« Inventer des manières d’habiter le territoire transfrontalier ». C’est l’ambition du tiers-lieu Borderline Fabrika, situé dans le Pays Basque. Si le quartier de la gare d’Hendaye où il est établi bouillonne de langues, de cultures et de créativité, c’est aussi un espace délaissé où la frontière est encore synonyme de division. Alors comment y fabriquer du lien et quels projets y défendre collectivement ?
Autrefois, à leur arrivée à Hendaye, les voyageurs se retrouvaient au buffet de la gare. Depuis 2021, et après quelques années de travaux, les hautes façades roses poudrées du bâtiment abritent Borderline Fabrika, un tiers-lieu culturel participatif labellisé Fabrique de territoire qui, s’il propose des cafés aux oiseaux de passage, vise surtout à rassembler les habitants.
Ce public, très composite, parle français, espagnol, basque ou un mélange des trois langues – le txingudish, du nom de la baie qui marque la frontière entre la France et l’Espagne. Seniors et étudiants, familles et commerçants se retrouvent autour d’une programmation artistique engagée faisant la part belle aux créations locales et portées par des femmes.
À la manière de la gare où il est implanté, le tiers-lieu invite au voyage. Mais ici, l’aventure est collective. Du studio de création à la terrasse, de la mezzanine à l’atelier, les espaces, modulables, sont appropriables tant par les artistes que par les porteurs de projet. Une invitation à se rencontrer et créer ensemble pour réinventer « des manières d’habiter le territoire transfrontalier », ainsi qu’y encourage le projet 2025 de Borderline Fabrika.
Hendaye, Gare-Joncaux
À l’instar de nombreux quartiers de gare, celui d’Hendaye est, au moment où Borderline Fabrika s’installe, en 2021, à l’abandon. « C’est un quartier dortoir pour les gens qui travaillent de l’autre côté. Avec l’ouverture des frontières, beaucoup de commerces ont fermé leurs portes et toute cette économie s’est dégradée » raconte Célia Asselin, coordinatrice de Borderline Fabrika.
Comprendre le territoire, s’y inscrire, tisser des relations n’a pas été chose aisée. « On a un peu dû faire nos preuves, confirme Célia. On a engagé un grand travail de médiation pour aller à la rencontre des gens ». La collégiale de l’association devient un autre endroit où fabriquer du lien : l’une des premières co-présidentes est alors la pharmacienne du quartier, ce qui facilite la confiance.
En 2024, une vidéo réalisée à l’occasion de la sixième édition du festival organisé par Borderline Fabrika témoigne de la réussite du pari. « Tous les commerçants de la rue ont participé à ce clip, s’enthousiasme la coordinatrice. On y voit les deux cafetiers, le pizzaïolo, l’artiste Odei Barroso qui est installé dans le quartier, etc. Des liens se sont créés et on fait beaucoup de choses ensemble aujourd’hui ». Une effervescence qui, en plus de souder les habitants historiques, attire de nouvelles personnes.
Car le projet se veut « ouvert sur le monde » ainsi que le décrit l’un des actuels co-présidents de l’association, Jean-Philippe Leremboure. Le « vivre ensemble chaleureux, convivial et poétique » qu’il défend conjugue tranquillité et bouillonnement. « Borderline Fabrika est vraiment un espace expérimental, un microcosme où la vie est douce, développe Célia Asselin. C’est un petit laboratoire local. »
« Des deux côtés »
C’est aussi pour son caractère (trans)frontalier que le quartier attire aujourd’hui. De ces potentialités de rencontres et d’échanges, Borderline Fabrika est l’un des fervents complices. Avec ses événements “Paralelo Ø – Ez Ipar/Ez Hego” qui se tiennent environ quatre fois par an, le tiers-lieu vise par exemple à « impulser des collaborations ou des rencontres entre des équipes artistiques du Pays Basque Nord et Sud ».
À ces soirées s’ajoute un festival, Nokodek, initié par le collectif du même nom, qui se tient depuis trois éditions à Borderline Fabrika. La frontière, sous ce prisme, est une zone de dialogue que le tiers-lieu permet de rendre plus accessible. « En invitant des artistes des deux côtés de la frontière qui se rencontrent le temps d’une soirée, on arrive à brasser les publics » soutient la coordinatrice.
Avec la résidence de territoire organisée au sein d’une école du quartier, Borderline Fabrika a pu s’inscrire dans une dimension multiculturelle encore plus importante. Car cette partie de la frontière entre la France et l’Espagne est au cœur de parcours migratoires. « Énormément de nationalités sont représentées, il y a dans cette école une classe entière d’enfants allophones », explique Célia. Alors, pour rassembler ces publics, le tiers-lieu fait dans le contraste. « On va par exemple organiser un goûter avec les enfants de l’école et ensuite un concert qui n’a rien à voir. »
Langues vivantes
Mais la capacité à séparer ou mettre en relation n’est que l’une des modalités de la frontière. Celle-ci permet aussi de faire émerger une identité propre. « En dehors des moments où la violence migratoire la met en évidence, je ne perçois pas la frontière comme une frontière. Pour nous, la porosité est naturelle, elle se fait dans nos foyers » témoigne Célia. Le tiers-lieu vise alors à en montrer la créativité. Et y contribuer.
La création basque occupe ainsi une grande place dans la programmation de Borderline Fabrika, et est notamment soutenue par l’Institut culturel basque. Cet opérateur qui se donne, dans sa feuille de route 2023-2026, « un rôle spécifique dans le soutien à la culture basque », est une interface importante pour les acteurs du territoire. Il accompagne aussi l’usage et la valorisation de la langue basque, l’euskara.
Dans ses statuts, Borderline Fabrika a souhaité faire figurer la promotion du plurilinguisme et s’emploie à proposer une communication en français, espagnol et euskara. La langue basque y est la plus utilisée car, explique Célia, « c’est une langue minorisée qui peut se perdre. Or elle représente le territoire ». La communication est bilingue sur les réseaux sociaux, trilingue dans la newsletter, et plusieurs activités sont proposées intégralement en euskara, à l’instar d’ateliers de pratique artistique.
« Ce n’est pas tant la langue mais la représentation du monde, le lien à la création artistique qui est en jeu », défend Célia, d’où l’intérêt des équipes pour la question du récit et de la parole. Un travail qui se reflétait particulièrement dans le projet de territoire Ostempo Nuna, organisé en 2022, qui invitait les habitants à participer à une fiction sonore collective.
Un passeur engagé
Ce travail de maillage méticuleux qu’opère le tiers-lieu, avec et pour les habitants mais aussi aux côtés des acteurs associatifs et institutionnels locaux, lui a valu d’être labellisé Fabrique de territoire il y a trois ans. Borderline Fabrika a ainsi gagné en capacité d’action sur les volets de structuration et d’accompagnement. Fort de son ancrage local, il cherche aujourd’hui à déployer ses actions à d’autres échelles.
« Le label nous a permis de nous ouvrir un peu plus au niveau régional et d’être support avec d’autres opérateurs du territoire qui avaient envie de porter des projets », souligne Célia Asselin. Les projets de coopération relèvent à la fois de l’aide à la création artistique et de la formation professionnelle, et les partenaires sont « aussi bien des personnes très militantes que de gros opérateurs ».
Filant la métaphore de la frontière qui marque son identité, Borderline Fabrika revendique son « rôle de passeur ». Une posture qui le rend attentif à d’autres enjeux contemporains, comme la transition écologique et alimentaire. Le tiers-lieu en a fait un axe structurant de sa programmation jusqu’en 2027 et affirme par là sa volonté de « continuer à développer des croisements, à faire s’interroger des mondes différents tout en créant du lien social. »

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.