (21%). Certaines de ces actions sont d’ailleurs soutenues par le programme Manufactures de proximité initié en 2021 dans le cadre de France Relance pour développer les tiers-lieux productifs, et par le cadre national Deffinov lancé l’année suivante par le Ministère du travail, Régions de France et l’Agence nationale de la cohésion des territoires pour soutenir la formation dans les tiers-lieux.
À l’occasion de l’édition 2025 du Faire festival, à Toulouse, la rencontre « Formation et transition écologique » réunissait une dizaine de tiers-lieux concernés par ces enjeux clés. Quels sont les savoir-faire essentiels à la transition écologique ? Quelle place pour les chantiers d’insertion dans la transmission de ces compétences ? La transition écologique appelle-t-elle de nouveaux métiers ? Comment les tiers-lieux, et plus largement les acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS), peuvent-ils faire de ces bouleversements un enjeu de justice sociale ?
« Donner du sens au travail »
En Haute-Garonne, le tiers-lieu Bordanova fondé par l’association 3PA a vu naître en 2017 la première École de la transition écologique (ETRE). Cette école gratuite forme des jeunes de 16 à 25 ans éloignés de l’emploi aux métiers essentiels à la transition écologique. Au programme : maraîchage, menuiserie, réemploi, maintenance de panneaux solaires, éco-construction… En quelques années, le modèle a essaimé et 29 écoles ETRE sont aujourd’hui réparties dans l’Hexagone.
À l’image d’autres formations animées dans des tiers-lieux, comme l’Institut de Tramayes en Bourgogne ou l’association Halage en Seine-Saint-Denis, les écoles ETRE expérimentent des pédagogies actives autour de chantiers collectifs et de mises en situation professionnelle. Une manière de « motiver les jeunes et donner du sens au travail, tout en transmettant des savoir-être indispensables à l’insertion professionnelle », explique Cécile Gueguen, responsable de la stratégie de communication du réseau national ETRE. « C’est la force d’avoir une diversité d’activités dans un même lieu isolé, ça crée de belles synergies entre les jeunes, les artisans et tous les usagers du lieu », complète Antoine Kauffeisen, coordinateur de Bordanova.
90 % de techniciens et d’ouvriers
« Derrière nos formations, il y a aussi une question importante : qui mène très concrètement la transition écologique ? », interroge Cécile Gueguen. « On entend beaucoup parler des ingénieurs ou des bifurqueurs de grandes écoles, mais dans les faits nous avons surtout besoin de techniciens, d’agriculteurs ou d’artisans. ». En effet, parmi les 2,8 millions de personnes à former pour mener la planification écologique, le SGPE estime que 90% ont des profils de techniciens et d’ouvriers.
Il y a dans la formation un fort enjeu de justice sociale. Car reconnaître le caractère essentiel de métiers à faible niveau de qualification dans la transition écologique, c‘est souligner la nécessité de les rendre attractifs via des salaires sécurisants, des conditions de travail saines et une valorisation sociale. « Sinon, les secteurs-clés vont se retrouver avec des personnes qui ne restent pas dans ces métiers, des compétences qui ne se transmettent pas et toujours plus de précarité », analyse Cécile Gueguen.
Dans ce contexte, les écoles ETRE jouent le rôle d’interface entre les besoins en compétences et les jeunes éloignés de l’emploi. Bien qu’elles ne soient pas certifiantes, les formations captent les jeunes éloignés de l’emploi en répondant à leur attente principale : ouvrir des perspectives professionnelles. L’objectif n’est donc pas tant de « former les jeunes à l’écologie », mais plutôt de les « orienter vers des métiers vertueux, épanouissants dans le rapport au corps et à la matière, dans des secteurs qui offrent des débouchés sur leur territoire », formule Frédérique Darnatigues, chargée de l’organisme de formation du réseau ETRE.
Les limites des dispositifs d’insertion
Les dispositifs d’insertion par l’activité économique (IAE) sont également un vecteur important d’apprentissage par le faire, particulièrement dans les filières du réemploi et de la réparation. Dans les recycleries, les ressourceries ou les ateliers vélo, les travailleurs en insertion acquièrent des compétences (tri, recyclage, mécanique…) qui leur permettent ensuite de s’insérer dans des secteurs en pleine expansion suite au développement des filières à REP (responsabilité élargie des producteurs) prévu par la loi AGEC de 2020.
Toutefois, la priorité de ces dispositifs reste l’accès à l’emploi. En étudiant les salariés en insertion d’une recyclerie de l’Oise et d’un atelier vélo de Seine-Saint-Denis, le Centre d’étude de l’emploi et du travail (CEET) note que la plupart ne s’orientent pas vers des métiers essentiels à la transition écologique à la fin de leur contrat. Et alors qu’en 2021, près des trois quarts des 3 270 salariés des 200 structures adhérentes au Réseau national des ressourceries et recycleries l’étaient via des contrats à durée déterminée d’insertion (CDDI), la dépendance de ces structures de l’économie sociale et solidaires aux dispositifs d’insertion interroge quant à la pérennisation de ces métiers essentiels à la transition écologique.
Vers de nouveaux métiers ?
Les tiers-lieux se positionnent également comme des pionniers dans la définition de nouveaux métiers. À Argentonnay (Deux-Sèvres), la Colporteuse propose ainsi une formation pour devenir « recyculteur », un terme regroupant des métiers du recyclage et du réemploi. En 2022, le titre professionnel d’« agent valoriste des biens de consommation courante » – qui correspond aux tâches de collecte, évaluation, nettoyage et réparation d’objets et matériaux dans les recycleries – a été inscrit au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) suite au long travail de plaidoyer porté entre autres par les Parisiens de La Petite Rockette. Ces derniers sont également derrière la reconnaissance du titre « mécanicien réemploi cycle » qui intègre l’usage de pièces d’occasion dans la réparation de vélo.
Cependant, la très grande majorité des besoins concerne des métiers existants. Apparaît alors l’enjeu pour les tiers-lieux et les structures de l’ESS de s’insérer dans l’écosystème de la formation professionnelle, via notamment la certification Qualiopi ou l’habilitation à délivrer des titres RNCP. C’est le choix opéré par l’association Halage qui, à côté de formations non certifiantes comme son « initiation aux nouveaux métiers verts de l’agriculture urbaine », est habilitée à délivrer le CAP agricole jardinier paysagiste et le titre professionnel « ouvrier de production horticole ».
« Écologiser » tous les métiers
En normalisant leurs formations, ces structures participent alors à l’effort d’« écologisation » de l’ensemble du monde du travail. Car au-delà des « métiers verts » – définis par le Commissariat général au développement durable (CGDD) comme les métiers qui visent directement à protéger ou restaurer l’environnement –, la Banque des territoires expose l’urgence de « transmettre à tous les compétences d’éco-conception et de maintenance, qui sont clés dans une économie marquée par le besoin de réduction de l’impact matière » ; ainsi que de diffuser « certains soft skills, notamment ceux liés à la collaboration et à la gestion de crise qui sont particulièrement utiles en cas d’évènements climatiques extrêmes. ».
Dans le Morbihan, l’atelier textile Uzinou labellisé Manufactures de Proximité fait évoluer les pratiques des couturiers en proposant une formation « patronage zéro déchets ». Même intention du côté des Ateliers partagés de l’estuaire, à Rochefort (Charente-Maritime), qui initient les artisans d’art aux pratiques de l’économie circulaire. Une tâche « pas facile mais sur laquelle on avance progressivement à travers des ateliers collectifs ou des moments charnières comme les Journées du Patrimoine », raconte Camille Léret, animateur du tiers-lieu.
Construire la transition « autour de nos valeurs »
La place stratégique de la formation dans la mise en œuvre des politiques écologiques se reflète dans les conflits autour de la définition des métiers essentiels à la transition écologique. « Il ne suffit pas de rajouter éco- devant n’importe quel métier pour le rendre vert », s’exaspère Cécile Gueguen. « Certains considèrent que le métier de conducteur de poids lourds devient essentiel à la transition écologique si l’on intègre l’éco-conduite ».
Sur ce point, le rapport « Construire les métiers et les emplois de la transition écologique et sociale » (COMETES) du Centre d’étude de l’emploi et du travail (CEET) documente l’intention des structures de l’ESS d’orienter les nouveaux métiers autour d’un « modèle solidaire, à la fois auprès des personnes fragiles et des ressources naturelles ». Face à la montée en puissance des entreprises à but lucratif dans le réemploi, les démarches devant le RNCP ont par exemple permis à la Petite Rockette de devenir organisme certificateur des formations afférentes, donc de garder la main sur le contenu des formations aux métiers nouvellement reconnus.
Dans le même esprit, six réseaux nationaux – Emmaüs France, L’Heureux Cyclage, Coorace, Envie, ESS France et le Réseau national des ressourceries et recycleries – se sont rassemblés au sein de l’Union du réemploi solidaire (URS). Ils appellent à la création d’une École du réemploi solidaire qui marquerait tous les métiers du réemploi des valeurs de justice sociale, de soin et de coopération propres à l’ESS. Une voie pour provoquer un « changement culturel » jusque dans les entreprises lucratives, selon la formule d’un responsable d’un éco-organisme cité par le CEET. « Nous voulons l’hégémonie, nous voulons que ce soit autour de nos valeurs que le réemploi s’organise », ont d’ailleurs explicitement formulé les représentants de l’URS à l’Assemblée nationale le 29 février 2024.
Bibliographie
Banque des territoires. (2024). Impact de la transformation écologique sur les métiers et la formation.
Centre d’études de l’emploi et du travail. (2024). Construire les métiers et les emplois de la transition écologique et sociale.
Secrétariat général à la planification écologique. (2024). Stratégie emplois et compétences pour la planification écologique.
Baghioni, L., Beraud, D., Delanoë, A., Hocquelet, M., Mahlaoui, S., Mazari, Z., Moncel, N., Séchaud, F., Valette-Wursthen, A., Foli, O., et Sulzer, E. (coord.). (2023). Répondre aux besoins en compétences à l’heure de la transition écologique : représentations et réalités. Céreq.
Laussu, J., & Rieucau, G. (s. d.). Les métiers du réemploi dans les recycleries et ateliers vélos : quels défis et quels soutiens ? CEET.
Les Nouveaux Géants. (2024). La transition écologique au cœur de chaque métier
Conseil d’orientation des politiques de jeunesse. (2024). L’impact de la transition écologique sur l’emploi des jeunes.
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.