Interview

Lucile Ottolini (Odile) & Yann Bergamaschi (La Fabrique des santés) nous parlent des tiers-lieux de santé

14 mai 2026

En 2023, on dénombrait 3500 tiers-lieux en France. Parmi eux, une poignée revendiquaient comme thématique centrale la santé. Ils sont difficiles à dénombrer, faute de catégorie spécifique dans le recensement national. Suite à la parution dans les cahiers de recherche de l’Observatoire des Tiers-Lieux d’un article collectif sur les tiers-lieux santé, la parole est donnée à deux des co-auteurs, Lucile Ottolini et Yann Bergamaschi. L’objet de cet entretien est de comprendre ce qu’ils offrent, en particulier ce qui les différencie des établissements de santé traditionnels ou des centres de santé communautaire et de dégager les perspectives d’avenir de ces lieux innovants.

Yann Bergamaschi est fondateur et coordinateur de La Fabrique des santés, un collectif qui facilite les coopérations ouvertes et l’émergence de communs dans le domaine de la santé et du soin depuis 2020. Il a notamment organisé 38 webinaires autour du “Faire tiers-lieux en santé” pour mettre en lumière des espaces où se transforment les schèmes de pensée et les pratiques en matière de santé, dans la dynamique créative des tiers-lieux. Administrateur du réseau des tiers-lieux franciliens A+ c’est mieux !, il a lui-même co-fondé La Conviviale, un tiers-lieu de santé à Montreuil (93), qu’il coordonne en tant qu’assistant médical.

Lucile Ottolini est psychologue et sociologue, co-fondatrice d’Odile, un tiers-lieu santé et recherche situé en zone rurale à Docelles, village vosgien. Odile est co-animé par une association de santé communautaire créée en 2022 qui compte aujourd’hui 130 adhérents, Odile en Bonne Santé.

En 2025, vous avez, avec d’autres co-auteurs, publié un article sur les tiers-lieux santé en France, dans lequel vous proposiez une analyse de ce que sont ces lieux aujourd’hui. Pouvez-vous nous rappeler ce qui les caractérise ? Est-il possible de distinguer ces tiers-lieux des centres de santé et de les situer dans le mouvement général du développement de la santé communautaire en France ? 

Lucile Ottolini : On peut déjà commencer par distinguer les tiers-lieux qui revendiquent la santé comme thématique première de ceux qui font de la santé en tiers-lieux.  Dans le premier cas, la santé est le principal motif d’animation du lieu et se construit autour d’un véritable projet de santé avec diagnostic territorial, plan d’actions et parcours de soin associés, de collaborations entre des professionnels de santé, des personnes concernées ou des associations de patients. Il y a des tiers-lieux qui ont d’autres motifs principaux – culture, action sociale, alimentation, etc. – tout en abordant des thématiques de santé et plus largement du soin ou du prendre soin, d’abord auprès de leurs propres usagers. C’est le cas, par exemple, du réseau des tiers-lieux autonomie en Seine Saint-Denis ou de ceux qui offrent du soutien aux aidants, ces personnes non-professionnelles qui viennent en aide à une personne en perte d’autonomie du fait de l’âge, de la maladie ou d’un handicap. Ces dernières années, ces activités et les partenariats avec les structures institutionnelles de la santé se sont multipliés dans tous les types de tiers-lieux. Mais en effet, les tiers-lieux dédiés spécifiquement à la santé, eux aussi, se multiplient. J’estime qu’au moins une quinzaine sont aujourd’hui en activité et qu’autant sont en émergence. 

Yann Bergamaschi : Ce qui est important ici, c’est la notion de « tiers ». Les centres et maisons de santé communautaire sont montés ou organisés autour de professions médicales et particulièrement de médecins. Avec les tiers-lieux santé, on donne la possibilité à d’autres acteurs qui ne sont pas forcément ni du corps médical, ni ne disposent d’une formation particulière en santé, d’intervenir dans un secteur sanitaire particulièrement cloisonné.

Les motivations de telles initiatives sont multiples. Si on se place du côté des professionnels qui ne sont pas satisfaits par les modes d’exercice de la médecine qui s’offrent à eux en ville ou à l’hôpital, ils peuvent être tentés par un lieu hybride, plus souple, pour changer leurs pratiques professionnelles au contact d’autres disciplines ou d’autres métiers. Et d’un autre côté, on peut avoir des gens qui sont complètement extérieurs au champ de la santé, mais qui ont cette volonté forte de monter un lieu autour de la notion de prendre soin, des « liens qui soignent » ou bien d’une pathologie ou affection spécifique parce qu’ils sont plus ou moins directement concernés. Ils vont par la suite chercher des professionnels de santé pour répondre collectivement à des besoins particuliers mal ou pas couverts par des structures plus classiques. 

Rien qu’à Montreuil, au moins quatre lieux sont en projet ou en cours de création. L’un est porté par un collectif de psychologues, le second par le binôme d’une spécialiste en stratégie éditoriale et d’une régisseuse dans la culture, le troisième par une personne concernée par des troubles psychiques et quelques pairs et le dernier par des travailleurs du médico-social accompagnés d’usagers. On voit émerger une diversité de profils « profanes » à l’initiative de ces projets, signe d’une certaine émancipation, notamment vis-à-vis de la figure tutélaire du médecin et des cahiers des charges institutionnels.

Cette émancipation a des implications très concrètes en termes de leadership et de composition des équipes, de modes d’intervention avec un rééquilibrage à la faveur d’activités autres que le face-à-face thérapeutique, la recherche de modes de gouvernance plus distribués, qui vont laisser plus de place et de pouvoir à des acteurs non-médicaux. Cela se traduit également financièrement, par une plus grande diversification des modèles économiques et une moindre dépendance vis-à-vis des financeurs traditionnels du système de santé.

Et tout cela s’articule bien avec la santé communautaire qui considère l’environnement des personnes comme une ressource avec différents leviers à mobiliser dans une approche de santé globale, avec des dynamiques collectives, une grande porosité entre question sociale et question sanitaire. L’idée c’est de considérer les personnes dans leur entièreté et dans leur contexte de vie, plutôt que comme des malades à traiter dans une approche biomédicale, technique, individualisante et trop souvent déshumanisée. 

Lucile Ottolini : Les tiers-lieux santé partagent avec la santé communautaire l’ancrage territorial, l’attention portée aux facteurs sociaux et environnementaux aussi appelés déterminants de la santé. Les savoirs d’expérience (ou « expérientiels ») des personnes concernées ou de leurs proches y ont toute leur place. Les tiers-lieux reprennent tous ces principes et les remettent au travail à la lumière de leurs pratiques. Ils ouvrent aussi la porte à d’autres activités et à l’expérimentation, en se libérant de certaines injonctions et carcans institutionnels.

Vous nous dites donc que les tiers-lieux santé créent des services inédits ou des formats d’intervention originaux. Est-il possible de développer votre propos en évoquant des exemples, et notamment ceux des tiers-lieux que vous avez créés ? 

Lucile Ottolini : Pour Odile, je vais prendre un premier exemple, l’intégration de la pair-aidance en santé dans différentes dimensions de notre travail. La pair-aidance est une pratique qui se développe dans les établissements de santé et qui consiste, dans ces contextes professionnels spécifiques, à intégrer des personnes concernées dans l’équipe soignante. Cette intégration a commencé dès la création de l’association. On s’est vite aperçu que spécialiser la pair-aidance à un domaine de la santé, voire une pathologie, nous fait perdre en efficience. Chez Odile, on n’est pas pair-aidant troubles psychiques, dépression ou cancer. Quand on est pair-aidant, on peut intervenir auprès de tout type de personnes. Le changement à réaliser est d’une telle ampleur qu’il nécessite également la formation des professionnels de santé, qui sont en général les grands oubliés de la pair-aidance. Trois premières pair-aidantes ont co-animé des groupes dès 2023 après une première sensibilisation des pair-aidantes et des personnels de santé. Depuis, la sensibilisation est devenue formation, des professionnels de santé qui n’exercent pas chez Odile en bénéficient et des groupes d’entraide ont été initiés par des pair-aidantes ou des associations de patients. Dans les événements de médiation, culturelle ou sportive, une large place est toujours laissée pour faire entendre la voix des personnes concernées, qu’elles soient formées ou non à la pair-aidance. Dans les prochaines années, nous souhaitons que des pair-aidants interviennent dans la formation que nous déployons. 

Yann Bergamaschi : Ce qu’on a en commun, par exemple, c’est l’hospitalité. Jusque dans l’aménagement de nos lieux. Poussez la porte d’Odile, vous vous retrouvez dans l’espace d’accueil-réception d’une auberge des années 70, encore dans son jus. La future entrée de La Conviviale se fera par la cuisine encore fonctionnelle du logement que nous réhabilitons. Cela crée de la proximité, de la familiarité, une ambiance particulière au service d’un soin qui commence dès le pas de la porte.

Des espaces communs sont propices à la circulation, à la déambulation. Il n’est pas rare de voir des gens se perdre dans des couloirs ou les jardins, boire un café affalés dans un canapé de récupération, lire une BD ou un magazine, scruter avec curiosité une affiche qui les interpelle, en discuter avec les inconnus autour d’elles dans ce qui ressemble plus à une « salle détente » que « d’attente ». On peut y croiser un chien, un chat, nos enfants après l’école. Tout cela participe de cette ambiance singulière, chaleureuse qui dé-dramatise, dés-aseptise, dé-médicalise le contexte de soin pour les patients comme pour les intervenants, soignants ou non, pour offrir à nos visiteurs davantage qu’une simple interaction médicale ou marchande. On s’y sent un peu comme à la maison.  Cela crée une autre relation de soin, plus humaine, qui met tout le monde dans de meilleures dispositions, dénoue des tensions et déjoue des blocages, facilite les échanges et alimente un climat général de confiance.

Nous laissons bien volontiers les clés du local à un binôme de psychologues qui le trouvent particulièrement agréable pour de la thérapie familiale ; à un collectif trans qui y tient des permanences le samedi, des formations à la réduction des risques, à l’auto-injection d’hormones ou encore des ateliers d’écriture. Nous avons accueilli des équipes de l’hôpital qui voulaient réfléchir à des modes de gouvernance plus horizontaux ; des étudiants en design dont le projet de master portait sur l’innovation et les communs en santé ; le groupe de travail du Contrat Local de Santé autour de la santé communautaire ; un dispositif d’écoute et d’accompagnement de victimes de violences policières ; des sessions de formation infirmière ; des ateliers collectifs autour de la santé des femmes co-animés par un binôme médecin généraliste/doula. Nos apéros SO-IN réunissent régulièrement une cinquantaine de copains et de copines du soin et des communs, de tous horizons, sans autres enjeux que la rencontre et le plaisir d’être ensemble, bien loin de ce qui se fait habituellement dans un domaine de la santé plutôt austère. En décembre dernier, nous avons même dépanné la coopérative citoyenne des médias indépendants Coop-médias, en accueillant en catastrophe le tournage de leur dernière campagne de communication. 

Dans les 95m² de La Conviviale, on prend soin des personnes – via une consultation de médecine générale – et des collectifs – via les activités associatives et citoyennes de la Fabrique des santés. C’est ça être en coopération et rester ouvert à l’émergence d’usages inattendus, dans la plus pure tradition des tiers-lieux. De tels espaces de respiration sont rares dans un secteur de la santé très normé et réglementé.

Peut-on dire que ces structures sont complémentaires aux structures plus classiques ? Ou alors présentent-elles de vraies alternatives ?

Lucile Ottolini : Une organisation peut être à la fois alternative et complémentaire. Les tiers-lieux de santé, nous l’avons évoqué plus haut, initiés par des professionnels de santé, des associations de patients ou des personnes concernées, voire parfois par des établissements, partent toujours des impasses et des problèmes contemporains de la santé. En luttant contre les inégalités sociales de santé, en traitant des invisibles de nos institutions (les impacts des discriminations sur la santé, la jeune aidance La jeune aidance concerne des jeunes âgés de moins de 25 ans et qui apportent une aide régulière matérielle, logistique ou émotionnelle à un proche concerné par une situation de handicap, une perte d’autonomie ou une maladie chronique. , les conséquences sanitaires des violences sexistes et sexuelles, le besoin de résonance de la voix et des savoirs d’expérience dans la santé, parmi les exemples des tiers-lieux qui se revendiquent de la santé), ils sont des alternatives. Mon analyse est que dans le même temps, ils contribuent aux écosystèmes locaux de santé, ils sont conventionnés avec les caisses primaires et complémentaires, ils ont des partenariats très formalisés avec des établissements de soins primaires ou de ville, ils sont adhérents et contributeurs de leurs CPTS, ils forment des professionnels de santé. Ils portent donc des alternatives en partenariat avec des établissements et des communautés professionnelles classiques, avec l’ambition d’améliorer le système de santé, pas uniquement à l’échelle de leurs lieux. 

Yann Bergamaschi : Il y a une gradation, avec de la complémentarité, de l’alternatif et une multitude de configurations différentes entre les deux. Dans le champ de la santé mentale par exemple, d’un côté du spectre, il y a des projets qui se développent au sein même de l’institution comme la Cité Culturelle, un tiers-lieu culturel et citoyen installé dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique d’Étampes (91). Il s’agit d’un dispositif intégré au projet d’établissement et qui enrichit le parcours de soin des résidents et des visiteurs avec son potager agroécologique, son fablab, ses studios de musique, radio et photo, et son équipe salariée composée d’une ancienne programmatrice de théâtre, d’une designer, d’un ancien pensionnaire, etc.

De l’autre côté du spectre, il y a des projets de santé autonomes et radicaux qui se développent dans des squats, en réponse aux bévues d’un système de santé jugé excluant voire oppressif à l’encontre de minorités comme les personnes psychiatrisées, sans abris, réfugiées, LGBTQIA+, etc. C’est le cas dans les milieux antipsychiatrie depuis les années 1960 qui considèrent que la psychiatrie est nuisible pour les personnes concernées par des troubles psychiques, et contestent l’autorité médicale dont ils rejettent les pratiques aliénantes. Entre les deux, il y a des lieux intermédiaires comme le Lieu de Répit à Marseille (13), la Trame à Saint-Denis (93) ou l’Autre “lieu” à Bruxelles, qui expérimentent des alternatives à la psychiatrie, en créant des ponts entre ces deux univers aux antipodes l’un de l’autre, à grand coup d’intelligence collective, tout en étant conventionnés avec les institutions de santé. 

La question est alors de savoir comment arranger des allers-retours fertiles et ambitieux entre ces communautés, qui pour certaines font et soignent « avec » ou « autrement » quand d’autres s’organisent « sans » voire « contre » le système. Les configurations en tiers-lieux facilitent cette interconnaissance et ces articulations improbables, évoluant à la fois dans le soin et en dehors, dans l’institution et en dehors, mais toujours au service d’une santé plus juste, aussi bien au sens de justice que de justesse.

Ce début 2026 est marqué par des menaces sur les financements publics jusque-là dédiés aux centres de santé communautaire (Secpa, Article 51) et sur ceux dédiés aux tiers-lieux (Definnov, programme nouveaux lieux nouveaux liens). Ces lieux sont-ils appelés à disparaître ? 

Lucile Ottolini : Les financements publics et les cadres d’intervention de la santé communautaire sont effectivement en danger en France. Mais les tiers-lieux dont nous parlons n’ont jamais bénéficié de ces soutiens, pour l’immense majorité, ils sont nés à la suite de la crise COVID-19, certains ont bénéficié des soutiens financiers de l’État aux tiers-lieux, mais plutôt marginalement. Pour prendre un exemple, sur le dispositif phare de l’ANCT Fabrique de territoire, je pense qu’un seul tiers-lieu santé a été soutenu jusqu’ici, il s’agit d’Odile. En clair, depuis cinq ans, les tiers-lieux santé ont trouvé un modèle hybride et je ne pense pas qu’ils soient menacés à court terme par la disparition des cadres financiers ou administratifs évoqués. Quels modèles ont-ils développés ? Celui de la mobilisation de financements privés, citoyens et de professionnels de santé ou d’associations de patients engagés. Néanmoins, ils peuvent être menacés si la bataille culturelle d’une opinion publique et locale mobilisée contre la hausse dans notre pays et nos territoires des inégalités sociales de santé se retournait. Ils ont bénéficié de ce contexte qui les dépasse sur cette première phase, celui d’une France post Covid, révoltée par les tris sanitaires, l’épuisement et la perte de sens des soignants et des déserts médicaux. Pour pérenniser leur déploiement, ils devront trouver un cadre de financement public qui reste à définir. 

Yann Bergamaschi : S’ils sont menacés dans le contexte actuel, c’est qu’ils sont probablement dans le vrai ! Je ne les vois pas disparaître car les personnes qui les plébiscitent et les font vivre ne disparaîtront pas. La plasticité des tiers-lieux et l’évolutivité de leurs modèles font qu’ils disparaîtront sous une forme pour mieux réapparaître sous une autre. 

D’ailleurs les centres de santé ont beaucoup évolué au cours de l’histoire, des centres de consultations charitables aux dispensaires des philanthropes gérés par des associations caritatives ou des congrégations religieuses, en passant par les centres d’entraide solidaire ouvrière, puis les centres de santé municipaux, associatifs ou privés. Et ils sont loin de former un ensemble homogène aujourd’hui encore.

Ces dernières années les tiers-lieux se sont beaucoup tournés vers les institutions, en quête de reconnaissance et de soutien. Là, avec la baisse des financements publics et les raidissements idéologiques et politiques à l’œuvre, les tiers-lieux auraient intérêt à se tourner davantage vers les marges (d’où ils viennent pour certains), pour s’en inspirer, se serrer les coudes et se donner de la force collectivement.

Où travailler la santé planétaire pour produire un soin compatible avec les limites planétaires ? Où travailler à la dé-complexification technique du système de soin par la low-tech ? Où se préparer aux catastrophes à venir en développant notre résilience sanitaire communautaire ? Demain, où prendre soin de minorités harcelées par des politiques inégalitaires et autoritaires ? Ou bien tout cela à la fois ? Prendre soin, c’est prendre position et quoi de mieux que des configurations en tiers-lieux pour œuvrer ensemble à faire de la santé un moteur de transformation sociale, aux croisements de toutes ces dynamiques contemporaines, dans des espaces de rencontre, de porosité et de frottement, de questionnement et d’élaboration collective ?

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.