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Comment l’écosystème Tera et le Fonds RTE porté par Zoein réinventent l’allocation du capital dans les territoires

PTCE – Levée de fonds – Ingénierie financière

25 août 2026

Face au défi de la transition écologique, les modèles marchands classiques échouent à valoriser l’utilité sociale. Nous allons explorer dans cet article des alliances financières locales à travers l’exemple inspirant du PTCE Tera et de son partenariat avec l’Association Fonds de soutien au Revenu de Transition Écologique (RTE) mis en place par Zoein.

Lors des récentes journées dédiées à la coopération économique territoriale à Strasbourg, une question fondamentale a traversé les débats : comment financer des projets à forte utilité sociale mais à faible rentabilité marchande à court terme ? Alors que l’économie de proximité cherche à se structurer face aux crises écologiques et sociales, les outils de financement traditionnels se révèlent inadaptés. Le véritable verrou de la transition n’est pas uniquement politique ou économique, il réside dans les règles mêmes d’allocation du capital.

Pour dépasser ce blocage, les territoires doivent construire une autonomie financière partielle grâce à des alliances hybrides. L’exemple du PTCE Tera, engagé depuis plusieurs années dans un partenariat novateur avec le Fonds RTE de Zoein, offre un retour d’expérience riche d’enseignements. Il démontre que la diversification des financements et la création de boucles de valeur locales permettent de sécuriser la transition tout en évitant les pièges de la financiarisation.

L’écosystème Tera : un laboratoire de transition systémique et multi-sites

Pour comprendre l’importance d’une alliance financière, il convient d’abord d’analyser le modèle qu’elle vient soutenir. Tera ne se conçoit pas comme un simple projet isolé, mais comme un véritable écosystème de coopération. Son objectif principal est de relocaliser une production durable et utile aux habitants, aux habitantes, aux entreprises locales ainsi qu’aux collectivités territoriales. Cette démarche globale s’attaque simultanément à plusieurs thématiques indispensables à la résilience territoriale comme l’alimentation, l’accès à l’eau, la gestion des déchets, la production d’énergies renouvelables, la construction de bâtiments durables, le déploiement de flottes de véhicules partagés, ou encore l’accès à la culture.

Pour transformer en profondeur son territoire d’implantation, Tera part du principe qu’il est indispensable de recréer simultanément cinq piliers : de la production, des réseaux de distribution, des moyens d’échange et une monnaie, des revenus stables pour les travailleurs et travailleuses, et enfin une gouvernance adaptée.

Sur le plan opérationnel, cet écosystème s’incarne à travers six structures juridiques distinctes, réparties sur trois zones géographiques complémentaires :

  • Le secteur de Lustrac (Quartier Rural en Transition) : Ce site se concentre sur les habitats et les activités écologiques. Il intègre notamment un centre d’écoconstruction récemment inauguré. Sur le plan juridique, cette dynamique est portée par une Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), tandis que le foncier est sécurisé par une Société civile immobilière (SCI) dédiée, la SCI Le Tilleul.
  • Le secteur de Lartel (Coop du Tilleul) : Conçu comme une ferme de polyactivité, ce site constitue le premier projet historique de l’écosystème. Des activités de cuisine, de boulangerie et d’accueil de porteurs et porteuses de projets sont en cours de consolidation.
  • L’Agenais : Ce pôle urbain accueille le siège de l’association Tera ainsi que les organes de gouvernance de la monnaie locale, « l’Abeille ». On y trouve également une épicerie locale ouverte depuis 2021, « L’Alvéole », ainsi qu’un atelier de brasserie artisanale.

Pour lier ces différentes entités et assurer la cohésion financière de l’ensemble, Tera s’appuie sur une structure transversale : le fonds de dotation SDH. Cet outil a pour mission de collecter et de redistribuer les flux financiers, agissant comme le pivot opérationnel de l’alliance avec les partenaires nationaux, au premier rang desquels figure le fonds Zoein.

Le modèle Zoein : rendre visibles et rémunérables les externalités positives

Le Fonds RTE porté par Zoein s’est donné pour objectif global de rendre visibles et rémunérables des activités aujourd’hui jugées peu rentables par les seuls critères marchands, alors qu’elles génèrent des effets positifs majeurs pour les territoires. À travers un financement adapté et un accompagnement de proximité, le Fonds soutient activement des personnes qui souhaitent s’impliquer dans la transition de leur bassin de vie. Initiée en 2019, cette initiative compte désormais sept expérimentations territoriales RTE en France (dont celle avec Tera) à travers la structuration d’un dispositif local ad hoc : une Coopérative de Transition Écologique (CTE) : Cf le wiki de la Communauté Zoein France.

Concrètement, l’action du Fonds RTE Zoein vient directement en soutien des Coopératives locales de Transition Ecologique qui opérationnalisent les Revenus de Transition Écologique (RTE). Elle se traduit par l’octroi de subventions de fonctionnement ou d’investissement aux Coopératives parties prenantes du Réseau Zoein France. Le Fonds cible en priorité le soutien aux fonctions d’animation et d’ingénierie de la coopération, jugées essentielles mais souvent orphelines de financements pérennes (animation des coopérations et accompagnement direct des porteurs et porteuses de projets). Au-delà des structures, le dispositif s’adresse également aux trajectoires individuelles en soutenant des personnes en phase de reconversion professionnelle, en parcours d’insertion ou engagées dans le développement d’activités locales à petite échelle.

Cette philosophie financière repose sur un principe assumé de solidarité interterritoriale. Constatant que certains territoires sont structurellement mieux dotés que d’autres, le Fonds RTE intègre cette asymétrie dans ses règles d’intervention. Loin d’une logique de perfusion permanente, Zoein cherche à instaurer un fonctionnement circulaire et pérenne : à terme, les coopératives consolidées ont vocation à contribuer elles-mêmes au système pour abonder le Fonds et soutenir de nouveaux territoires.

L’articulation des outils : capitaux patients, fonds de dotation et monnaies locales

Pour sortir du piège de la rentabilité immédiate, le partenariat entre Tera et Zoein mise sur le concept de capitaux patients. Le Fonds de dotation pour la transition des territoires mis en œuvre par Tera, en cohérence et complémentarité avec le Fonds RTE, vise spécifiquement à financer l’investissement productif dans les territoires ruraux grâce à des capitaux à long terme et à intérêts modérés, tout en garantissant des revenus de transition aux personnes engagées.

Le point central de cette approche est de laisser au projet le temps nécessaire pour trouver sa maturité économique, sans le « tirer » précocement vers des logiques de financiarisation ou de résultats trimestriels. Dans ce cadre, l’acceptation du temps long est totale : même si un projet met dix ans à devenir rentable, cela reste acceptable tant qu’il démontre sa viabilité future et qu’il sert directement l’intérêt du territoire. Les revenus de transition jouent ici un rôle de bouclier, permettant aux porteurs et porteuses de projets de tenir dans la durée pendant que le modèle économique se construit au rythme réel du tissu local, des entreprises et des collectivités. Sans l’articulation avec le mécanisme du RTE, les structures se voient inévitablement contraintes de financiariser prématurément leurs activités pour survivre, au détriment de leur impact social et écologique.

En parallèle de ces capitaux patients, le modèle accorde une importance cruciale aux monnaies locales pour éviter la fuite de la valeur économique hors du territoire. Un exemple concret de cette circularité financière implique le fournisseur d’énergie coopératif Enercoop : l’antenne locale d’Enercoop accepte d’acheter et de vendre de l’énergie en utilisant la monnaie locale, l’Abeille. Une partie des salaires des employés et employées d’Enercoop est ainsi versée en Abeilles, puis transformée en « Gem » (la monnaie locale en vigueur à Bordeaux). La partie excédentaire de ces fonds est quant à elle réinvestie dans l’appareil productif pour développer de nouveaux outils de production énergétique locaux. Ce circuit vertueux génère des externalités positives en cascade : par exemple, un magasin Biocoop local pourra à son tour régler sa facture d’électricité auprès d’Enercoop en utilisant directement ses Abeilles, bouclant ainsi le circuit financier sans aucune fuite de capitaux vers les marchés financiers globaux.

De la « chasse-cueillette » à « l’agriculture » financière : conseils pour professionnaliser sa démarche

La diversification et la sécurisation des financements locaux exigent de faire évoluer certaines pratiques actuelles. Les enseignements issus de l’expérience de Tera mettent en lumière plusieurs axes de professionnalisation stratégique :

1. Co-construire une raison d’être évolutive

On ne peut pas bâtir un outil de financement robuste si les membres de la coopération n’ont pas clarifié leurs intentions profondes. Chaque structure de l’écosystème doit définir collectivement sa raison d’être afin de tracer des lignes rouges claires (« ce que l’on veut », « ce que l’on ne veut pas », « ce sur quoi on hésite »). Cette raison d’être doit devenir opposable aux tiers et évolutive pour intégrer les retours des différentes parties prenantes.

2. Structurer des récits pluriels et adaptés

Le modèle économique des tiers-lieux et des PTCE étant intrinsèquement hybride, il convient de décomposer minutieusement l’ensemble des activités en isolant ce qui relève du secteur marchand et du secteur non marchand. Face à la diversité des financeurs potentiels, les structures doivent savoir adapter leur récit : on ne s’adresse pas de la même manière à une fondation philanthropique qu’à un investisseur institutionnel. Il s’agit de savoir précisément quel outil financier va soutenir quelle activité spécifique.

3. Professionnaliser la levée de fonds

La recherche de capitaux prend du temps, parfois au détriment des activités opérationnelles de la structure. Elle nécessite de développer une expertise financière pointue pour imaginer la modélisation financière (et juridique), comprendre les besoins des financeurs et créer du relationnel, assurer le suivi administratif, etc. Plusieurs options sont possible en ce sens : 1) accepter de montée en compétences sur le sujet et de dédier une partie de son temps à ce sujet 2) recruter une personne experte (ressource qui peut être mutualisé avec d’autres acteurs territoriaux, à l’instar de ce qui est réalisé dans l’Orne par le PTCE Colina). Cette logique de mutualisation est d’ailleurs centrale dans le fonctionnement même du Fonds RTE porté par Zoein, qui au service des 7 Coopératives de Transition Écologique et leur essaimage.

Tera a consacré environ neuf à dix ans pour stabiliser une base institutionnelle et relationnelle suffisamment solide. Ce travail au long cours a permis de mobiliser environ 1,5 million d’euros au bénéfice d’une petite commune d’à peine 700 habitants. Aujourd’hui, l’écosystème franchit une nouvelle étape en structurant un fonds de dotation ambitieux. L’objectif est double : capter l’épargne locale (qui représente un gisement potentiel majeur de 40 % de l’épargne des ménages) et convaincre dix grandes structures nationales afin de mobiliser un total de 3 millions d’euros. Une telle démarche demande une rigueur absolue, une grande capacité de pédagogie et un investissement de terrain conséquent, l’opération ayant nécessité pas moins de 70 rendez-vous individuels avec des décideurs et décideuses financiers.

Conclusion : de la coopération dans l’ingénierie financière

L’analyse de l’alliance entre Tera et le Fonds RTE porté par Zoein démontre que la réussite des stratégies financières locales dépend avant tout d’un changement profond de posture culturelle. Les alliances financières ne peuvent pas fonctionner si elles restent régies par des logiques de pur marchandage ou de transaction bilatérale classique (« Je te donne si tu me donnes immédiatement en retour »).

La réussite de la transition écologique et sociale repose sur une logique de véritable coopération, caractérisée par la contribution volontaire de toutes les parties prenantes à un tiers commun. Dans ce modèle, les flux financiers, qu’ils prennent la forme de capitaux patients, de subventions de fonctionnement ou de monnaies locales, sont mis au service d’un projet de territoire global, sans exigence de retour sur investissement immédiat ou strictement équivalent. C’est à cette seule condition que le capital cessera d’être un outil de spéculation pour devenir le moteur durable de la résilience de nos territoires.

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.