Formation en milieu rural : quel rôle pour les tiers-lieux ?

Quel rôle pour les tiers-lieux dans l’accès à la formation en milieu rural ?

23 mars 2026

En développant des activités de formation, les tiers-lieux ruraux répondent bien souvent aux besoins d’une offre de formation attractive, de proximité et/ou accessible à des publics éloignés de l’emploi. Mais comment pérenniser ces actions en étant complémentaires des acteurs historiques de la formation ?

Les habitants des territoires ruraux ont accès à une offre de formation moins fournie que ceux des petites et des grandes villes. Les acteurs historiques implantés en ruralité – les Maisons familiales rurales (MFR), les Centres de formation d’apprentis (CFA), les écoles de la deuxième chance (E2C), les GRETA, les lycées agricoles… – multiplient les initiatives pour permettre aux jeunes, mais aussi aux professionnels et aux personnes en reconversion, de se former près de chez eux. Mais elles se heurtent à des difficultés de financement, de recrutement des apprenants, et ont plus de mal à atteindre la taille critique correspondant à un modèle économique équilibré, en raison de la faible densité de population. 

Avec le programme Deffinov, initié en juin 2022, le ministère du Travail et de l’Emploi a positionné les tiers-lieux comme un acteur-clé de son vaste plan de transformation et de digitalisation de la formation. Onze appels à projets régionaux ont été initiés pour financer des projets portés par des tiers-lieux en consortium avec des organismes de formation et des structures du territoire. En se tournant vers les tiers-lieux, le ministère souhaitait favoriser l’innovation pédagogique, tout en répondant à certaines difficultés des acteurs historiques de la formation. Parmi les 204 projets lauréats, qui se sont partagés une enveloppe de 52 millions d’euros, la moitié (49%) étaient situés en milieu rural.

Parmi ces projets, on retrouve une grande diversité de thématiques – artisanat, numérique, entrepreneuriat, agriculture, écoconstruction, culture… – et de publics cibles – jeunes éloignés de l’emploi, étudiants, professionnels… Mais tous ont en commun de faire un pas de côté vis-à-vis de l’offre et des pratiques existantes sur le territoire. Alors que six tiers-lieux sur dix développent des actions de formation et d’apprentissage, et un quart sont enregistrés à la préfecture comme organisme de formation, les expérimentations financées par Deffinov ont permis d’interroger la juste place des tiers-lieux au sein de l’écosystème de la formation en milieu rural. À quels besoins de formation peuvent répondre les tiers-lieux ? À quels endroits sont-ils les plus pertinents ? Quels sont leurs atouts à exploiter ? Comment ne pas marcher sur les plates-bandes des acteurs historiques ? On fait le point à travers trois projets menés par Vesseaux-Mère, en Ardèche, l’Escalier, en Haute-Vienne et La Vigotte Lab dans les Vosges.

Se former près de chez soi, dans un tiers-lieu

Les tiers-lieux ancrés dans des territoires ruraux peuvent apparaître comme des maillons cruciaux pour assurer, ou a minima accompagner, la mise en place du « dernier kilomètre » de la formation en milieu rural. À Saint-Léonard-de-Noblat, en Haute-Vienne, le tiers-lieu l’Escalier a développé deux programmes de formation autour du numérique à destination des publics éloignés de l’emploi, en partenariat avec le Greta du Limousin. Le premier donne en 150 heures les clés pour manier les outils numériques et devenir le plus autonome possible dans la recherche d’un emploi ou d’une formation. Le deuxième programme est destiné à la découverte de sept métiers du numérique (développeur web, administrateur réseau…) en sept semaines. 

L’initiative est née d’un besoin du territoire, tant géographique que thématique. « Au moment où on a lancé le projet, il n’y avait pas d’organisme de formation sur notre territoire du sud-est du département, et il y avait pas mal de personnes qui disaient « Alors, moi, s’il faut aller à Limoges, je n’irai pas » », explique Claire Gendronneau, coordinatrice de l’Escalier. « Les structures comme les Missions locales ou France Travail accueillent certaines personnes très éloignées du numérique et elles n’avaient pas forcément d’offres à mettre en face, elles ne savaient pas forcément vers qui orienter pour les faire monter en compétences », 

En Ardèche, près d’Aubenas, les tiers-lieux Vesseaux-Mère et Polinno se sont associés avec l’organisme de formation Samsap (qui est aussi une friperie) pour proposer des formations autour des métiers de la couture et de la confection de vêtements. Le parc des Monts d’Ardèche, qui porte le réseau départemental des tiers-lieux Trame 07 est aussi associé à la démarche. « Les métiers du fil font partie du patrimoine industriel de l’Ardèche », rappelle Caroline Naillet, coordinatrice de la Trame 07. L’ambition du projet est de construire un catalogue de formation professionnelle sur le territoire, mais aussi de sensibiliser et d’attirer des personnes vers ces métiers.

En diversifiant l’offre de formation accessible près de chez soi, les tiers-lieux ouvrent les possibles des habitants, au-delà des secteurs du bâtiment, de la restauration, du commerce de proximité et de l’agriculture qui sont les plus souvent proposés en milieu rural. Il propose des perspectives à des personnes qui auraient soit renoncé à se former, soit quitté le territoire pour s’épanouir professionnellement. On retrouve la même intention du côté des tiers-lieux qui proposent des campus connectés, permettant de suivre une formation du supérieur à distance. Pour rappel, dans des départements comme l’Ardèche, plus de 50 % des néo-bacheliers sont forcés de quitter leur académie pour entrer dans l’enseignement supérieur, faute d’une formation de proximité qui leur correspond (la moyenne nationale est de 22%). Dans le même temps, les zones rurales n’accueillent que 20 % des contrats d’apprentissage, contre près de 60% en zone urbaine dense.

Un accompagnement à taille humaine

L’ancrage local et le cadre convivial des tiers-lieux est un atout pour attirer des publics habituellement éloignés de la formation. « Les gens ne viennent pas en formation, ils viennent au tiers-lieu. Notre porte est ouverte, ils vont plus facilement oser pousser la porte parce qu’on propose aussi des concerts, des spectacles, des ateliers, des expositions, des choses très différentes », analyse Claire Gendronneau. « L’accueil en tiers-lieu met en sécurité les personnes, confirme Audrey Alonso, conseillère en insertion professionnelle au Greta du Limousin. Pour les personnes qui ont une mauvaise expérience de leur voie scolaire, l’accueil dans des établissements scolaires peut parfois poser problème. »

Pour recruter ses apprenants, l’Escalier a organisé des sessions d’information collective entre ses murs et dans plusieurs autres lieux. Elle a également travaillé auprès d’organismes prescripteurs (Missions locales, France Travail, Cap Emploi 87…). Et une fois les personnes recrutées, l’équipe a mis l’accent sur l’accompagnement personnalisé pour répondre au « plus gros challenge » : « les garder pendant les 150 heures ». 

Cela passe d’abord par des efforts au sujet de la mobilité, l’un des freins principaux à la formation des jeunes selon le Baromètre de l’éducation 2024 des Apprentis d’Auteuil. Ainsi, à l’échelle nationale trois jeunes sur quatre ont déjà renoncé à un emploi ou à une formation faute de solutions de mobilité, soit parce qu’aucun transport en commun n’était compatible avec les horaires (61%), soit parce qu’ils n’avaient pas de véhicule personnel (56%) ou à cause du prix de l’essence (54%). Autant de facteurs qui concernent en priorité les jeunes ruraux. « Un des jeunes venait au tiers-lieu à vélo, c’était au mois de mars. On a trouvé une solution de covoiturage pour s’assurer qu’il vienne sur la durée, précise Claire Gendronneau. On est aussi allé chercher des abonnements auprès de la région Nouvelle-Aquitaine pour avoir des bus moins chers. »

Cet accompagnement passe aussi par des dispositifs de rémunération proposés par la Région et par une attention aux horaires, notamment pour libérer les mercredis après-midi aux jeunes parents. « On avait toute latitude pour offrir un cadre qui soit le plus adapté possible aux stagiaires, quelque chose de plus individualisé au niveau du suivi que ce qu’on propose habituellement », complète Audrey Alonso, du Greta du Limousin.

« Montrer quelque chose de différent »

De plus, les tiers-lieux portent une pédagogie plus active, tournée vers l’expérimentation et la pratique. Ce qui correspond en partie aux attentes en milieu rural, comme en témoigne le recours à l’alternance chez les jeunes ruraux – quel que soit le niveau de diplôme. Ainsi, en 2018, 13,4 % des jeunes ruraux de 16 à 24 ans encore en études, suivaient une formation en apprentissage, contre 8,3% des jeunes urbains. Ce chiffre monte à 31,5% pour les détenteurs d’un BTS ou DUT (contre 19,6% pour les urbains). Plus précisément à propos des jeunes ruraux sans diplôme, le sociologue Clément Reversé a observé qu’ils « ne veulent pas rester sur une chaise à ne rien faire. Ils veulent du concret. S’ils sont prêts à reprendre des études, c’est pour trouver du sens à leur vie ».

Dans les Vosges, La Vigotte Lab a remporté l’appel à projets Deffinov pour développer les actions de formation sur ce lieu de 30 hectares, composé de bâtiments, de forêts, de zones humides et de prairies. À l’origine du tiers-lieu, en 2021, l’ambition était  d’offrir un espace d’expérimentation, de croisement des savoirs et de recherche-action autour de la transition écologique des territoires ruraux. Le lieu porte une pédagogie très immersive, tournée vers le faire. Dans le cadre d’un partenariat avec un lycée professionnel voisin, des étudiants en CAP cuisine et service viennent un mercredi par mois pour travailler dans le restaurant de La Vigotte. « Ils se retrouvent à cuisiner dans une vraie cuisine, avec des clients qui n’ont pas les mêmes attentes qu’au restaurant du lycée. Ils sont en terrain réel, on les fait travailler sur une cuisine du terroir, avec les produits de saison et locaux. Ça permet aussi de redonner un peu de motivation, montrer quelque chose de différent, de les sortir de leur cadre habituel », estime Chloé Peccatte, responsable de la formation du lieu.

Faire vivre les savoir-faire locaux

La formation est un levier important pour soutenir l’économie locale et faire perdurer des savoir-faire du territoire. Le projet « Ardèche – Métiers du fil » porté par Vesseaux-Mère s’inscrit dans cette logique. Il prévoit d’accompagner les artisanes et couturières qui travaillent au sein du lieu à professionnaliser les activités de transmission qu’elles effectuent déjà, et ainsi soutenir le modèle économique de leur entreprise. « On est un pôle qui regroupe une quinzaine d’entreprises culturelles et créatives, ce qui est relativement énorme pour l’Ardèche », rappelle Charline Boyer. Plusieurs artisanes ont suivi une formation pour être formatrice, l’idée, c’est qu’elles puissent dispenser de la formation dans un cadre Qualiopi (une certification délivrée par le gouvernement, ndlr) réglementaire pour que, derrière, ça génère de l’activité. »

Les partenaires du projet s’interrogent toutefois encore sur les débouchés professionnels offerts aux personnes formées. « Aujourd’hui, le secteur de la confection textile en France est quand même très limité », déplore Charline Boyer. Sur ce point, le projet vise à « bâtir un écosystème textile durable » avec d’autres structures, dont les ressourceries et des industries locales de l’aéronautique potentiellement recruteuses.

Dans les Vosges, département touché par un déclin démographique, La Vigotte Lab travaille avec des centres de formation professionnelle de la filière bois-forêt qui peinent à recruter des jeunes. Un des enjeux devient alors de « raconter différemment certains métiers », selon Chloé Peccatte. « Ce qu’on aimerait, c’est de rendre les jeunes à nouveau fiers de travailler en forêt et d’abattre des arbres. Aujourd’hui, c’est mal vu, alors qu’une forêt a besoin d’être entretenue ». Le lieu accueille des centres de formation qui dispensent des ateliers in situ sur ses parcelles de forêt autour de la sylviculture mélangée à couvert continu, une gestion différente qui permet de faire face au stress hydrique et aux conséquences du dérèglement climatique. On retrouve une initiative similaire dans les Ardennes : le tiers-lieu du festival Cabaret vert, La Halle, propose avec le soutien de Deffinov une formation aux métiers du bois.

Enfin, il y a aussi un enjeu politique à proposer des espaces où expérimenter et se former sur le futur des territoires ruraux, sur la biodiversité ou sur la transition écologique hors des bancs des universités urbaines. « Le projet a un volet démonstrateur : on teste des techniques et des manières d’aménager une vallée à l’échelle 1 », explique Chloé Peccatte. Dans ce cadre, la formation répond à la volonté de « transmettre et essaimer ce qui est développé ici, car la recherche n’a pas vocation à rester dans un bocal ». « Dans la vallée, l’eau est liée à la forêt, qui est liée aux prairies, qui est liée aux étangs, et les apprenants voient tout ça. Ils embrassent du regard tout un écosystème, c’est très lisible, donc c’est très puissant pédagogiquement » Les salariés de La Vigotte Lab forment ainsi des élus ruraux à la transition écologique des territoires, mais aussi des architectes de grandes écoles qui seront amenés à travailler en milieu rural.

Quelles complémentarités avec les acteurs de la formation ?

Alors que la fin des financements Deffinov approche, amenant l’enjeu de la pérennisation économique des activités de formation, nombre de tiers-lieux s’interrogent sur leur place dans l’écosystème de la formation. « On nous a demandé : “est-ce que l’Escalier ne se retrouve pas concurrent du Greta ?” », relate Audrey Alonso (Greta du Limousin). « Je ne vois pas les choses comme ça. On a des fonctionnements très différents. Le Greta n’est pas en mesure de proposer les formations très ciblées et très adaptées qui ont été menées à l’Escalier. Et l’Escalier ne peut pas proposer les formations à grande échelle et en réponse à des marchés [que le Greta porte]. »

Mêmes réflexions au sein des tiers-lieux ardéchois. « L’idée, c’est de fonctionner en articulation avec les structures existantes du territoire, formule Charline Boyer. On veut venir les appuyer, voir les endroits où on est pertinents et tisser des coopérations mais on cherche encore l’organisation la plus adaptée. Pour le moment, le scénario qui est testé, c’est que l’organisme de formation mutualise son agrément Qualiopi auprès des artisanes qui dispensent des formations dans les tiers-lieux »

Cette recherche de complémentarité passe par l’identification de ses propres forces et faiblesses. Les tiers-lieux se démarquent par leur souplesse et leur agilité. « On ose des choses que d’autres structures n’oseraient peut-être pas. On peut facilement dire “Ah tiens, on pourrait faire ça”, et un mois après, on est en train de le faire. », souligne Charline Boyer. Mais du fait de leur petite taille, ils ont souvent intérêt à s’adosser à des structures plus importantes pour le volet administratif et l’expérience en ingénierie de formation. « Il y avait beaucoup d’outils administratifs, notamment autour de la rémunération des stagiaires dont on n’avait jamais entendu parler, témoigne Claire Gendronneau. C’est le Greta qui nous a mis à disposition du personnel administratif pour accompagner les apprenants. »

La pertinence des tiers-lieux réside également dans leur capacité à créer des ponts entre des secteurs peu habitués à se croiser, et dans leur habileté à tisser des coopérations. « Depuis six mois, on a un projet en cours où les étudiants bûcherons et les étudiants en architecture bossent ensemble. Ce sont deux mondes qui ne se parlent et qui ne se fréquentent jamais », remarque Chloé Peccatte, de la Vigotte Lab. En milieu rural comme ailleurs, les tiers-lieux peuvent, selon elle, jouer un rôle de « plateforme d’accueil », grâce à leur « capacité à animer et à faire le liant » En Ardèche, en mettant en lien les artisanes, les organismes de formation, les prescripteurs et une variété de publics, Polinno et Vesseaux mère « montrent qu’[ils sont] capables de coordonner tout un écosystème », selon Charline Boyer. « C’est un gage de reconnaissance en termes d’ingénierie. Ce n’est pas si simple de faire se rencontrer tous ces différents acteurs, de les faire travailler ensemble et que tout ça génère des offres de services qui ne pourraient pas exister sans ce travail de mise en lien. C’est ce type d’ingénierie qu’on peut trouver dans les tiers-lieux. »

Dans cet esprit, l’Escalier s’est associé avec deux autres tiers-lieux ruraux – Au Beau MilLieu, en Corrèze et La maison d’à côté, dans la Creuse – pour les accompagner dans le développement de leurs activités de formation. « On a voulu aller chercher d’autres tiers-lieux qui sont intéressés par la formation mais qui n’ont pas encore les compétences ni les moyens de le faire. L’idée, à terme, c’est d’arriver à coopérer ensemble et de construire des offres de formation complémentaires, chacun apportant ses savoirs », résume Claire Gendronneau.

Pour aller plus loin. Sur l’Observatoire des tiers-lieux :

Comment remobiliser les publics éloignés de l’emploi et rendre effectif le « aller vers » ?

Quelle place pour les collectifs “tiers-lieux – organismes de formation – acteurs de l’emploi” dans l’innovation pédagogique ?

Et après Deffinov ? Comment pérenniser les coopérations et modèles expérimentés ? 

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.