Au mois de mars 2026, L’Airial du Tastot accueille sa première promotion d’apprenants. Ce projet ancré dans les terres landaises, financé dans le cadre de la déclinaison du programme Deffinov en Nouvelle-Aquitaine, vise à former à une autre agriculture. S’il réunit aujourd’hui un tiers-lieu et une Maison familiale rurale, il s’inscrit dans l’héritage de coopérations plurielles. Une invitation à considérer comment les projets co-construits tissent des réseaux d’acteurs bien plus vastes. Crédits photo : Marion Lichtle – @StudioLutz
Introduction
« Remettre la ferme au centre du village » : c’est en ces termes que Benjamin Maugey, responsable du pôle agriculture et alimentation de l’association La Smalah, décrit l’ambition du projet Deffinov qu’il coordonne. Comme 49% des projets lauréats du dispositif, celui-ci s’ancre dans une zone rurale. Au cœur des Landes, il vise à réhabiliter un espace vacant en centre-bourg pour favoriser le développement local et le lien social, mais aussi pour accueillir une formation conçue avec la Maison familiale rurale (MFR) Aire sur l’Adour, un établissement d’enseignement professionnel par alternance.
L’objectif est ainsi, retrace son directeur Théo Oosterlaken, « de créer un lieu de formation, tout simplement ». Mais derrière les murs s’élabore en fait une ingénierie complexe visant à la fois à délivrer des compétences socles en vue de l’obtention d’un certificat de qualification professionnelle, et à faire évaluer les pratiques en s’inscrivant dans une approche paysanne. Dans les bifurcations du monde agricole, la formation est ainsi un enjeu central et la coopération, une modalité nécessaire de sa mise en œuvre.
Sur le temps long
Si la formation accueille à peine sa première promotion, elle est le fruit, pour La Smalah, d’une intégration de plus de dix ans dans le territoire landais, et de nombreuses coopérations avec des structures de formation et d’insertion locales. Avec le lycée professionnel agricole de Chalosse à Mugron, par exemple, la rencontre s’est faite autour d’un intérêt partagé pour l’autoconstruction d’outils et, retrace Benjamin Maugey, la volonté « de s’intéresser à la question du poids politique des outils agricoles ».
Pour Hélène Hincelin et Mathilde Boccard, enseignantes au lycée, les partenariats avec les tiers-lieux sont aujourd’hui indispensables : « Si on veut parler de développement des territoires ruraux, il faut parler des tiers-lieux, ils font partie des acteurs du territoire que les étudiants doivent connaître. » Un parti pris facilité par la souplesse de ce type d’établissement vis-à-vis des contenus et des dispositifs d’enseignement : « Il n’y a pas de programme mais des référentiels, construits à partir des compétences liées aux métiers visés et des besoins du territoire. On est dans des pédagogies actives et il est plutôt facile de mettre des choses en place, que ce soit des sorties ou des interventions ».
Une « tendance à ouvrir les enseignements et à tenter des choses » que souligne le responsable de La Smalah et qui va dans le sens de ce que l’association cherche à développer. Travailler avec des jeunes contribue à transformer les pratiques durablement, même si selon les filières, les nouveaux usages sont perçus différemment, témoigne Hélène Hincelin : « Les élèves du bac pro agroéquipements sont d’abord surpris par le côté alternatif. Les étudiants en BTS développement, animation des territoires ruraux sont plutôt ouverts. Eux, s’ils voient une fusée dans un jardin, ils trouvent ça génial a priori. »
Nourrir le village
Participer aux mutations du monde agricole, c’est aussi accompagner les adultes. La Smalah commence ainsi par monter, avec L’Atelier paysan, un programme d’action se basant sur de la formation professionnelle. « Il y a de nouvelles fermes qui arrivent dans nos territoires, raconte Benjamin Maugey : petites surfaces, maraîchage en sol vivant, travail sur du sable… ». Face au besoin de disposer d’outils adaptés à ces nouvelles pratiques, les partenaires mettent au point « un volet conception d’outils et un autre tourné vers la sensibilisation et la communication sur la technique agricole ».
C’est autour de cette formation que La Smalah rencontre la MFR. Dans le cadre de l’appel à projet Deffinov auquel elles répondent, décliné dans la région Nouvelle-Aquitaine sous le nom « Tiers-Lieux et Formation », elles mettent au point le projet L’Airial du Tastot. Celui-ci prévoit de réhabiliter une ferme d’environ 4 hectares et d’y mettre en culture 6 000 m2 de maraîchage. Façonnée autour d’une dimension pratique, la formation qui se concentre sur la production légumière s’étale sur 1000 heures dont la moitié en stage dans la ferme. « Toute la production issue de cette formation alimentera l’école du village », ajoute Benjamin Maugey, avec l’objectif de faire du lieu de formation « un lieu qui fasse vivre le village, en déployant une offre de médiation, d’animation, de santé participative ».
L’acquisition de compétences et le développement du lien social devaient aller de pair, pour le coordinateur : « Si on avait prévu une formation très technique, on aurait fini, comme toutes les fermes du coin, au fond d’un chemin dans la forêt, et personne ne nous aurait vus. La dimension de centralité était importante ». D’autant que le plus grand frein à la formation réside dans la mobilité, pointe le directeur de la MFR : « Dans les Landes il n’y a pas de bus, pas de train, c’est le grand vide. Et il n’y a aucun organisme de formation dans une circonférence de 80 km autour de nous. »
Près du champ
Le développement de formations est d’autant plus important que, reprend Théo Oosterlaken, le public cible est au départ éloigné du monde agricole, « d’où l’importance aussi des immersions et des modules de découverte des métiers de l’agriculture ». Car ce public cible est constitué de personnes désireuses de se reconvertir dans le milieu, mais aussi de personnes demandeuses d’emploi qui le découvrent. La proposition de formation découle à la fois de l’identification d’une demande des personnes à former et de la réponse à des besoins des collectivités, « de plus en plus cherchant à s’approvisionner directement en légumes frais ».
Aux sessions d’information collectives s’ajoutent ainsi les entretiens individuels pour « cerner les attentes des candidats », d’après le directeur de la MFR, et les accompagner au mieux. Un suivi assuré par La Smalah qui, autour du formateur principal, décrit par Benjamin Maugey comme « un maraîcher expérimenté avec 30 ans de pratique derrière lui », agrège des salariés de l’association spécialisés dans le travail social et des intervenants ponctuels, à l’instar d’une « psychologue présente pour toutes les sessions de formation, peu importe leur durée » et d’une « écrivaine publique qui assure du soutien en français ».
Ce soin apporté au cadre de la formation, c’est ce qui peut permettre de « faire exister des alternatives professionnelles durables », pour le coordinateur. Dans un contexte inquiétant de « disparition de nombreux dispositifs de financement agricole » et de difficulté à aller vers « la massification des expérimentations », il reste à « sortir des cadres ronronnants pour faire vraiment bouger les choses ».
Pour aller plus loin
Chemla, S. (2025). Remettre le tiers-lieu au milieu du village, en ligne.
France Tiers-Lieux. (2025). Cahier de l’observatoire. Les tiers-lieux acteurs de l’insertion, de la et de l’emploi, en ligne.
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.