La certification Qualiopi permet-elle de renforcer son modèle économique ?
Espaces d’expérimentations, de coopération et d’apprentissage informel, les tiers-lieux investissent de plus en plus le champ de la formation professionnelle. Près de 26 % d’entre eux sont aujourd’hui déclarés comme organismes de formation auprès des préfectures France Tiers-Lieux, Recensement 2023.. Cette dynamique témoigne du rôle croissant de ces initiatives dans la transmission de compétences, l’innovation pédagogique et l’accompagnement des transitions professionnelles. Pour les tiers-lieux dispensant des formations, la certification Qualiopihttps://of.moncompteformation.gouv.fr/aide/quest-ce-que-la-certification-qualiopi est une étape incontournable pour leur permettre d’accéder aux financements publics et mutualisés. Quelles sont les bonnes pratiques ? Quelles sont les conditions nécessaires pour y accéder ? Cette certification constitue-t-elle réellement un point de départ pour renforcer le modèle économique des tiers-lieux ? Comment, enfin, s’articule ce mouvement croissant dans le cadre de DEFFINOVhttps://travail-emploi.gouv.fr/lancement-de-deffinov-tiers-lieux-des-appels-projets-regionaux-pour-soutenir-la-formation-dans-les-tiers-lieux, le programme visant à créer des dialogues entre organismes de formation et tiers-lieux ? Au travers de divers retours d’expériences de tiers-lieux de Bourgogne-Franche-Comté, cet article analyse les dynamiques à l’œuvre et explore les enjeux d’une rencontre croissante entre tiers-lieux et organismes de formation.
Quelles sont les motivations pour obtenir la certification Qualiopi en tant que tiers-lieu ?
Derrière la recherche d’obtention de la certification Qualiopi, se cachent deux enjeux : une quête de légitimité d’une part, l’accès à des financements d’autre part. Cette certification est gage de qualité et reconnaît le tiers-lieu parmi les acteurs de la transmission des savoir-faire, souvent bien spécifiques au sein des tiers-lieux. Par ailleurs, cette certification ouvre l’accès aux financements de la formation pour salariés (via les Opérateurs de Compétences, appelés OPCO) ainsi qu’aux demandeurs d’emploi (via France Travail) bien que, pour ces derniers, il est de plus en plus difficile d’accéder à ces Aides Individuelles à la Formation. Si la formation est répertoriée au Répertoire National des Certifications Professionnelles ou au Répertoire Spécifique, il est alors possible d’utiliser son Compte Personnel de Formation. Qualiopi permet de soutenir la contribution des tiers-lieux aux politiques publiques de formation et d’emploi mais surtout de démontrer la force de la démarche tiers-lieux attestant – s’il en était nécessaire – de la crédibilité de ces acteurs en matière d’innovation pédagogique. Les tiers-lieux peuvent alors se positionner pour répondre à des appels d’offres régionaux en particulier ceux portés par les Conseils régionaux. Autrement dit, Qualiopi ouvre l’accès à une partie structurante du système de financement de la formation professionnelle. Mais cet accès a un coût organisationnel et doit donc être anticipé.
Comment s’y prendre pour s’engager dans la certification Qualiopi ?
Avant même d’envisager la certification Qualiopi, la structure doit être reconnue Organisme de formation. Pour cela, le tiers-lieu doit réaliser une première action de formation et la déclarer auprès de la Direction Régionale de l’Economie, de l’Emploi, du Travail et des Solidarités (DREETS) afin d’obtenir un Numéro de Déclaration d’Activité (NDA). Ensuite, le tiers-lieu doit mettre en place une démarche qualité compatible avec la certification Qualiopi et passer l’audit initial de certification auprès d’un organisme certificateur accrédité par le COFRACComité français d’accréditation.
Le tiers-lieu sera évalué à partir du référentiel Qualiopi qui repose sur 7 critères et 32 indicateurs Ministère du travail et des solidarités (2024, 8 janvier). Référentiel national qualité | Guide de lecture « Qualiopi »https://travail-emploi.gouv.fr/referentiel-national-qualite-guide-de-lecture-qualiopi et structure l’ensemble de l’activité de formation : information du public, adaptation aux bénéficiaires, compétences des formateurs, amélioration continue, etc. Le tiers-lieu devra également choisir le ou les types d’actions pour lesquels il demande la certification : action de formation, bilan de compétences, validation des acquis de l’expérience, formation par apprentissage. Force est de constater que ce cadre implique un niveau de formalisation parfois éloigné des pratiques organiques des tiers-lieux.
Deux points de vigilance majeurs doivent être pris en compte
La certification implique plusieurs audits réalisés par un organisme certificateur : un audit initial, un audit de surveillance puis un audit de renouvellement. Ces audits sont obligatoires et payants. Ils peuvent déboucher sur des non-conformités mineures ou majeures, qui nécessitent des ajustements et peuvent aller jusqu’à la remise en cause de la certification.
Aussi, la certification Qualiopi de l’organisme de formation, ne permet pas la prise en charge des formations par le CPF. Il faut faire des démarches supplémentaires afin que les formations soient certifiées par France Compétences. Cette étape représente souvent un défi supplémentaire pour les tiers-lieux, dont les formations sont parfois très expérimentales ou émergentes.
Face à ces exigences, quelques bonnes pratiques issues de tiers-lieux
Avant de se lancer dans Qualiopi, il est essentiel de poser une stratégie visant à clarifier les compétences que l’on souhaite transmettre, à analyser les besoins locaux, à identifier les publics à qui l’on s’adresse et la place que l’on souhaite donner à l’activité de formation au sein du tiers-lieu.
De nombreux tiers-lieux soulignent l’importance d’apprendre auprès d’autres structures déjà engagées dans la certification. Les réseaux régionaux de tiers-lieux constituent souvent une ressource plus pertinente que certaines prestations de conseil coûteuses. Le partage de documents, de procédures et de retours d’expériences permet de gagner un temps précieux.
La certification suppose une traçabilité importante : conventions, évaluations, suivi des stagiaires, amélioration continue. Des outils numériques existent pour faciliter cette gestion (logiciels de gestion de formation, plateformes de suivi pédagogique, etc.). Leur adoption peut permettre de limiter la charge administrative.
Certains tiers-lieux choisissent de porter l’activité de formation au sein d’une structure juridique adossée au tiers-lieu. Cette organisation peut faciliter la gestion comptable, la gouvernance du projet et la documentation spécifique à l’activité de formation dans la mesure où elle permet de mieux distinguer les différentes activités du tiers-lieu. Dans certains cas, cette structuration permet de gagner en agilité et de soutenir le projet économique et stratégique du tiers-lieu. Ainsi, développer un organisme de formation contrairement aux idées reçues, n’est pas nécessairement synonyme de changement d’échelle pour un tiers-lieu. Beaucoup de tiers-lieux déploient d’ailleurs des organismes de formation « pas comme les autres », jouent avec le cadre et proposent ainsi des innovations pédagogiquesObservatoire France Tiers-lieux, Idelon A. (2025, 17 novembre). Quelle place pour les collectifs “tiers-lieux – organismes de formation – acteurs de l’emploi” dans l’innovation pédagogique? https://observatoire.francetierslieux.fr/quelle-place-pour-les-collectifs-tiers-lieux-organismes-de-formation-acteurs-de-lemploi-dans-linnovation-pedagogique/.
Le café des pratiques à Besançon (25), tiers-lieu créant du lien social et favorisant l’invention individuelle et collective, a décidé en 2015 de se doter d’un organisme de formation. L’intention était double : former ses salariés, dont, à l’époque, 8 sur 10 étaient en contrats aidés et accompagner plus de structures dans leurs projets collaboratifs. L’école des pratiques est ainsi née en 2015. Elle a lancé un premier catalogue de formations proposant notamment des actions autour de l’animation durable, contribuant à la montée en compétences des salariés de l’association, à leur accompagnement dans leur parcours professionnel, tout en s’ouvrant aux salariés d’autres entreprises via des prises en charge par les OPCO.
L’école des pratiques adopte une forme associative, pensée comme une « filiale » du café des pratiques. Ses statuts permettent à ce dernier de rester majoritaire au sein du conseil d’administration. Elle a été certifiée Qualiopi en 2021.
Aujourd’hui, bien que l’équipe du tiers-lieu se soit stabilisée, l’école des pratiques demeure un outil d’insertion par les pratiques. Elle s’oriente désormais davantage vers les publics du tiers-lieu et a d’ailleurs intégré un programme DEFFINOV. Ainsi, tout en soutenant économiquement le tiers-lieu, l’école des pratiques reste surtout un espace privilégié pour penser et documenter ses modalités d’actions et ses manières de « faire tiers-lieu ».
Qualiopi : un levier intéressant, mais pas une solution miracle !
Si la certification ouvre des opportunités, elle ne garantit pas à elle seule la viabilité économique d’un tiers-lieu. La formation peut constituer une ressource financière intéressante, mais elle implique du temps administratif, des compétences spécifiques et une capacité commerciale pour remplir les sessions de formation. Pour certaines initiatives, l’investissement peut s’avérer disproportionné par rapport au volume réel de formation. En effet, la certification doit rester un outil au service d’une stratégie et non l’inverse. C’est pourquoi – à l’image du programme DEFFINOV- de plus en plus de tiers-lieux choisissent de s’allier avec des organismes de formation pour construire des partenariats.
En quoi le programme DEFFINOV a participé à renforcer les coopérations jusqu’à rendre de plus en plus poreuse la délimitation entre tiers-lieux et organismes de formation ?
L’objectif de ce programme n’est pas de transformer les tiers-lieux en organismes de formation traditionnels, ni de remplacer les acteurs existants. Il vise plutôt à créer des dialogues et des coopérations entre les différents mondes de la formation. Très concrètement, depuis bientôt trois ans, ce programme permet aux organismes de formation d’utiliser les tiers-lieux comme espaces pédagogiques au plus près des publics souvent éloignés de la formation et d’innover conjointement au travers de la mise en place de formations hybrides. C’est ainsi que se lancent des parcours de formation plus ancrés dans les territoires et plus adaptés aux besoins des apprenants, à l’image du projet du Labothèque du tiers-lieu du Château de Montlaville (71) porté par Ecoso (agence de Design Collaboratif).
“Au Labothèque, nous ne proposons pas une formation au sens classique du terme : nous créons des conditions pour apprendre en testant, sans experts, uniquement entre pairs. Au cœur du tiers-lieu, des personnes en reconversion, en recherche d’orientation ou en création d’activité viennent expérimenter leur projet “en grandeur nature”, grâce aux ressources du tiers-lieu. Pendant un mois, elles construisent, affinent et mettent à l’épreuve leur idée, jusqu’à un temps fort ouvert au public où elles testent leur activité face à de “vrais” usagers. Ce qui se joue ici dépasse la transmission de compétences : il s’agit de redonner du pouvoir d’agir, de lever les freins et de permettre le passage à l’action. On apprend par l’expérience, par les autres, en acceptant l’imperfection et la non-expertise comme moteurs. Cette approche repose sur une coopération étroite entre organismes de formation, acteurs de l’insertion et tiers-lieux. Au quotidien, cela suppose de croiser des cultures professionnelles et des manières de faire parfois très différentes. C’est exigeant, parfois confrontant, mais fécond : ces frictions permettent d’inventer des formes hybrides et de faire évoluer les pratiques de chacun. À condition de créer avec les autres mondes, et non contre eux. Le Labothèque se situe ainsi dans un interstice : ni alternative ni opposition, mais un point de passage entre institutions, organismes de formation et publics. Une étape qui redonne du sens et prépare à des parcours plus classiques. Grâce à DEFFINOV, et après 10 promotions accompagnant près de 80 personnes, nous mesurons combien ces coopérations ouvrent de nouveaux possibles pour tous.” Charlotte ALLEGRET, co-fondatrice du Labothèque
La dynamique tiers-lieux attire également l’attention de certains grands opérateurs de la formation professionnelle. Des structures comme l’AFPA Association nationale pour la formation professionnelle des adultes développent des démarches tiers-lieux et font évoluer leurs pratiques de façon à proposer une prise en charge globale des bénéficiaires. C’est un vrai changement de paradigme que de développer ce type d’approches décloisonnées au sein d’un organisme de formation ; en témoigne la démarche de cet organisme de formation implanté sur le territoire dijonnais depuis plus de 50 ans, le CESAM (21), qui a récemment créé son propre tiers-lieu, le “Co-hop !”.
“Le tiers-lieu est au service de la montée en compétences et de l’employabilité de tous·tes. C’est un espace hybride, ouvert et ancré territorialement avec une vocation explicite de facilitation de l’apprentissage, de l’expérimentation des savoirs et des compétences et de co-construction de parcours éducatifs. Dans le cadre du projet DEFFINOV « Territoire Apprenant » porté par un consortium d’acteurs du quartier des Grésilles, la modalité tiers-lieu est centrale pour permettre la rencontre des publics, partenaires, usagers du territoire. L’objectif de ce projet est de partir du principe que les usagers peuvent apprendre par l’expérience. Pour ce faire, le consortium propose un ensemble d’actions qui visent à équiper les acteurs pour que le travail soit productif et apprenant et qu’ils partagent une vision commune du travail […] La Formation En Situation de Travail (FEST) est notamment l’un des leviers qui est mobilisé autour du « bien accueillir » pour faire identité commune sur le quartier. L’espace “Co-Hop !” devient ainsi support pour le déploiement de cette FEST, et de plusieurs actions visant à rapprocher les usagers des professionnels du quartier pour une meilleure interconnaissance de l’offre globale et permet de créer cette émulation pour une meilleure appropriation de l’offre territoriale par les usagers.” Cléo TESSIER, facilitatrice Co-hop !
Qualiopi : un outil au service d’un projet de société
En définitive, le développement d’une activité de formation au sein d’un tiers-lieu, et l’engagement dans la certification Qualiopi, ne peut se réduire à une logique d’opportunité financière. Il doit avant tout venir soutenir la raison d’être du lieu, sa vision du monde et son rôle dans les transformations sociales, économiques et écologiques à l’œuvre.
Pour de nombreux tiers-lieux, Qualiopi constitue ainsi moins une finalité qu’un outil de reconnaissance de leur capacité à transmettre, à formaliser des savoirs issus de pratiques, souvent hybrides et expérimentales. En ce sens, la certification agit comme un révélateur : elle oblige à expliciter ce qui est parfois implicite, à clarifier les intentions pédagogiques, à structurer les parcours.
Cette structuration oblige les tiers-lieux à interroger en profondeur leurs modalités d’évaluation, à préciser les effets qu’ils cherchent à produire et à questionner l’impact réel de leurs actions de formation. Autrement dit, elle introduit ou renforce une dimension réflexive dans des lieux historiquement ancrés dans le « faire », les incitant à passer d’une transmission informelle à une transmission pensée.
Dans cette perspective, Qualiopi ne s’envisage plus seulement comme une norme qualité à subir, mais comme un cadre à s’approprier pour mieux maîtriser son développement, affirmer ses choix et éviter de se laisser entraîner dans des logiques opportunistes. Ainsi, plus qu’un levier économique, la structuration de la formation via Qualiopi devient pour les tiers-lieux un acte d’engagement, de réflexion et de transformation ; À la condition de rester fidèle à leur vocation première : être des collectifs où l’on apprend autrement, où l’on cherche à réinventer les formes de travail, où l’on met du soin dans les actes et où l’on redonne du sens aux apprentissages !
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.