Près d’un tiers-lieu sur deux est partenaire d’une structure orientée vers la jeunesse et l’animation locale, d’après le recensement France Tiers-Lieux de 2023. Héritées de l’éducation populaire, leurs missions, leurs méthodes et leurs publics peuvent souvent se recouper. Mais sur le terrain, comment éducateurs spécialisés et animateurs en tiers-lieux travaillent-ils ensemble et parfois à côté ?
Parentalité et famille, précarité et pauvreté, handicap : plusieurs problématiques portées par les 18% de tiers-lieux intervenant dans le champ social rejoignent celles de la prévention spécialisée (voir le recensement France Tiers-Lieux de 2023). Héritages de l’éducation populaire, les dimensions d’expérimentation, de coopération et de relation leur sont aussi communes. Rassemblés par ces similitudes, acteurs des tiers-lieux et de la prévention spécialisée travaillent ensemble dans de nombreux territoires.
Dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), leurs liens sont d’autant plus forts que ces acteurs s’adressent au même public, souvent des jeunes de 12 à 25 ans pouvant faire face à des situations de précarité, de violence ou de marginalité importantes. Là où les travailleurs sociaux parcourent les espaces publics, les tiers-lieux proposent un espace refuge. Une complémentarité entre dedans et dehors caractérisant la méthodologie de l’aller vers qui est familière aux deux acteurs.
Cette coopération invite les travailleurs et travailleuses en tiers-lieux à adapter leur posture à celle des éducateurs de rue, mais depuis leur lieu, pouvant tendre à l’institutionnaliser. À l’inverse, les tiers-lieux offrent des temps de rencontre et d’échange à la marge des actions sociales et éducatives mises en œuvre par les acteurs de la prévention. Les liens entre prévention spécialisée et animation en tiers-lieu révèlent ainsi des tensions inhérentes au travail social.
Aller vers, faire venir
Un premier type de tension s’articule autour du lieu. Le fait d’avoir « un lieu à soi » peut en effet être perçu comme la condition d’un faire ensemble, le dénominateur commun de personnes aux trajectoires différentes. Dans des quartiers où il y a peu d’acteurs socioculturels, peu d’espaces de rencontre, les travailleurs en tiers-lieux peuvent ainsi vouloir mettre en avant la dimension d’accueil et de refuge de leur structure. Dans cette perspective, l’aller vers est mobilisé comme une modalité du faire venir. Thévy Lok, coordinatrice du tiers-lieu La Dragonne ancré dans le QPV de La Patrotte à Metz, l’incarne tout particulièrement : « Le public n’ose pas pousser la porte si on ne fait pas ce travail d’aller le chercher soi-même. Il faut faire du travail de rue, aller au pied des immeubles, pour le faire venir ».
Cet aller vers vise à faire émerger, comme le souligne Hodeifa Megchiche, coordinateur du dispositif d’accompagnement collectif et individuel de proximité (Dacip) au sein d’Arsea à Strasbourg, « ce fameux besoin, cette demande enfouie qu’on ne s’autorise pas à exprimer ». Mais il présuppose que le besoin est d’abord un besoin de lieu. Or, pour le coordinateur, les besoins des personnes évoluent : « c’est ce qui peut expliquer qu’en fonction du moment de la relation, les besoins et donc les leviers, les supports et les espaces qu’on va proposer sont très diversifiés ». En ce sens, le lieu n’est qu’un outil comme un autre au service du renforcement des liens et de l’émancipation.
Pour les travailleurs, l’enjeu est donc de construire des passerelles, ainsi que l’exprime Hugues Bellego, directeur de l’association La Ruche, l’une des structures animatrices du tiers-lieu La Lanterne à Cergy : « chaque semaine, les deux animateurs de l’équipe assurent des permanence au sein de collèges du quartier pour créer du lien avec le public collégien. Ça passe par des outils pédagogiques qu’ils déclinent eux-mêmes, mais aussi par l’intervention de structures ou de personnels spécialisés sur des thématiques particulières, avec un fort désir d’échanger sur des problématiques individuelles d’ados ».
Finalité ou moyen
Cette dimension du lieu comme agentivité plutôt que comme simple espace fait émerger une autre tension entre finalité et moyen. Vu comme moyen, le tiers-lieu met en lumière, dans les mots de Hugues Bellego, l’idée qu’il accueille « toutes les initiatives, quelles qu’elles soient », qu’il s’agit d’un « lieu des possibles ». Il peut aussi illustrer, pour la coordinatrice de La Dragonne, « une contradiction entre l’envie que les personnes puissent juste venir se détendre et le souhait qu’ils aient appris quelque chose en repartant. Je tâtonne sur cette posture éducative que j’essaie d’avoir sans l’imposer ».
La vision du tiers-lieu comme finalité peut conduire à des objectivations qui disent peu de choses du lien social, comme le nombre de personnes ayant franchi la porte du tiers-lieu ou participé à telle activité, la tranche d’âge des participants ou leur catégorie socioprofessionnelle. Mais pour Hodeifa Megchiche, elle peut désigner aussi une certaine forme d’aboutissement dans un parcours de vie : « notre travail, c’est de faire en sorte qu’à un moment donné, les jeunes qu’on accompagne puissent gagner en autonomie et découvrir d’autres endroits où s’inscrire de manière totalement autonome. Symboliquement, la notion de tiers est importante ».
Ce qui compte, pour le coordinateur, ce n’est pas tant que les jeunes, individuellement, restent impliqués dans le tiers-lieu (« on connaît leur réalité : on sait que ça reste éphémère. Souvent, on est dans une mécanique d’entrée/sortie »), mais plutôt que, collectivement, ils sachent qu’ils ont la capacité de s’y épanouir (« notre point d’attention, c’est de savoir dans quelle mesure le lieu pourrait vraiment leur appartenir »).
Expérimentation versus professionnalisation ?
Pour les travailleurs et travailleuses en tiers-lieu, cela suppose des méthodologies attentives aux rapports de domination et de transformation locale. Des principes que l’on retrouve à la fois à La Dragonne, où « les personnes qui ont pensé le projet étaient inspirées par la pédagogie sociale », d’après sa coordinatrice, et à La Ruche, « qui revendique l’héritage de l’éducation populaire et l’utilisation de méthodes actives », pour son directeur. Les méthodes utilisées par le Dacip vont dans le même sens. Elles se retrouvent notamment dans l’intérêt pour « le jeu et la pédagogie du détour » que décrit Hodeifa Megchiche et qui constituent « des boîtes à outils » que peuvent s’échanger éducateurs et travailleurs en tiers-lieu.
La maîtrise de ces outils cristallise un autre point de tension, entre une professionnalisation nécessaire, pouvant être perçue comme normative, et une envie d’expérimenter. C’est ce que relève Thévy Lok : « ma thèse d’ingénieur m’apporte cette dimension : j’expérimente, j’analyse, puis j’ajuste. C’est mon premier emploi en tant que travailleuse sociale et d’un côté, je trouve que c’est un point fort. » Le coordinateur du Dacip, pour sa part, revendique une « expertise du détail » : « on a un public fragile qui a développé une hypersensibilité par rapport aux adultes qui l’entourent. On est donc extrêmement attentifs à l’énergie, à la posture, au non verbal. Parfois, face à l’inconnu, on a des réflexes inconscients comme dire “pourquoi vous rigolez, je peux participer à la blague ?”. Ça, c’est des choses qu’on va éviter. Donc ça demande de faire un travail sur soi. Nous, on le dit tout le temps : aller vers les autres, c’est d’abord aller vers soi. »
Si la formation initiale est importante, c’est surtout « le réajustement permanent » qui permet d’éviter les erreurs. Le Dacip accorde ainsi une grande importance à la formation en interne et aux démarches inductives : « trois fois par an, pendant une semaine, on organise des temps de séminaires sur des thématiques qu’on a observées. C’est continu parce que le postulat, c’est que même si on a une grande expertise, l’humain, on n’en a jamais fait le tour. Il faut être modeste et s’autoriser à rester dans l’étonnement pour essayer d’éviter les pièges du jugement ou de l’ethnocentrisme. Ça demande une grande rigueur, une grande gymnastique. »
Des projets de transformation individuelle et sociale
Se lit enfin en creux une tension structurante dans les discours des personnes interrogées entre le désir d’un projet de transformation sociale, au fondement des projets de tiers-lieux, et la mise à l’écoute « radicale » des individus. C’est ainsi que peut s’entendre le propos d’Hodeifa Megchiche, revenant sur la dimension de lieu : « en se disant qu’il est intéressant que des jeunes viennent dans un tiers-lieu, on est déjà dans la projection de quelque chose. On projette que ça pourrait être bien qu’ils soient au chaud avec quelque chose à boire. Mais est-ce qu’ils y verraient une plus-value, eux ? Peut-être qu’en pied d’immeuble, ils rigolent beaucoup plus qu’à cet endroit-là ».
Voilà qui peut résister face au souhait de faire du tiers-lieu, selon Hugues Bellego, « un endroit investi par toutes les bonnes volontés, puissant, un lieu de vie à part entière », ou, pour Thévy Lok, un « lieu super cosy où faire des soirées pyjama entre filles, échanger et sensibiliser autour de problématiques relationnelles ». Dans ces projets se défendent des valeurs et « se tracent des directions qui pour nous sont importantes », reprend le directeur de La Ruche, tandis qu’il n’y a, pour Hodeifa Megchiche, « pas de frontières, pas de barrières… pas de parti pris, en fait. Ma place en tant que professionnel, c’est d’accompagner les personnes à se positionner, peu importe les choix qu’elles font. »
La co-construction des projets, c’est ce qui permet à la fois de proposer une autre vision de la société et d’entendre vraiment les besoins des publics marginalisés ou fragilisés. Hugues Bellego évoque ainsi l’importance d’une « continuité éducative : on est un maillon de la chaîne ». « L’une des modalités incontournables, pointe Hodeifa Megchiche, c’est la co-construction en amont et non pas l’attente de l’orientation du public. Ça passe par un engagement, une volonté réciproque de collaborer ».
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.