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Faire Festival (2/4) : Former les publics éloignés de l’emploi ?

Quelle place pour les tiers-lieux dans le monde de la formation professionnelle ?

11 mars 2026

Bien que la transmission fasse partie de l’ADN des FabLabs, ateliers partagés et autres espaces du faire, le développement de la formation professionnelle dans les tiers-lieux apporte son lot de questionnement. Comment capter des publics éloignés de l’emploi ? Où se positionner dans un écosystème de la formation professionnelle déjà très dense ? Comment adosser les actions de formation à un modèle économique viable ? Retour sur les échanges du parcours « Formation » organisé dans le cadre du Faire Festival 2025, à Toulouse. (Crédits : Programme Sur les Rails du Lab)

En 2022, le Ministère du travail, Régions de France et l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) ont publié le cadre national Deffinov autour d’un objectif clair : soutenir la formation dans les tiers-lieux. Dotés de 50 millions d’euros sur trois ans, les appels à projets régionaux invitent les tiers-lieux à développer des projets innovants capables d’attirer des publics éloignés de l’emploi. Un enjeu crucial à l’heure où 1,4 million de jeunes en France ne sont ni en emploi, ni en formationSource : INSEE, 2021.

Les 150 projets lauréats donnent à voir la capacité des tiers-lieux à mobiliser des pédagogies « par le faire », à mettre les outils numériques au service de l’apprentissage ou encore à croiser les disciplines pour rendre les formations plus accessibles et attractives. Toutefois, ces projets apportent leur lot de difficultés pour des structures novices dans le monde de la formation professionnelle. Quelles compétences spécifiques faut-il pour accueillir des publics éloignés de l’emploi ? Quels diplômes ou certifications peut-on délivrer ? Comment se positionner dans un écosystème de la formation professionnelle déjà très dense ? Comment pérenniser les premières expérimentations au-delà de Deffinov ?

Voici le cœur de la rencontre « Formation pour les publics éloignés de l’emploi » organisée fin mai dans le cadre de l’édition 2025 du Faire Festival, à Toulouse. Une discussion animée par Frédérique Darnatigues (la Rosêe et Defi’Occ), Jennifer Deroin (co-présidente du tiers-lieu Les Nouvelles Coordonnées) et Jérémi Derruppé (coordinateur du tiers-lieu Le Far).

Apprendre par « le geste et le corps »

Pour la plupart des participants, la mise en place de formations ou d’actions d’insertion au sein de leur lieu sonne comme une évidence. Dans le petit village d’Albas (Lot), le tiers-lieu artisanal le Far accueille régulièrement les salariées d’une recyclerie voisine, labellisée atelier et chantier d’insertion (ACI), pour leur apprendre à utiliser les machines de travail du bois et des métaux. « Nous voyons vraiment ce partenariat comme la continuité de ce que nous faisons au quotidien, soutient Jérémi Derruppé, coordinateur du Far. Nous sommes un atelier partagé dans lequel les usagers viennent bricoler, apprendre en faisant, se donner des conseils… La transmission fait vraiment partie de notre ADN. »

Au-delà de Deffinov, 58% des tiers-lieux développent des actions de formation et d’apprentissage, dont un quart sont enregistrés à la Préfecture en tant qu’organisme de formation (OF), et en 2023, près de 377 000 personnes ont pu bénéficier de formation professionnelle dans un tiers-lieuSource : Panorama des tiers-lieux en France, issu du recensement 2023 de France tiers-lieux. Ces actions ont été soutenues dès 2021 avec le label Manufactures de Proximité initié dans le cadre du plan France Relance qui propose une approche complémentaire à Deffinov, spécifiquement tournée vers la formation et la montée en compétences autour de la production locale. 

Ces formations s’appuient bien souvent sur des pédagogies innovantes expérimentées au quotidien au sein des lieux. Les parcours « Faire-connaissance » du Louvre Lens Vallée (Pas-de-Calais) partent ainsi du « sensible, des arts et de la culture populaire » pour aborder les métiers des transitions auprès de publics éloignés de l’emploi. « Nous proposons des ateliers dans lesquels on fabrique toujours quelque chose, avec cette idée de gestes et de corps indispensable à l’apprentissage », résume Thierry Mbaye, chargé de projet entreprenariat et innovation dans le tiers-lieu lensois.

En Normandie, la coopérative Les Nouvelles Coordonnées s’appuie sur l’expérience et les compétences de ses résidents pour proposer une formation « Métiers en filature ». Pendant deux jours, les apprenants se divisent en cinq modules simultanés – travail du bois, conception 3D, soudure, réemploi textile dans le décor et tournage et montage vidéo – qui collaborent au service d’un projet collectif. Une méthode à l’origine de « quelques difficultés logistiques » mais qui permet de « motiver tout le monde en favorisant l’apprentissage par l’expérimentation », selon Jennifer Deroin, co-présidente du tiers-lieu.

Plusieurs lieux ont également fait le choix de la mixité des groupes d’apprenants. « C’est d’une très grande richesse : on observe des personnes de 50-60 ans se placer comme mentors auprès de jeunes, ou d’autres qui relativisent les freins liés à leur handicap en côtoyant des personnes travaillant en ESAT (établissement et service d’accompagnement par le travail, ndlr) », raconte Emmanuelle Saunier, responsable du pôle formations au Blue Lab de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Et ces rencontres dépassent parfois le contexte de la formation grâce au cadre ouvert des tiers-lieux. « On ne veut pas que nos formations s’arrêtent net au bout des sept jours donc on les invite à revenir, on les sollicite régulièrement pour des coups de main… », complète Emmanuelle Saunier.

L’enjeu de la certification

Ce cadre et ces méthodes pédagogiques permettent aux tiers-lieux de capter des publics éloignés du monde de la formation classique. Mais à l’issue des sessions apparaît l’enjeu de la certification. « Je me demande toujours comment je peux être utile à ces publics, témoigne Younès Gasmili, fabmanager au Faclab Numixs (Val d’Oise). On fait découvrir toutes les machines en une journée mais finalement on reste en surface, et je n’ai pas de diplôme ou de certification à délivrer. » En effet, plusieurs porteurs de projets témoignent des difficultés administratives qui les empêchent de prétendre à la certification Qualiopi – régulateur du marché de la formation professionnelle en France depuis 2022 – ou à devenir organisme certificateur de titres inscrits au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP).

De son côté, l’équipe du tiers-lieu Uzinou (Morbihan), qui forme des personnes en situation de handicap autour de son atelier textile labellisé Manufactures de proximité, veut explorer d’autres manières de certifier la transmission de compétences. Plusieurs pistes sont envisagées : un certificat de réalisation, des Open Badges, un référentiel de compétences, la présentation d’un objet fabriqué par l’apprenant devant les employeurs… « Les certifications classiques ne sont pas du tout adaptées à nos publics, constate Morgane Schlumberger, responsable de la formation à l’Uzinou. C’est aussi le rôle d’un appel à projets comme Deffinov de nous aider à innover sur ces enjeux de valorisation de compétences ».

« Donner confiance dans leur capacité à faire des choses »

Face à ces difficultés, les structures présentes au Faire Festival témoignent s’être repositionnées sur des formations non-certifiantes qui répondent à des besoins d’orientation et de remobilisation. À Saint-Nazaire, le Blue Lab propose une formation de découverte des machines du FabLab et de plusieurs « métiers du geste » dans des domaines différents (réparation vélo, couture, travail du bois, électronique…). « Mais les machines sont surtout un prétexte, précise Damien Henry, responsable du FabLab. La formation s’appelle Sur les rails car son objectif principal est de remobiliser les participants, de les remettre dans une dynamique positive en leur donnant confiance dans leur capacité à faire des choses. » Une confiance en soi très précieuse qui compte pour 40% dans le retour à l’emploi selon la Délégation générale à l’Emploi et à la Formation professionnelle (DGEFP)Délégation à l’Emploi et à la Formation professionnelle, citée dans le rapport « Nos territoires en action » de France tiers-lieux (2021).

De fait, le caractère hybride des tiers-lieux les place à l’intersection d’une diversité de savoir-faire et de métiers qui se révèle très riche pour les personnes éloignées de l’emploi. « On se sent complètement à notre place sur ce créneau, en amont des formations classiques, formule Emmanuelle Saunier. La grande majorité de nos participants repartent ensuite sur une formation certifiante, trouvent un emploi ou créent leur entreprise ».

Cette dernière pointe aussi la pertinence des tiers-lieux pour « dépoussiérer » certaines formations dans le bâtiment ou l’industrie en intervenant ponctuellement auprès d’organismes plus institutionnels. Le tiers-lieu enrichit alors le parcours existant avec ses pédagogies par le faire et son savoir-faire pointu sur certaines machines, et s’abstient dans le même temps de « marcher sur les plates-bandes d’organismes de formation qui sont parfois en difficulté ».

Penser des formation pérennes

La discussion du jour aborde ensuite l’impact de l’arrivée de la formation dans les structures et plusieurs mentionnent des situations d’épuisement professionnel. « C’est un métier à part entière, rappelle Jérémi Derruppé (Le Far). Il est indispensable d’avoir la capacité administrative et les compétences pour bien accompagner les publics ». Emmanuelle Saunier décrit également comment le projet Sur les Rails – financé par Deffinov et le Plan de relance européen – a fait passer le Blue Lab « d’un FabLab de quartier à une structure qui mène des projets européens ». « Ça bouscule pas mal de choses en interne, c’est un changement d’échelle qui aurait dû se planifier plus en douceur », témoigne-t-elle.

Ces changements d’échelle amènent à la question du financement et de la pérennisation des actions de formation dans les tiers-lieux. Particulièrement au moment où prennent fin les financements du programme Deffinov. « Si quelqu’un a une baguette magique, je suis preneuse », plaisante une voix dans la salle. À ce sujet, Jérémi Derruppé (Le Far) présente la location de l’atelier partagé et la prestation de services auprès de structures plus importantes « qui paient correctement » comme un maillon pour construire un modèle économique viable.

À son tour, Frédérique Darnatigues (réseau ETRE) souligne l’importance de « rendre visibles » les formations dans les tiers-lieux et d’« acculturer les partenaires prescripteurs comme les Missions locales ou France Travail » pour s’assurer de remplir les effectifs. À condition bien sûr d’obtenir la certification Qualiopi qui ouvre le droit aux financements publics et mutualisés tels que le Compte personnel de formation (CPF), les Opérateurs de compétences (OPCO) ou les Programmes régionaux de formation (PRF). En guise de conclusion, Damien Henry (Blue Lab) formule une perspective qui s’ancre dans l’esprit collectif propre au mouvement tiers-lieu : « Nous proposons des super formations chacun de notre côté, mais pourquoi ne pas envisager de construire un réseau commun, qui serait certifié Qualiopi, pour documenter ces offres de formations et mutualiser nos efforts ? »

Bibliographie :

France tiers-lieux. (2021). Nos territoires en action. 

Duvoux, N. et Vezinat, N. (2022). Quand le collectif remobilise l’insertion professionnelle Un dispositif à contre-courant des logiques d’individualisation des parcours. Agora débats/jeunesses, 91(2), 65-82.

Gwiazdzinski, L., Gentils, B., Chow-Petit, B. (2022). Apprendre par les tiers-lieux. Tiers-lieux et configurations apprenantes. Le lab des tiers-lieux.FILIBIEN, C. (2024). Entretien croisé autour des espaces communs Kpacité. Observatoire des Tiers-Lieux.

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.