Interview

Marianne Lemieux-Aird d’Entremise à Montréal nous parle de reconversion du patrimoine religieux

Tiers-lieux : une nouvelle vocation pour les églises ? 

21 avril 2026

En France, propriétaires publics et privés, fondations, associations et collectifs cherchent à redonner vie à des bâtiments patrimoniaux via des projets collectifs, culturels ou sociaux. Ces initiatives répondent à une situation devenue courante : des édifices sans usage ou difficiles à entretenir, mais qui restent des repères pour les habitants. Leur valeur symbolique et leur rôle dans l’identité des territoires perdurent.

Parmi eux, les bâtiments religieux – églises, chapelles, couvents, abbayes – occupent une place centrale dans les réflexions, comme le souligne le guide Faire tiers-lieu dans un édifice patrimonial. Si plusieurs projets existent en France, les retours d’expérience sur des reconversions collectives non commerciales restent encore limités.

À l’inverse, aux Pays-Bas, en Belgique ou au Québec, où la vacance s’est posée plus tôt et plus massivement (les bâtiments y sont majoritairement privés), les expérimentations sont nombreuses. À Montréal, l’organisation d’économie sociale Entremise s’est imposée comme un acteur de référence sur ces questions, en réactivant des lieux vacants par des occupations transitoires et en accompagnant leur transformation en projets collectifs. Marianne Lemieux-Aird y pilote les études et analyse, à l’échelle du Québec, les conditions de reconversion du patrimoine religieux. C’est dans ce contexte que nous avons questionné Marianne Lemieux-Aird, responsable des études à Entremise.

Pour commencer : comment en es tu arrivée à travailler à la reconversion d’édifices religieux ?

Marianne Lemieux-Aird : Je travaille chez Entremise, une organisation d’économie sociale basée à Montréal, qui combine revenus autonomes et soutiens publics. Notre mission est de transformer des espaces vacants en projets collectifs, pour des villes plus justes, durables et résilientes. Partout, des bâtiments vides restent sans projet ; plutôt que d’attendre, nous les rouvrons pour permettre aux communautés de s’en saisir.

Entremise s’est d’abord construite autour de l’occupation transitoire : rouvrir des lieux vacants, parfois fermés depuis longtemps, pour y tester des usages et redonner du pouvoir d’agir aux collectifs locaux. Plutôt que de définir à l’avance une reconversion, nous partons des forces vives présentes sur le territoire pour définir le projet par l’action. Nous avons ainsi travaillé sur des sites très variés : bâtiments industriels, gare routière, commerces, puis une diversité croissante de lieux.

Nos projets en gestion directe ou en propriété sont concentrés à Montréal, car ils demandent une forte présence. Nous avons enfin commencé à acquérir des bâtiments, comme un ancien couvent franciscain, pour tester des modèles de transformation et de gestion à long terme.

En parallèle, nous accompagnons des projets à l’échelle du Québec, ce qui nous donne une vision large des reconversions d’édifices religieux, de leurs contraintes et des leviers d’action.

La Cité-des-Hospitalières (crédits : Margaux Pommier pour Entremise, 2025)

Pourquoi ce sujet est-il devenu important pour vous et qu’est-ce qui vous a amenés à travailler sur ces bâtiments ?

Marianne Lemieux-Aird : Au Québec, la question des bâtiments religieux ne relève pas d’une niche patrimoniale. C’est un sujet de grande ampleur, lié à une transformation historique profonde de la société. Pendant longtemps, l’Église catholique y a occupé une place centrale : dans les années 1940 et 1950, elle structurait encore une grande partie de la vie sociale, de l’éducation, de la santé, de l’entraide et, plus largement, de la vie communautaire. Puis est venue la Révolution tranquille, qui a entraîné  un mouvement de sécularisation rapide et massive. L’État a repris un grand nombre de fonctions auparavant assurées par les institutions religieuses, et la société québécoise s’est progressivement éloignée de la pratique religieuse.

Ce décalage n’a pas produit des effets immédiats sur le bâti. Pendant plusieurs décennies, les églises ont continué à fonctionner, parce qu’elles restaient fréquentées par les générations qui avaient connu cette période de forte centralité religieuse. Aujourd’hui, ce socle s’effondre. Les personnes qui continuent à remplir les églises ont souvent 70 ans ou plus, et il y a peu de relève. Depuis une vingtaine d’années, les églises deviennent réellement vacantes, et le phénomène s’accélère. La situation est alarmante, au sens très concret du terme : le nombre de bâtiments qui ferment est supérieur à la capacité collective à leur trouver un avenir.

À cette urgence quantitative s’ajoute une urgence symbolique. Même dans une société largement sécularisée, les églises conservent une place très forte dans le paysage québécois. Chaque village a son clocher ; quand on arrive sur un territoire, c’est souvent lui que l’on voit d’abord. L’église ne renvoie donc pas seulement à un usage religieux. Elle renvoie à une mémoire collective, à une silhouette, à une organisation spatiale, à une identité locale. C’est précisément ce qui rend sa vacance si sensible : on n’abandonne pas seulement un bâtiment, on laisse se défaire un repère commun.

Le même phénomène vaut, dans une certaine mesure, pour les couvents, les monastères et d’autres bâtiments appartenant aux congrégations religieuses. Là aussi, les communautés sont en décroissance et cherchent des solutions pour transmettre des ensembles immobiliers souvent importants. La différence, c’est que ces bâtiments sont parfois plus faciles à reconvertir que les églises, parce que leur typologie architecturale se prête davantage à de nouveaux usages.

Si nous nous sommes intéressés à ces lieux, ce n’est donc pas par goût abstrait pour le patrimoine religieux, mais parce qu’ils concentrent plusieurs enjeux à la fois : une crise immobilière, une crise patrimoniale, une crise de transmission et, en même temps, une formidable réserve d’espaces potentiellement utiles aux communautés. De nombreux groupes se sont tournés vers nous en disant, en substance : « Nous avons une église qui va fermer, ou qui a déjà fermé ; nous savons qu’il ne faut pas la perdre, mais nous ne savons pas comment faire. » C’est cette remontée du terrain qui nous a conduits à documenter plus spécifiquement le cas des églises et à en faire un champ de travail à part entière.

Parmi les différents usages possibles, pourquoi avoir exploré la piste des tiers-lieux dans des églises ? 

Marianne Lemieux-Aird : La force de la piste “tiers-lieu”, ou plus exactement de ce que nous appelons des “projets collectifs”, tient au point de départ même de nombreux projets de reconversion d’églises. Dans beaucoup de cas, la volonté locale ne porte pas d’abord sur un programme précis. Elle ne dit pas : “Nous voulons une médiathèque”, ou “Nous voulons une salle de spectacle”. Elle dit d’abord : “Nous voulons sauver cette église et la garder ouverte.” Or entre la volonté de préserver le bâtiment et la définition d’une vocation unique, il y a souvent un vide. C’est là que les projets collectifs deviennent pertinents.

Dans notre approche, un projet collectif est un projet fondé sur une mixité d’usages, d’usagers et de fonctions, construit en lien étroit avec la communauté qui va l’habiter. Au lieu de chercher une fonction unique capable d’occuper toute l’église, nous composons un ensemble : bureaux d’organismes communautaires, café, salle de rencontre, salle polyvalente, activités culturelles, gymnase au sous-sol, cuisine collective, espace de visionnement, réceptions privées, garderie, etc. Cette logique n’est pas un compromis par défaut. C’est une manière de faire correspondre la taille et la complexité du bâtiment à la diversité réelle des besoins locaux.

Dans de petits villages, l’idée d’une vocation unique se heurte rapidement à la réalité. Une église est souvent trop grande pour n’être transformée qu’en salle de sport, en salle de spectacle ou en simple équipement municipal. Les surfaces sont surdimensionnées par rapport à la population, les coûts fixes sont élevés, et le risque est grand de produire un nouveau bâtiment sous-utilisé. La mixité d’usages permet au contraire de ramener chaque fonction à une échelle plus juste. Aucun usage n’a besoin, seul, de “remplir” l’entièreté du bâtiment : c’est leur combinaison qui fait tenir le lieu.

Cette diversité a aussi un effet direct sur la robustesse du modèle économique. Un projet reposant sur une seule source de revenu est vulnérable. Si l’activité ne fonctionne plus, tout l’édifice est fragilisé. À l’inverse, un lieu qui combine locations, billetterie, petite restauration, activités communautaires, prêts d’espaces ou partenariats institutionnels dispose d’une base plus résiliente. Si un usage décline, il peut être remplacé sans que tout le projet s’effondre.

Mais l’argument le plus fort est peut-être ailleurs : les églises ont longtemps été des lieux de socialisation. Elles n’étaient pas seulement des lieux de culte ; elles étaient aussi des lieux où l’on se croisait, où l’on prenait des nouvelles, où l’on entretenait des liens. Les projets collectifs permettent précisément de réactiver cette dimension relationnelle. Quand une garderie côtoie un groupe de personnes âgées, quand des familles croisent des associations locales, quand des populations plus précaires partagent un même bâtiment avec d’autres usagers du territoire, l’église retrouve une fonction de mise en relation. Elle cesse d’être un objet patrimonial figé pour redevenir une infrastructure sociale.

C’est pour cela que nous n’intervenons pas d’abord là où une organisation a déjà la solution, le financement et la capacité de faire seule. Une église transformée en bibliothèque par décision municipale peut être un excellent projet !  Mais là où nous sommes les plus utiles, c’est quand il faut inventer collectivement une vocation à partir d’une volonté de préservation, sans modèle déjà écrit, et avec la nécessité de faire tenir ensemble mémoire du lieu, usages multiples et ancrage territorial.

Les églises semblent être des bâtiments à part : quelles en sont les spécificités ?

Marianne Lemieux-Aird : La première spécificité d’une église n’est pas technique. Elle est sociale, symbolique et affective. Dans le cas québécois, le rapport à l’Église catholique reste traversé par des expériences très différentes, parfois contradictoires. Certains habitants gardent une mémoire négative de l’institution religieuse ; d’autres, au contraire, restent profondément attachés au lieu de culte, parfois même physiquement et émotionnellement.

À cela s’ajoute souvent la présence d’une petite communauté religieuse encore active, parfois très investie. Pour ces personnes, l’église n’est pas un bâtiment parmi d’autres, mais le lieu où elles se sentent le mieux au monde. Pour certains, entrer dans l’église reste ainsi une expérience sensible forte ; pour d’autres, le bâtiment n’est qu’un repère patrimonial, sans qu’il soit question d’y maintenir une dimension religieuse. D’autres encore, refusent que des fonds publics y soient consacrés ou contestent l’idée d’un rachat coûteux d’un bien qu’ils considèrent déjà comme collectif.

Entre ces positions, les frictions sont fréquentes : toute reconversion d’église démarre ainsi dans un espace de tensions potentielles.

Cette pluralité de rapports au lieu impose une méthode. On ne peut pas arriver avec un projet ficelé et espérer qu’il s’impose de lui-même. Il faut travailler dans le temps long, faire de la médiation, organiser des ateliers, des consultations, des temps d’échange, transférer de l’information, et surtout reconnaître la légitimité des attachements divergents. Le plus compliqué n’est pas seulement de trouver un programme ; c’est de trouver une façon d’aborder l’église qui permette à plusieurs groupes de s’y reconnaître, ou au moins d’accepter qu’un futur y soit possible.

Ce qui ressort de notre expérience, c’est que ces tensions ne condamnent pas les projets. Elles rendent simplement indispensable un travail patient d’élaboration collective. Dans bien des cas, les oppositions du départ s’atténuent une fois le bâtiment rouvert. Quand les habitants voient ce que devient concrètement le lieu, beaucoup révisent leur jugement. Ils découvrent qu’une église reconvertie peut rester reconnaissable, garder une valeur symbolique et, en même temps, rendre des services réels à la communauté. Mais il serait illusoire de croire que cette adhésion existe spontanément.

Cette dimension symbolique change aussi la nature du tiers-lieu. Dans un ancien local commercial, on peut réinventer presque ex nihilo. Dans une église, on compose avec un imaginaire déjà là. Le bâtiment est chargé. Il parle déjà avant même qu’on y fasse quoi que ce soit. Cela peut être une contrainte, mais aussi une ressource. La reconversion n’est pas seulement un changement de fonction : c’est une opération de traduction. Il faut réussir à transformer le sens du lieu sans le vider entièrement de son histoire.

En ce sens, l’église oblige à penser plus finement la relation entre héritage et usage. La question n’est pas de savoir s’il faut conserver ou rompre. Elle est plutôt de savoir comment produire une continuité suffisamment crédible pour que le lieu reste habitable, partagé et désiré, sans rester prisonnier de sa vocation d’origine.

Sur un plan très concret, quelles sont les contraintes architecturales, techniques et économiques de ces bâtiments qu’il faut avoir en tête ?

Marianne Lemieux-Aird : Sur le plan concret, les églises cumulent des difficultés que l’on ne retrouve pas forcément avec la même intensité dans d’autres bâtiments vacants. La première tient à leur typologie. Ce sont des bâtiments vastes, avec des plafonds très hauts, donc avec peu de surface de plancher utile rapportée à un volume d’air énorme. En termes économiques, cela pose immédiatement un problème : si l’on raisonne à partir de loyers ou de surfaces louables, on dispose de peu de mètres carrés valorisables alors qu’il faut chauffer des mètres cubes considérables. Cette disproportion entre volume à entretenir et surfaces réellement exploitables complique fortement l’équation.

Le chauffage constitue dès lors un poste central. J’ai vu des églises de taille moyenne dont les dépenses de chauffage atteignaient 40 000 dollars par an. Pour des structures locales ou des fabriques aux moyens limités, c’est colossal. Et ce n’est souvent qu’une partie du problème, car les systèmes existants sont fréquemment anciens, peu performants, parfois au mazout, et inadaptés aux exigences contemporaines. Cela veut dire que la reconversion passe presque toujours par une réflexion énergétique lourde.

La seconde contrainte majeure est patrimoniale. Beaucoup d’églises bénéficient de statuts de protection qui limitent les transformations possibles. Façades, vitraux, volumétrie, éléments architecturaux remarquables : une partie du bâtiment peut être intouchable, ou en tout cas transformable seulement dans des conditions strictes. C’est une contrainte réelle, car elle empêche les restructurations trop brutales. Mais c’est aussi un garde-fou utile : ces protections permettent d’éviter la démolition pure et simple ou les reconversions spéculatives qui videraient les lieux de leur identité.

S’ajoute ensuite la question de l’état de dégradation. Souvent, les moyens ont manqué aux communautés qui les entretenaient. On se retrouve alors face à des remises à état très coûteuses, parfois pour des raisons structurelles avant même de penser à la requalification proprement dite.

Il existe en outre une obligation règlementaire redoutable, au Québec, comme en France : dès qu’il y a changement d’usage, le bâtiment doit être remis aux normes actuelles. C’est une situation presque absurde du point de vue des acteurs de terrain : le bâtiment pouvait être occupé la veille, mais devient en pratique inoccupable le lendemain tant qu’il n’a pas été mis en conformité. Accessibilité, sécurité, issues, installations techniques, compartimentage : tout cela peut générer des coûts considérables dès la première étape du projet.

À ces difficultés s’ajoutent des contraintes plus fines mais très concrètes. La lumière, par exemple, est à la fois un atout et un problème. Les vitraux donnent une qualité particulière à l’espace, mais si l’on subdivise l’intérieur, certaines zones nouvelles se retrouvent sans lumière naturelle. L’acoustique est un autre cas emblématique : la réverbération peut être superbe pour du chant, mais devenir catastrophique pour du théâtre ou de la parole. J’ai déjà vu un exemple où les spectateurs devaient porter des casques audio pour comprendre les dialogues tant la réverbération brouillait le son…

Autrement dit, la reconversion d’une église ne consiste pas simplement à “mettre quelque chose dedans”. Elle suppose un travail serré entre architecture, économie, réglementation et programmation. C’est précisément parce que ces contraintes sont imbriquées que nous insistons sur la nécessité d’un accompagnement intégré et sur le fait qu’on ne peut pas traiter ces opérations comme des projets immobiliers ordinaires.

Le Couvent des Franciscains acquis par Entremise (crédits : Margaux Pommier pour Entremise, 2025)
Le Couvent des Franciscains acquis par Entremise (crédits : Margaux Pommier pour Entremise, 2025)

La dimension écologique revient souvent dans vos travaux…

Marianne Lemieux-Aird : Pour nous, l’argument écologique n’est pas périphérique : il fait partie du cœur de la justification de ces reconversions. L’idée de base est connue, mais elle prend ici une portée très concrète : le bâtiment le plus vert est souvent celui qui existe déjà ! Une église, même très imparfaite énergétiquement, contient déjà une immense quantité d’énergie grise. Il a fallu extraire les matériaux, les transporter, construire le bâtiment, l’entretenir pendant parfois plus d’un siècle. Cette énergie est déjà là, incorporée dans le bâti.

Détruire pour reconstruire revient donc à annuler en partie cette accumulation, puis à recommencer un cycle très coûteux en ressources et en énergie. C’est pourquoi je trouve absurde le raisonnement qui consiste à dire : nous avons besoin de services, de logements, d’équipements, donc construisons du neuf sans regarder sérieusement les bâtiments déjà disponibles. Dans le cas des édifices religieux, cette question est d’autant plus aiguë qu’il s’agit souvent de grands ensembles encore debout, bien situés et profondément inscrits dans les centralités locales.

Évidemment, une église mal chauffée, très énergivore, gardée dans son état d’origine sans amélioration technique, peut rester problématique. C’est là que la rénovation énergétique devient décisive. Je pense notamment à une étude menée au Québec par Écobâtiment comparant deux scénarios : d’un côté, la conversion d’une église existante ; de l’autre, la construction d’un équipement neuf répondant aux mêmes fonctions. La conclusion allait dans le sens de la reconversion, mais avec un bémol très clair : pour que l’opération reste écologiquement plus pertinente, il faut moderniser le système de chauffage et améliorer l’efficacité énergétique.

Autrement dit, la valeur écologique de la reconversion ne tient pas à une célébration naïve du patrimoine existant. Elle dépend de la capacité à articuler préservation du bâti et transformation technique. Cela rejoint d’ailleurs une idée plus générale que nous défendons : la sauvegarde patrimoniale et la transition écologique ne sont pas deux agendas séparés. Dans les territoires, ils peuvent se renforcer mutuellement, à condition d’accepter de faire évoluer les bâtiments au lieu de les considérer soit comme intouchables, soit comme obsolètes.

Cette dimension environnementale a aussi une portée politique. Elle déplace le regard. Une église n’est plus seulement un problème de pratique religieuse déclinante ou de mémoire locale ; elle devient aussi un gisement de sobriété foncière et matérielle. Dans un contexte où l’on parle partout de réemploi, de réduction de l’artificialisation et de réutilisation des ressources existantes, il serait incohérent d’écarter d’emblée ces grands bâtiments déjà là, au centre des villages et des quartiers.

Ces lieux impliquent-ils des formes de gouvernance particulières ou plus élaborées que les autres ? 

Marianne Lemieux-Aird : Oui, la gouvernance de ces projets est un enjeu majeur, et elle est souvent plus complexe que dans d’autres reconversions. Au Québec, la majorité des églises sont de confession catholique, elles appartiennent alors aux fabriques, c’est-à-dire  une structure à vocation religieuse, sous la tutelle du diocèse, gérée par quelques citoyens bénévoles. Tant que le lieu fonctionne, cette gouvernance tient. Mais lorsque la communauté religieuse décline et que les finances s’assèchent, la fabrique finit par signaler qu’elle ne pourra plus porter le bâtiment. C’est à ce moment-là que s’ouvre une période décisive.

Dans certains cas, personne ne se mobilise et le bâtiment devient vacant parfois pour plusieurs années. Mais plus souvent, une dynamique locale se met en place : municipalité, citoyens, organismes culturels, acteurs communautaires se réunissent dans un comité informel pour éviter que l’église ne se dégrade ou soit démolie. Ce premier comité n’est pas encore une structure juridique stabilisée ; c’est un espace de mobilisation, d’exploration et de préfiguration.

Ce moment est décisif parce qu’il repose largement sur du bénévolat. Les groupes peuvent y consacrer des centaines, parfois des milliers d’heures. Ils cherchent des financements d’amorçage, réfléchissent à la future vocation, organisent la concertation, établissent des premiers scénarios. C’est une phase à la fois très féconde et très fragile : féconde, parce qu’elle produit l’intelligence collective du projet ; fragile, parce qu’elle épuise souvent des personnes qui n’ont pas les moyens d’absorber seules une telle charge.

Vient ensuite une phase de formalisation. Lorsqu’un projet devient plus crédible, qu’une vocation se dessine, que des partenaires sont intéressés et qu’un montage commence à tenir, une structure de gestion peut être créée. Selon les cas, il peut s’agir d’une entreprise, d’un organisme à but non lucratif ou d’une coopérative. Le transfert de propriété peut aussi prendre des formes variées : la municipalité peut devenir propriétaire sans vouloir gérer, un organisme culturel peut devenir occupant principal et sous-louer d’autres espaces. Ainsi une structure nouvelle peut être créée pour réunir propriété et gestion, ou la propriété peut être transféré à une fiducie d’utilité sociale

La fiducie d’utilité sociale occupe ici une place particulière dans mon raisonnement. Je la trouve puissante parce qu’elle permet d’inscrire la vocation d’intérêt collectif du bâtiment dans la durée. La propriété n’est ni détenue par un individu ni par une entreprise au sens classique ; elle est affectée à une finalité sociale pérenne. Changer cette finalité suppose d’aller devant un juge. C’est donc une manière de rendre beaucoup plus difficile les retournements spéculatifs ou les abandons de mission.

Mais la gouvernance ne se joue pas seulement à grande échelle, dans les statuts de propriété. Elle se joue aussi au quotidien, à l’intérieur du lieu. Nous insistons beaucoup sur l’implication des usagers et usagères dans la gestion du bâtiment : comités, espaces de décision, participation à l’aménagement, réflexion sur la mission et l’avenir du site. L’idée est simple : un projet dure s’il reste connecté à ceux qui l’habitent réellement. Si la gouvernance est captée par quelques acteurs seulement, le lieu risque de se figer. Si les occupants peuvent participer, il reste capable de s’adapter aux besoins du territoire.

En somme, la gouvernance d’une église reconvertie doit tenir ensemble plusieurs niveaux : le sort du patrimoine, la sécurisation de la propriété, le montage institutionnel, le rôle des collectivités, et la participation effective des communautés d’usage. C’est cette complexité qui explique à la fois la richesse et la difficulté de ces projets.

Peux-tu raconter un ou deux projets qui te semblent particulièrement parlants ?

Marianne Lemieux-Aird : Un premier exemple intéressant est celui du Relais de la Pointe-aux-Écureuils. Ce n’est pas forcément la transformation la plus spectaculaire d’un point de vue architectural. Ce n’est pas le genre de projet où l’on entre en disant immédiatement “c’est magnifique”. Pourtant, c’est précisément ce qui le rend intéressant : sa réussite tient moins à une mise en scène esthétique qu’à la manière dont il recompose un attachement collectif.

Le bâtiment accueille aujourd’hui un centre communautaire. Dans la nef, un espace est loué à une école de gymnastique ; dans les jubés on y trouve  une exposition sur l’histoire de la paroisse. Au sous-sol, une brocante et une petite salle de spectacle complètent l’ensemble. On est donc dans une configuration assez typique de projet collectif : plusieurs fonctions, plusieurs publics, plusieurs sources d’activité, sans prétendre assigner une vocation unique à l’église.

Mais ce qui fait la singularité du lieu, c’est surtout le récit qui a été construit autour de lui. La paroisse de la Pointe-aux-Écureuils avait perdu son nom à la suite d’une fusion avec un territoire voisin, Donnacona. Pour les habitants, cette disparition nominale avait laissé une trace. Le projet a choisi de travailler cette mémoire locale avec humour et intelligence. Un sculpteur du coin a réalisé de grands écureuils installés sur la façade de l’église ; chacun porte le nom d’une grande famille du secteur. Le bâtiment devient ainsi support d’une narration locale, presque d’une réappropriation joyeuse de l’histoire du lieu. Même le financement d’activités, avec les fameuses “crottes d’écureuil” vendues pour soutenir les spectacles, participe de cette invention d’un imaginaire partagé.

Ce cas est précieux parce qu’il montre qu’une reconversion réussie n’est pas seulement une affaire de programme. C’est aussi une affaire de langage, de symboles, de capacité à faire reconnaître le lieu comme “nôtre” dans une nouvelle étape de son histoire. Le patrimoine n’est pas simplement conservé ; il est réinterprété de manière active.

Le second exemple n’est pas une église à proprement parler, mais un ancien couvent : la Cité des Hospitalières, à Montréal. Ce projet est particulièrement éclairant pour comprendre notre approche. Le bâtiment appartenait aux sœurs hospitalières, présentes depuis la fondation de la ville. En raison de la décroissance de la congrégation, il a été transmis à la Ville de Montréal avec des lignes directrices précises, notamment l’obligation de respecter l’esprit de la communauté religieuse. La ville, ne sachant pas comment animer ce lieu immédiatement, a fait appel à nous.

Le site a alors été investi dans le cadre d’une occupation transitoire progressive. Au départ, quelques espaces seulement ont été ouverts. Puis, au fur et à mesure des travaux et du développement du projet, la part du bâtiment accessible a augmenté. Aujourd’hui, une grande diversité d’organisations l’occupe : structures culturelles, activités liées au bien-être, réunions d’organismes communautaires, spectacles, événements. Surtout, la gestion a été pensée de manière collective à travers différents comités : aménagement des espaces communs, vie associative, réflexion sur la mission du lieu.

Ce qui est remarquable dans ce projet, c’est la perspective d’autonomisation. Après plusieurs années d’accompagnement, les occupants deviennent de plus en plus en capacité de prendre la relève à travers une organisation dédiée. Cela dit beaucoup de notre méthode : l’objectif n’est pas de gérer indéfiniment les lieux, mais de renforcer la capacité d’action des communautés jusqu’au moment où elles peuvent porter elles-mêmes le projet.

Pris ensemble, ces deux exemples montrent deux choses complémentaires. Le Relais de la Pointe-aux-Écureuils montre la force d’un ancrage narratif et communautaire. La Cité des Hospitalières montre la possibilité d’une gouvernance collective évolutive et d’un transfert progressif d’autonomie. Dans les deux cas, le bâtiment religieux devient moins un objet à préserver qu’un support pour refaire du commun.

Le Relais de la Pointe-aux-Écureuils (crédits : Relais de la Pointe-aux-Écureuils)
La Cité-des-Hospitalières (crédits : Margaux Pommier pour Entremise, 2025)

Avec le recul, quels sont les principaux enseignements ? Et comment vois-tu évoluer la question des reconversions d’églises ?

Marianne Lemieux-Aird : Le premier enseignement est clair : au Québec, on a trop attendu. La fermeture des églises n’est plus marginale, mais les réponses restent traitées au cas par cas, comme si chaque communauté découvrait seule le problème. Pourtant, des centaines de requalifications existent déjà. Mais l’expérience est trop peu capitalisée, outillée et partagée. Résultat : les groupes repartent sans cesse de zéro. Cela produit un coût humain important. Les porteurs de projets, souvent bénévoles, doivent tout apprendre en même temps : propriété, montage financier, droit, patrimoine, gouvernance, programmation, concertation… Beaucoup se retrouvent face à une complexité énorme sans soutien structurel, parfois jusqu’à l’épuisement. La difficulté n’est pas seulement architecturale ou économique : elle est aussi organisationnelle. On fait porter aux collectifs locaux une charge disproportionnée. Pour y répondre, nous avons développé des outils (guide de requalification, portraits de projets) qui permettent de mutualiser les apprentissages et d’éviter de réinventer la roue. Mais cela ne suffit plus : le sujet doit être traité comme un enjeu systémique, à l’échelle du Québec. 

La piste la plus structurante serait une fiducie d’utilité sociale dédiée aux églises, capable de porter un parc immobilier. Cette mutualisation donnerait une solidité financière que n’ont pas les communautés locales. En revanche, la gestion resterait locale, car ce sont les projets ancrés dans leur territoire qui fonctionnent le mieux. Cette dissociation entre propriété mutualisée et gestion locale est stratégique. Elle allégerait fortement la charge des groupes, aujourd’hui à la fois propriétaires, gestionnaires, animateurs et porteurs de projet. Une structure commune pourrait prendre en charge les aspects techniques, juridiques et financiers, laissant aux communautés la capacité de construire des projets adaptés à leurs besoins. On change alors d’échelle : il ne s’agit plus seulement de sauver des bâtiments, mais d’organiser la transmission du patrimoine religieux vers des usages collectifs contemporains. Cela suppose des outils, des moyens et une reconnaissance de l’intérêt général de ces projets.

Oui, toutes les églises ne seront pas sauvées. Oui, ces projets sont complexes et coûteux. Mais ils représentent une opportunité majeure : préserver des bâtiments emblématiques, éviter des démolitions absurdes, réactiver des espaces centraux et reconstruire du collectif. La vraie question est donc simple : se donne-t-on les moyens d’agir à la hauteur de l’enjeu ?

Pour aller plus loin : 

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.