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Les premières municipales pour les tiers-lieux ?

Les enjeux de positionnement pour les tiers-lieux à l’orée des municipales.

20 mars 2026

Ces dernières années, de nombreuses collectivités locales ont soutenu et accompagné les tiers-lieux sur leurs territoires. À l’occasion des élections municipales 2026, un très grand nombre de listes candidates ont fait du développement de tiers-lieux une de leurs priorités. Dans ce contexte d’élections municipales et de renouvellement des élus à venir, ces lieux libres et ouverts se retrouvent dans une forme d’ambiguïté : tantôt perçus comme nécessaires et populaires auprès des habitantes et habitants, tantôt désignés comme trop militants ou partisans. Quelle position les tiers-lieux adoptent-ils ? Ces espaces de discussion se saisissent-ils des enjeux électoraux, par exemple en accueillant des débats ou en investissant les questions de citoyenneté et de participation citoyenne ?

Dans son premier roman Sous leurs pas les années, publié en 2025 chez Robert Laffont et lauréat du prix Ouest France, la journaliste Camille Bordenet (Le Monde), spécialiste des enjeux des espaces ruraux, imagine un projet de tiers-lieu, porté par une parisienne de retour sur ses terres natales en Isère, comme l’épicentre des tensions en amont des municipales et d’une fracture entre néo-ruraux et “ceux qui restent” pour faire écho aux analyses de Benoît Coquard. 

Ce détour par la fiction porte un éclairage lucide sur la manière dont les tiers-lieux peuvent être perçus sur les territoires, la manière dont ils peuvent se retrouver au centre d’alliances, de débats et de représentations antagonistes et cristalliser, alors même qu’ils sont la plupart du temps au service du faire ensemble, de la convivialité et de l’accueil inconditionnel, tantôt des rejets, tantôt des tentatives d’instrumentalisation politique au niveau localSocialter : Lieux alternatifs ruraux : comment résister sans s’isoler ? – Emmanuel Daniel, 24 janvier 2025. Selon l’Observatoire des Tiers-Lieux, les communes sont le deuxième financeur des tiers-lieux en France (45% des tiers-lieux sont financés au niveau local), 59% des tiers-lieux ont des partenariats avec la commune et 14% d’entre eux ont été initiés par des collectivités. À l’orée des municipales – qui, pour un grand nombre de tiers-lieux seront les premières – les rapports entre tiers-lieux et acteurs publics au niveau local sont au cœur des attentions. 

Instrumentalisations politiques des tiers-lieux 

Ici, un candidat aux municipales fait campagne sur le futur tiers-lieu de la commune, pièce centrale de son programmeLa Voix du Nord : « Je veux voir le tiers lieu se concrétiser » : à Wailly, Mickaël Audegond candidat à un troisième mandat – Thomas Bourgois, 20 décembre 2025, là le maire d’une commune de l’Est parisien fait pression sur un lieu qu’il voit devenir “bastion de l’opposition”, là un lieu est pris pour cible par l’électorat RN, là une subvention communale est supprimée à un café associatif à cause d’une programmation au nom équivoque… Comment ne pas se rappeler la destinée de Mains d’Oeuvres, tiers-lieu culturel de Saint-Ouen, s’étant vu supprimée sa subvention de fonctionnement par la municipalité sous de nouvelles couleurs politiques, avant d’être tout bonnement expulsé quelques mois plus tard. Les tiers-lieux deviennent les objets d’instrumentalisations politiques contre lesquelles de nombreux acteurs et actrices de l’écosystème nous alertent, à l’instar de la tribune “Défendons nos tiers-lieux et nos lieux hybrides” co-signée en juin 2025 par les tiers-lieux creusois, le réseau Tela, le réseau ALISO, l’Archipel (Réseau des musiques actuelles en Creuse), la coopérative Tiers-Lieux, ainsi que la CRESS Nouvelle-Aquitaine et le Mouvement associatif. 

Tout l’enjeu est celui du positionnement de ces lieux, équipes et usagers, dans les enjeux politiques locaux. Mais les tiers-lieux sont-ils des espaces neutres ou politisés ? Sont-ils politiques ou militants ? C’est la question qu’adressait déjà en 2023 l’association Relier dans un article issu d’une enquête, publié sur Trans-rurales Initiatives : “Les pionnier·ères qui ont créé des tiers-lieux, néo-ruraux pour la plupart, ont bel et bien fait de la politique puisqu’ils et elles ont modifié le terreau de leur lieu d’implantation. Leur façon de vivre reflète une éthique de la frugalité et du partage et des objectifs orientés vers la création de liens et l’aspiration aux actions collectives. (…) Paradoxalement, cette dimension politique n’est pas revendiquée. Les tiers-lieux ont en effet besoin de recueillir le plus de soutiens possibles, qu’ils soient bénévoles, financiers, politiques. Sur place, ils attirent les bonnes volontés qui habitent un désert social et les solitaires sans repères, faute d’espace de sociabilité ou de travail. (…) Le fait de ne pas afficher localement d’opinion politique n’empêche pas les acteurs·rices des tiers-lieux de rester connecté·es à des luttes qui se déroulent ailleurs ou près de chez eux. Ils ne sont pas neutres : les formes d’appui, de délégation ou d’empêchement de la part des collectivités traduisent la place des tiers-lieux dans le jeu politique local.”

Dans le même article, la réflexion d’un élu municipal à propos du tiers-lieu de sa commune montre la complexité de leurs relations : « qu’on le veuille ou non, [même si] on n’a pas de couleur politique affichée, on n’est pas dans les mêmes logiques, ça se ressent je pense dans l’action. La municipalité actuelle n’est pas dans ce spectre… Alors, est-ce qu’ils sont trop en avance ? Et nous, en retard ? ». Ainsi, comment faire face à la potentielle instrumentalisation politique des lieux de la société civile ? En miroir, à  quelle posture se tenir sur son territoire lorsque l’on anime un tiers-lieu ?

Typologies des zones de contact et de frictions 

Mais quelles sont les zones de contact et de dépendance des tiers-lieux à l’échelon local ? Celles-ci sont multiples. Foncières tout d’abord, avec des communes propriétaires des murs du tiers-lieu, mais également financières avec la commune comme co-financeur du tiers-lieu et la capacité à suspendre ou conditionner ses financements et influencer les co-financements de l’intercommunalité ou d’autres échelons de collectivités territoriales au tiers-lieu. Mais les zones de dépendance peuvent être plus insidieuses, lorsque la commune en dialogue avec la Préfecture peut suspendre l’autorisation d’accueil de public, s’opposer à des permis de construire ou des autorisations de travaux ou inciter ses équipements municipaux à ne plus collaborer avec un tiers-lieu, sur des projets d’action culturelle par exemple. “A Vieille-Brioude (43), un projet de tiers-lieu dédié au réemploi avait réuni tous les co-financements, identifié un lieu, obtenu l’accord du propriétaire, mobilisé des dizaines d’habitants, plusieurs associations locales, identifié des financements auprès de l’État. L’association avait simplement besoin d’un soutien moral de la collectivité qui devait s’inscrire comme partenaire du projet pour que cela permette d’obtenir l’appui de la sous-préfecture auprès du dispositif de Rénovation des Locaux d’Activités. Le maire a refusé car il y voyait un risque de concurrence politique. Et le projet est tombé à l’eau… laissant un fort sentiment d’impuissance des citoyens qui ont passé énormément de temps à construire ce projet.” partage un acteur des tiers-lieux en Haute-Loire. Des atteintes aux libertés associatives soulignées par l’Observatoire des Politiques Culturelles dans un récent article montrent un recul des marges de manœuvre des associations dans leurs financements et les zones de dépendance qui en découlent : “or, il est plus difficile quand on est prestataire d’être protestataire. En ce sens, les attaques contre les libertés associatives peuvent être vues comme le prolongement d’un processus de marchandisation et ses corollaires (instrumentalisation, managérialisation) et viennent parachever le scénario de leur affaiblissement”. Quand on sait que 51% des tiers-lieux sont portés sous structure associative, ce constat ne manque pas de résonner d’autant que, depuis 2021, une loiloi n° 2021-1109 du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République prévoit l’obligation d’une neutralité politique aux organismes de droit privé qui passent contrat d’une commande publique. 

Artistes programmés, thématiques d’événements, prises de parole publiques mais aussi privatisations d’espaces, accueil de réunions politiques ou encore présence parmi les usagers des lieux de personnes impliquées dans une liste électorale… autant de situations où les tiers-lieux s’exposent à des procès d’intention sur leur soutien hypothétique à une cause ou à un parti. 

De par des dépendances foncières, financières ou réglementaires, nombre de tiers-lieux sont dépendants de l’échelon communal, ce qui compose avec une fragilité structurelle. En cette période électorale, les stratégies sont multiples : neutralité assumée (encadrée par des outils comme la boussole de l’Hôtel Pasteur à Rennes par exemple qui stipule que le lieu n’accueillera pas de réunions politiques), proximité ou engagement auprès d’une liste existante (en pariant avoir misé sur le bon cheval, comme Mains d’Oeuvres lors des dernières élections municipales), négociations de garanties de chaque liste ou encore listes citoyennes composées de membres  du tiers-lieu (à l’exemple du tiers-lieu la Bastide de Saint-Foy-Lès-Lyon).

Quelles ressources et initiatives pour s’outiller ? 

Au sein de l’écosystème tiers-lieux, de nombreux réseaux se sont mobilisés pour mettre en débat ces questions et trouver des outils collectifs pour traverser cette période électorale. En septembre 2025, le réseau Bretagne Tiers-Lieux animait un temps de réflexion “Le rôle politique des tiers-lieux”. Quelques mois plus tôt, la Compagnie des Tiers-Lieux faisait écho, avec Fabrice Dalongeville, aux Cahiers de Doléance et la manière dont les tiers-lieux pouvaient se positionner comme chambres d’écho des volontés citoyennes sur les territoires. 

Si la réflexion est toujours centrale, des outils concrets ont eux aussi été développés pour répondre aux enjeux des changements de majorité. Objet du politique, le tiers-lieu peut aussi devenir objet de “la” politique et, à défaut de pouvoir s’en couper, pour certains d’entre eux, s’en prémunir est une question de pérennité. C’est pour cette raison que l’ANTL et les réseaux régionaux ont proposé un kit « préparons-nous aux municipales 2026”. Celui-ci vise à évaluer les risques d’un changement de gouvernance par le prisme de huit thématiques : dépendance à la municipalité, contexte politique, relations locales, modèle économique, foncier, réputation, gouvernance, sécurité. Il permet d’identifier les points sensibles mais aussi les leviers activables, pour se préparer mais aussi rassurer sur la capacité d’agir. D’autant que les attaques envers les tiers-lieux se multiplient, qu’elles soient physiques ou symboliques, d’où la constitution de fiches d’autodéfense qui permettent de dépasser le constat pour se préserver tant au sein de la structure que de détracteurs extérieurs.

Car, s’ils sont un enjeu de ces élections locales, les tiers-lieux peuvent en être, aussi, des acteurs apartisans. La reconnaissance de leur rôle et la connaissance des habitants peuvent leur permettre d’être force de propositions ou de mettre en débat des sujets touchant les habitants et détachés des considérations électoralistes. Ce poids dans le débat public est bien souvent un impensé, mais se doit d’être considéré tant il peut jouer un rôle de recentrage et mettre en lumière des problématiques occultées ou négligées. 

De cette période émergent des questionnements sur le rôle politique des tiers-lieux sur leurs territoires d’ancrage, aujourd’hui et demain. Sont et seront-ils des lieux de mobilisation citoyenne ? Permettent-ils de renforcer le débat citoyen ou encore de lutter contre l’abstention ? Comme lieux de réflexivité collective sur un monde en mouvement, ont-ils un rôle à jouer dans la démocratie élective ? 

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.