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Programmes européens, PTCE et tiers-lieux

Quelles coopérations européennes pour les clusters d’innovation écologique et sociale ?

25 août 2026

Comment développer des coopérations transnationales et transfrontalières dans le cadre des politiques de l’Union européenne ? Retours d’expériences lors de la Rencontre des coopérations économiques territoriales, les 28 et 29 mai 2026 à Strasbourg.

À l’occasion de la Rencontre nationale des coopérations économiques territoriales – organisée par Coorace, le Mouvement des PTCE (Pôles territoriaux de coopération économique), l’Association nationale des Tiers-lieux et le GIP France Tiers-Lieux avec le soutien financier de l’ANCT, de la DG Trésor et de la Ville et Eurométropole de Strasbourg – environ 150 acteurs et actrices se sont retrouvés les 28 et 29 mai 2026 au Kaleidoscoop à Strasbourg (67). Se déroulant dans la capitale de l’Europe, cette manifestation était fortement marquée par la question européenne, dans un contexte d’adoption du prochain Cadre financier pluriannuel de l’UE pour la période 2028-2034.
Lors de cette première journée, la Chambre régionale de l’Économie sociale et solidaire (CRESS) du Grand Est a animé un atelier intitulé “Interreg et clusters : quels dispositifs de soutien au niveau européen ?” avec Amélie Pédrot, Déléguée générale du Labo de l’ESS, et Rodérick Egal, promoteur du pôle AltiCat en Pyrénées catalanes. Dans le cadre de ce temps prospectif, il s’agissait de faire remonter des pratiques inspirantes, des freins rencontrés par les PTCE et tiers-lieux et des propositions au GECES (Groupe d’experts sur l’économie sociale et l’entrepreneuriat social de la Commission européenne), dont le Labo de l’ESS est le représentant français.
L’enjeu était également de pouvoir valoriser la place des PTCE et tiers-lieux, que la Commission européenne regroupe sous l’appellation de “clusters d’innovation sociale et écologique” (Clusters of social ecological innovation, CSEI), au sein de la prochaine programmation des fonds européens.
 
Les programmes et financements européens
Cet atelier était l’occasion de dresser un panorama des fonds et programmes européens dans la programmation actuelle, c’est-à-dire 2021-2027 que l’on peut classer en trois catégories :
Les Fonds européens structurels et d’investissement (FESI), partagés en France entre l’État et les Régions, soutiennent des projets territoriaux. Ils regroupent les fonds FSE+, FEDER, FEADER/LEADER, FTJ et FEAMPA.
Les programmes sectoriels sont gérés directement par la Commission européenne et financent des projets thématiques de coopération internationale de menés par des consortiums. Ex : Social Innovation Initiative, Erasmus+, CERV, Europe Creative, LIFE, Horizon Europe.
Les 22 Interreg dans lesquels la France est impliquée sont dédiés à la coopération territoriale européenne : 7 programmes transfrontaliers (ex : Interreg Rhin supérieur), 7 transnationaux (ex : Interreg Espace Alpin), 4 interrégionaux (ex : Interreg Europe) et 4 outre-mer (ex : Interreg Caraïbes). Ces programmes relèvent d’autorités de gestion régionales.
 
Recours des PTCE et tiers-lieux aux programmes européens
Selon les programmes régionaux de fonds européens, les FESI sont fréquemment utilisés par les PTCE, tiers-lieux et plus largement par les acteurs de l’ESS. C’est par exemple le cas du tiers-lieu La Grenze à Strasbourg (67) et du PTCE Ecooparc à Munster (68) qui ont bénéficié du FSE+ géré par la Région Grand Est dans le cadre de son objectif spécifique “Économie sociale et solidaire”. Citons encore le consortium de 11 tiers-lieux porté par La Compagnie des Tiers-Lieux et soutenu par le FEDER en région Hauts de France.
La plupart des programmes Interreg étant dédiés à la coopération transfrontalière, ils résonnent naturellement avec la logique d’ouverture et d’animation territoriale des PTCE et tiers-lieux. Le tiers-lieu Bliiida à Metz (57) est par exemple partenaire du projet Interreg Grande Région “GRACE”, qui vise à généraliser l’éducation artistique via l’organisation de résidences artistiques transfrontalières. Toujours dans le cadre de ce programme, nous pouvons aussi citer le projet “URBAFLOW” dont le PTCE Valo’Lab à Florange (57) est chef de file. Il vise le développement d’une plateforme d’économie circulaire dans le secteur de la construction et d’une fabrique à initiatives transfrontalières. Ailleurs, le PTCE Roya Riviera (Alpes maritimes) est partenaire du projet Interreg ALCOTRA “MONDI” sur la transition numérique au service des territoires de montagne.
Certains collectifs se sont dès le départ constitués comme de véritables pôles de coopération transfrontalière. C’est le cas de Kaleidoscoop (67) qui a éco-rénové une friche via un projet Interreg Rhin supérieur pour ouvrir en 2023 un tiers-lieu transfrontalier dédié aux transitions. Notons la particularité de cette SCIC de compter parmi ses sociétaires la Ville et Eurométropole de Strasbourg ainsi que sa voisine allemande : la ville de Kehl.
Dans la même veine, AltiCat veut structurer sur la moitié orientale du massif pyrénéen (Andorre, Catalogne et Occitanie) un espace transfrontalier de coopération économique multi-acteurs. L’association de préfiguration créée mi-2023 basculera en automne sur une Société coopérative européenne bâtie autour d’un triptyque PTCE – ingénierie – asset management. AltiCat a conçu et pilote un premier projet Interreg POCTEFA “Université de Cerdagne” pour faire émerger un campus connecté transfrontalier, une école de la convivance et une université populaire. L’ambition à horizon 2034 est de disposer de la taille, de la représentativité et de l’expertise critiques pour cogérer les fonds européens en Pyrénées, la seule façon aux yeux de R. Egal, ancien membre du GECES coauteur du rapport sur les CSEI, de permettre aux acteurs du bien commun de véritablement s’approprier leur destin.
 
Cette perspective de développement peut être mise en lien avec les Fonds pour petits projets (FPP) instaurés dans le cadre des programmes Interreg et dont la gestion est parfois confiée à des organismes tiers. Par exemple, le programme Interreg Rhin cofinance actuellement 4 FPP.
 
Plus rares, certains acteurs se saisissent des programmes de coopération transnationale. Compte tenu de leur nature innovante et multi-partenariale, les PTCE et tiers-lieux développent de plus en plus une fonction de R&D. Par exemple, le PTCE T.E.T.R.I.S à Grasse a contribué au projet GRACED dans le cadre d’Horizon 2020, programme européen de recherche d’innovation (devenu “Horizon Europe” dans la programmation actuelle). Ce projet visait à mettre au point un capteur innovant pour améliorer le contrôle de la qualité et de la sécurité des aliments dans les chaînes de valeur des fruits et légumes. Enfin, l’Association nationale des Tiers-Lieux s’est saisie du programme Erasmus+ afin d’impulser un réseau européen des tiers-lieux dans le cadre du programme Common Ground.
Dans ces différents cas de figure, la conduite de projets européens apporte une reconnaissance particulière pour les PTCE et tiers-lieux qu’on pourrait qualifier d’”apporteurs de fonds” pour leur territoire.
 
Les participants à l’atelier du 28 mai 2026 ont formulé des retours d’expérience quant à leur pratique des fonds européens. L’avance de trésorerie demeure le principal frein au recours à ces programmes. Dans certains cas cependant, la possibilité de recourir à des prêts à taux zéro (auprès de France Active par exemple) peut permettre de pallier cette difficulté. Les PTCE et tiers-lieux citent également comme défi la recherche de partenaires d’autres pays en vue de répondre aux appels à projets de la Commission, ce qui constitue une importante barrière d’entrée pour des structures dont le périmètre d’action est très localisé. Cependant, les acteurs expérimentés constatent qu’une fois qu’ils sont identifiés comme de potentiels partenaires à l’international, ils reçoivent de plus en plus de propositions de participation à des projets transnationaux. Enfin, les participants recommandent également de se greffer à des consortiums existants qui incluent des acteurs d’envergure nationale ou européenne plus aguerris à ces fonds.
 
Vers plus de coopération transnationale entre les Clusters d’innovation sociale et écologique (CSEI) ?
 
En tant que Déléguée générale du Labo de l’ESS et membre du GECES, Amélie Pédrot a présenté dans l’atelier du 28 mai le rapport sur les clusters d’innovation sociale et écologique en Europe de la Commission européenne publié en 2021.
Ce groupe d’experts européens a été créé pour promouvoir l’ESS en tant que l’un des 14 écosystèmes industriels dans la Stratégie industrielle de l’Union européenne. Il comporte entre autres un groupe de travail dédié aux CSEI).
Le rapport dresse un état des lieux sur les initiatives partageant l’ADN commun des CSEI en Europe, étudie leurs modèles (financements nationaux/européens, vente de services, hybridation des ressources), les cartographie sur le continent et démontre leur utilité sociale. Il s’intéresse au caractère novateur de ces pôles pour répondre aux enjeux des transitions et de territoires, et vise à déterminer leurs caractéristiques communes en vue de favoriser leur développement. Au total, 30 CSEI de 13 pays ont été étudiés et bien que de tailles différentes, tous partagent des similitudes : une logique de partenariats multiples et multisectoriels, une volonté de répondre aux besoins de création d’emplois locaux et de développement territorial. Les différent sites observés présentent également des approches territoriales, tant dans la reconversion de zones de friches urbaines en tiers-lieux et fablabs – comme Bloc4BCN  (Espagne), Circularium (Belgique), Kaleidoscoop – qu’à travers des initiatives de développement rural (Silicon Vilstal en Allemagne), ou dans une logique de mutualisation et d’appui à la consommation locale (Ecobi en Italie) et d’incubation d’entreprises sociales (Impact Noord aux Pays-Pays ou Torino Social Impact en Italie).
Selon Amélie Pédrot, le rapport présente que les CSEI peuvent tout à fait répondre aux logiques de compétitivité, de développement industriel et d’innovation technologique. Leur place au sein des prochaines politiques européennes dépendra ainsi de leur capacité à s’intégrer dans les grandes stratégies de l’UE en termes de décarbonation, de souveraineté industrielle, de transition numérique et de résilience économique.
 
Le rapport formule des recommandations à la Commission européenne, aux pays membres et aux acteurs eux-mêmes comme poursuivre la recherche sur le concept des CSEI et leur identification via la Plateforme européenne des clusters, faciliter les interactions entre les CSEI et les clusters industriels, soutenir leur développement et leur financement. Il préconise également de mieux inclure les CSEI dans la grande politique européenne de soutien aux pôles industriels et d’inciter la coopération transfrontalière et transnationale entre les CSEI via les programmes européens.
Aujourd’hui, il y a ainsi un enjeu pour les PTCE et tiers-lieux à sortir d’une logique de micro-territoire pour aller vers davantage de coopérations entre clusters au niveau européen.
 
Bien qu’on compte actuellement environ 200 PTCE reconnus par l’État français et plus de 3500 tiers-lieux en 2023 (France Tiers-Lieux), les CSEI cartographiés sur la Plateforme européenne des clusters sont encore minoritaires en comparaison des pôles positionnés sur les autres écosystèmes industriels de l’UE. Or, dans le cadre de sa politique européenne des clusters, la Commission européenne publie des panoramas, organise des programmes d’échange entre clusters et publie des appels à projets. L’un des principaux dispositifs de l’UE sont les “Euroclusters” (dans le cadre du programme pour le marché unique), alliances européennes inter-clusters pour soutenir les PME au sein des 14 écosystèmes industriels. Lors de la première édition du dispositif de 2022 à 2024, un consortium de clusters et réseaux dédié à l’ESS avait été sélectionné : SocialTech4EU.
 
 
 
Les conclusions de l’atelier du 28 mai poussent ainsi les PTCE et tiers-lieux français à mieux dialoguer ensemble sur les enjeux européens, chercher des fonds européens collectivement via leurs têtes de réseaux, se rapprocher des réseaux de clusters industriels (ex : France Clusters, European Clusters Alliance) et services dédiés au sein de la Commission européenne, et enfin à se référencer massivement sur la Plateforme européenne des clusters afin de :
Montrer leur poids dans les écosystèmes d’innovation en Europe pour une meilleure prise en compte de l’ESS et de l’innovation sociale dans les politiques économiques de l’UE
Se visibiliser auprès d’autres pôles ailleurs en Europe pour faciliter le développement de projet transnationaux via les programmes européens sectoriels (Erasmus+, Horizon Europe, etc.)

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.