Article

Faire Festival (3/4 ) : Quand l’économie du réemploi s’invente dans les manufactures de proximité

12 mars 2026

Lors du Faire Festival 2025 de Toulouse, plusieurs manufactures de proximité se sont réunies pour échanger autour des pratiques, des limites et des futurs possibles de l’économie circulaire et du réemploi. Les échanges étaient organisés en deux ateliers. Le premier, animé par Monique Manoha, chargée de développement à la Cité du Faire, et Sophie Jouët, directrice d’ICI Morvan, s’est concentré sur la spécificité du réemploi dans les métiers d’art. Lors du second atelier, Adrien Gautier, de Tiny and Co, Carole Thourigny, coordinatrice de Fab Unit, et Delphine Barre, responsable du pôle textile de l’Uzinou, ont présenté des productions emblématiques de leur manufacture. Le présent article s’appuie sur ces deux ateliers pour exposer les enjeux des filières de réemploi à l’échelle des territoires, à partir des retours d’expérience de manufactures de proximité.

Héritage de la période COVID, 100 manufactures de proximité ont été labellisées entre 2021 et 2022 par l’État dans le cadre du plan France Relance, en collaboration avec France Tiers-Lieux, avec un financement d’amorçage et/ou d’investissement de 30 millions d’euros. Répartis sur l’ensemble du territoire, ces sites de production ont pour objectif de redynamiser l’artisanat et la production localement en favorisant la collaboration sur leur territoire d’implantation et en mutualisant des espaces, des machines, des compétences et des projets. D’après les déclarations des lauréats, on peut estimer qu’au moins 17% des manufactures organisent leurs activités autour du réemploi. Trois d’entre elles sont venues partager leurs pratiques, leurs difficultés et leurs visions de l’économie du réemploi au Faire Festival à Toulouse : la Cité du Faire en Meurthe-et-Moselle, Fab Unit dans la Drôme et l’Uzinou en Bretagne.

Interroger les gisements disponibles localement

Tout commence par l’identification d’une matière principale réutilisable et disponible localement et en quantité : le plastique des canoës usagés de l’Ardèche pour Fab Unit, les vieilles voiles pour l’Uzinou et diverses sources pour les artisans d’art de la Cité du Faire, par exemple, la terre et les roches issues des chantiers du BTP alentours. 

Fab Unit est une micro-usine de réemploi de matière plastique recyclée, adossée à 8 FabLab, un atelier de fabrication numérique créé il y a 11 ans dans la Drôme et comptant 80 sociétaires. Fab Unit a été pensé pour produire en petites et moyennes séries les prototypes développés dans le FabLab, notamment le recyclage du plastique en plaques de matière première de Polyéthylène (PEHD) ou Polypropylène (PP) d’environ 1m sur 1m. Ces plaques peuvent alors être réutilisées pour de nouvelles constructions : crédences de cuisine, tréteaux, tuiles de toitures, etc. Fab Unit a commencé par s’approvisionner en plastique recyclé auprès de grossistes, mais la crise du pétrole et la guerre en Ukraine ont provoqué une pénurie et une instabilité des prix, allant jusqu’à multiplier par 4 le prix d’achat du plastique recyclé. Cet épisode a motivé la création d’une filière locale de recyclage du plastique dans la vallée de la Drôme. Baptisée « Paillettes », cette filière est pilotée par Fab Unit et associe trois intercommunalités ainsi qu’une ressourcerie, Aire Trésor à Die et Val d’Emploi, une entreprise à but d’emploi chargée de la question logistique. Paillettes collecte, trie et broie des déchets plastiques issus de la vallée, à l’instar des canoës de l’Ardèche en fin de vie, puis les paillettes de plastique recyclé sont revendues à Fab Unit.

La manufacture de l’Uzinou à Auray est un consortium composé de La Fabrique de Loch, du tiers-lieu l’Argonaute (artisanats d’art et créations artistiques) et d’un ESAT, les ateliers Alréens (Adapei 56). A proximité de La Trinité-sur-mer et de Lorient, la manufacture s’appuie sur le milieu de la voile et notamment sur la voilerie All Purpose à Carnac, spécialisée dans la fabrication de voiles de course, et porteuse d’un projet de recyclage de voiles baptisé « second souffle ». A partir de cette matière textile, qui a parfois fait des courses mythiques et fait le tour du monde, Delphine Barre, responsable du pôle textile de l’Uzinou, procède au coup par coup pour « mettre en lien les matières disponibles et les besoins supplémentaires des projets de production », en sollicitant son réseau local, à l’instar de cette fleuriste qui lui fournit la matière de rembourrage des coussins d’extérieur confectionnés par l’Uzinou pour la mairie d’Auray (cf. Article 2).

A côté de Nancy, la Cité du Faire accueille une recyclerie créative qui collecte du mobilier de seconde main, le nettoie, le répare ou en récupère la matière première qui peut ensuite servir aux 23 artisans d’art de la manufacture, qui représentent 19 corps de métiers différents (céramique, verre, ébénisterie, menuiserie ancienne, ferronnerie, etc.). La céramiste Natacha Delannoy Kliber s’approvisionne aussi sur les chantiers de construction à proximité, afin d’y collecter de la terre et des roches locales pour produire ses céramiques ou encore auprès des Compagnons du Devoir, situés à 200 mètres de la Cité du Faire, où elle récupère les restes d’ardoise qu’elle broie pour les transformer en pigment.

 Expérimenter la matière à réemployer et en trouver l’usage

Une fois les gisements localisés, il s’agit d’expérimenter la matière et de mettre au point le processus de production adapté. Carole Thourigny, la coordinatrice de Fab Unit, explique, par exemple, que le plastique issu des vieux canoës, une fois broyé, devient une poudre très fine qui a rendu les plaques de Fab Unit beaucoup plus souples que celles produites précédemment. Fab Unit a donc dû repenser son mode de production et son projet de réemploi avec ces nouvelles données. La souplesse des plaques leur a finalement donné l’idée de réaliser des assises de chaises, une chaise qui est ensuite devenue une production phare de Fab Unit (cf. Article 2). 

Pour Delphine Barre de l’Uzinou, l’expérimentation de la matière passe par l’inventaire des différents composants des voiles afin d’optimiser le réemploi dans ses projets de production d’objets. Par exemple, les garcettes des voiles servent de système d’accroche à ses coussins d’extérieurs. Il s’agit aussi de trouver des procédés d’impression et de couture adaptés aux voiles et aux compétences des travailleurs de l’ESAT.

A la Cité du Faire, les expérimentations des terres locales par la céramiste Natacha Delannoy Kliber devrait permettre de récupérer la terre d’un chantier de construction d’une école sur la commune de Jarville-la-Malgrange, pour façonner des briques séchées — et non cuites — qui serviront à la construction des cloisons de l’école. En outre, la manufacture travaille sur un nouveau projet de production avec la recyclerie créative La Benne Idée et le laboratoire Cetelor de l’Université de Lorraine : « il s’agit de la fabrication d’un isolant phonique à partir des chutes de textile issues de deux entreprises vosgiennes partenaires, afin de créer des panneaux rigides à usage d’ameublement », explique Monique Manoha, chargée de développement de la Cité du Faire (deuxième opus de notre série).

Le réemploi du réemploi…


Pour pousser toujours plus loin la logique circulaire, la Cité du Faire développe un réseau d’utilisation des déchets de la Cité. Ainsi, des maraîchers viennent récupérer les sciures de bois pour pailler leurs cultures ou pour alimenter des toilettes sèches. Les chutes de bois de la Cité du Faire deviennent du bois de chauffage, etc. Le recyclage des déchets du réemploi reste un échange de bons procédés et ne donne pas lieu à des transactions financières. La même logique s’applique entre les artisans et les structures de la Cité du Faire : « les poubelles des uns deviennent les ressources et les outils de production des autres, rapporte Monique Manoha. Et pour cela, on mise sur la complémentarité des métiers ».

La Cité du Faire, Fab Unit ou l’Uzinou font donc la preuve de la faisabilité et du potentiel d’une production basée sur le réemploi et l’économie circulaire. Cependant, les manufactures se heurtent encore à de nombreuses limites qui freinent le développement vertueux d’une économie du réemploi à plus grande échelle.

Stabiliser et optimiser les circuits d’approvisionnement 


La première fragilité provient de la sécurisation et de l’efficacité de l’approvisionnement en matières premières. La Cité du Faire rencontre ainsi des difficultés à coopérer avec les déchetteries de son territoire. D’un côté, il est très difficile d’aller dans les déchetteries pour collecter soi-même des ressources en raison de problèmes de responsabilité (une personne peut se blesser en descendant dans la benne) et de l’autre côté, lorsque ce sont les déchetteries qui s’organisent pour livrer la manufacture, le manque d’(in)formation, de sensibilisation et d’incitation des agents du tri conduit à des remises au rebut de près de 80% de ce qui est livré. Dans tous les cas, la Cité du Faire, malgré ses 4000 m2 et ses 27 artisans, ne peut absorber qu’une part très marginale des flux de déchets de la métropole nancéienne. En effet, elle a été en capacité de traiter 9 tonnes de déchets valorisables en 2024, ce qui représente le volume d’une semaine de déchets valorisables dans l’ensemble des déchetteries de la Métropole. 

Les éco-organismes représentent parfois un autre écueil. Ils ont, en effet, pour objectif de traiter du volume et de massifier les flux et font alors souvent appel à des acteurs nationaux, voire internationaux, pour organiser la filière de recyclage, ce qui conduit à exclure de l’équation les petits acteurs locaux. C’est ce qui a failli arriver à Paillettes et donc à Fab Unit, lorsque Rotomod, le fabricant ardéchois qui fournit les deux-tiers des canoës en France, a vu ses productions entrer dans le périmètre des REP (responsabilités élargies du producteur). Ecologic, l’éco-organisme de la filière ASL (articles de sport et loisirs) a, alors, constitué une filière de recyclage des canoës en faisant appel à Trialp, un gros acteur français du recyclage. Ce dernier allait donc se substituer à Paillettes. Après maintes discussions, Fab Unit est en cours d’expérimentation avec Ecologic pour maintenir un recyclage des canoës via Paillettes, mais il reste une grosse incertitude quant au volume de canoës qu’il leur faudra traiter afin de conserver le contrat, Ecologic souhaitant contracter avec un acteur unique sur ce produit. Jusqu’à présent, Fab Unit et Paillettes fonctionnaient de façon artisanale en se rendant dans les clubs de canoë-kayak, recyclant ainsi environ 60 canoës par an. Or le volume à traiter, estimé par Ecologic, approcherait les 300 canoës par an, ce à quoi s’ajouterait un stock d’environ 1 500 tonnes de canoës hors d’usage qui dorment dans les garages des particuliers ou qui ont été abandonnés en pleine nature, soit environ 75 000 canoës. Ainsi plus globalement, se pose la question de concilier les enjeux de volume des éco-organismes avec les capacités des acteurs locaux, plus pertinents en termes d’économie circulaire que les gros acteurs du recyclage. 

Autre risque contre-intuitif pour les manufactures : le développement de l’éco-conception chez les industriels. Par exemple, les nouveaux modèles de canoës de Rotomod ont été pensés pour être recyclés et servir de matière première à une nouvelle production de canoës. Ainsi, le gisement de vieux canoës et la qualité du plastique à recycler devrait se réduire progressivement. Antoine Rouilly, maître de conférences dans le Laboratoire de Chimie Agro-Industrielle de l’ENSIACET à Toulouse, et intervenant dans un autre parcours thématique du Faire Festival, estime, en effet, qu’en ce qui concerne le plastique, il serait plus juste de parler de sous-cyclage, car la qualité du plastique se dégrade à chaque recyclage. 

Les temps de mise au point des procédés de fabrication étant très longs et donc coûteux (expérimentation des matériaux, élaboration de projets de production adéquats et commercialisables, construction des outils), ne pas pouvoir se projeter sur une matière première stable à long terme représente, donc, un problème de taille pour les manufactures. 

Trouver des débouchés à l’échelle des manufactures de proximité et éduquer aux réalités du réemploi


Si la démarche d’éco-conception de Rotomod ne peut qu’être soutenue par tout l’écosystème du réemploi, la capacité de l’industrie manufacturière a opéré un virage réel vers l’économie circulaire et le réemploi reste incertain en raison de nombreux effets rebonds et de la non remise en question des dérives de la société de consommation. En outre, le manque de qualification des matériaux réemployés reste un énorme frein pour l’industrie (compatibilité du réemploi avec les normes de sécurité et les responsabilités décennales, normes environnementales, etc.). A noter que la filière de l’assurance dans le BTP et l’Ordre des architectes semblent avancer sur cette question. De son côté, la Cité du Faire travaille avec deux doctorants de l’école d’architecture de Nancy sur la requalification des poutres de faîtage (ligne de crête délimitant deux pans d’une toiture inclinée) pour leur réemploi dans des chantiers de construction, mais, reconnaît Monique Manoha, « c’est toute une filière qu’il faut monter pour qualifier des matériaux déclassés. Aujourd’hui nous n’avons pas les infrastructures ». Sophie Jouët, coordinatrice d’ICI Morvan, et animatrice de ce parcours thématique autour de l’économie circulaire, nuance le problème en rappelant qu’il est malgré tout possible de faire du réemploi dans le domaine de la construction, l’aménagement ou le mobilier, à l’instar des décors réalisés pour les Jeux Olympiques Paris 2024. De même, Fab Unit a réalisé 150 chaises pour l’Université de Lyon, et l’Uzinou a fourni l’ENVSN (École Nationale de Voile et des Sports Nautiques de voile) de Saint-Pierre de Quiberon en sacs de pique-nique réutilisables fabriqués à partir de vieilles voiles en mixant matières réemployées et matières neuves répondant aux normes alimentaires. 

Malgré tout, Carole Thourigny déplore le peu d’orientation des commandes publiques vers les manufactures de proximité : « On a plus besoin de commandes que de subventions », dit-elle. Et l’accès aux marchés publics reste encore très inadapté aux manufactures de proximité et au réemploi : volume trop important, demandes trop précises, tarifs ne tenant pas compte du coût du réemploi, normes excessives, « par exemple, il n’y a pas d’obligation de respecter une norme anti-feu pour les chaises, précise-t-elle, pourtant il est fréquent qu’on nous la réclame et que ce soit un critère d’élimination ». 

Une des solutions pour répondre aux gros volumes, ajoute Carole Thourigny, qui se retrouve avec une commande de 800 chaises alors que sa capacité maximale est de 400, serait de développer « un mode de fabrication distribuée », ce que défend également Sophie Jouët avec Make ICI. Il s’agit de répondre à une commande à plusieurs, chaque manufacture prenant en charge la fabrication d’une partie du volume à produire. Une SCOP comme Merci René montre que cette voie est possible : la SCOP est le seul interlocuteur (suivi client et conception du projet) et s’appuie sur un réseau de 350 partenaires sur le territoire français pour la fabrication en réemploi. 

Enfin, tous déplorent le manque de compréhension des contraintes de l’économie du réemploi, « avec l’industrie actuelle, tout est faisable à la demande jusque dans le choix de la nuance de couleur et tout est disponible rapidement. On a besoin d’éduquer les acheteurs à la réalité du réemploi », explique Carole Thourigny. Delphine Barre, de l’Uzinou insiste sur les coûts afférents au réemploi qui sont trop souvent méconnus : « on pense que c’est moins cher que le neuf parce que nous utilisons des matériaux de seconde main, mais les vieilles voiles nous les achetons, puis il faut aller les chercher, les nettoyer, les démonter, les remettre en état, etc. C’est très chronophage, donc coûteux ».

Des lieux de préfiguration d’une économie du réemploi

Pour le moment, les manufactures comme la Cité du Faire, l’Uzinou, Make Ici ou Fab unit agissent comme des lieux d’expérimentation. Les partenariats que noue, par exemple, la Cité du Faire avec des déchetteries ou des entreprises de production co-construisent des protocoles qui pourraient ensuite être répliqués ailleurs. 

Finalement, au regard des enjeux industriels du réemploi, ces manufactures restent en quête de la bonne échelle en termes de capacité de production afin d’assurer leur équilibre économique sans renier leur dimension écologique. La fabrication distribuée pourrait être une solution valide pour faire passer l’économie du réemploi à l’échelle, en évitant les dérives écologiques et sociales de la massification comme elle se pratique dans l’industrie. L’implication des manufactures de proximité dans l’élaboration de cursus de formation sur le réemploi pourrait être un autre moyen de diffuser largement l’expérience et les savoir-faire acquis par ces tiers-lieux de production, ce qui contribuerait à améliorer les pratiques existantes et à convertir de nouveaux acteurs, estime Sophie Jouët.

Ce moment d’échange au Faire festival s’est conclu sur l’idée de créer une économie du réemploi autour de la complémentarité des manufactures de proximité, les unes pouvant devenir fournisseurs des autres, à l’instar de Tiny & Co qui est en recherche d’un isolant thermique le plus léger possible, une demande à laquelle la Cité du Faire ou Fab Unit pourraient répondre avec un matériau en textile ou en plastique recyclé. « Mais vous ne faites pas des draps chez Uzinou ? », a, alors, lancé Sophie Jouët à Delphine Barre, qui lui a répondu du tac au tac « je récupère un stock dormant et je te fais un proto ». Et si le Faire Festival créait un marché intra-manufactures à la prochaine édition ? 

Pour aller plus loin : 
Stefanovitch, Y. (2023). La mafia du recyclage : Entre monopoles, gaspillages et conflits d’intérêts. Editions du Rocher, 272 p. 
Performances et gouvernance des filières à responsabilité élargie du producteur, 2024, IGEDD, IGF. Conseil général de l’économie 
https://www.igedd.developpement-durable.gouv.fr/performances-et-gouvernance-des-filieres-a-a4040.html

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.