À Naples, les beni comuni désignent des bâtiments publics occupés par des collectifs dont l’activité a été reconnue comme relevant de l’intérêt général. À partir de 2011, la municipalité a formalisé un statut inédit pour certains de ces lieux : ni bail classique, ni délégation de service public, mais une reconnaissance juridique de communautés d’usage considérées comme partie prenante du « public » urbain. Troisième ville d’Italie, Naples compte près d’un million d’habitants et plus de trois millions à l’échelle métropolitaine. Marquée à la fois par l’ampleur de son patrimoine historique et par une vacance immobilière structurelle, traversée par de fortes tensions sociales, la ville constitue un terrain singulier d’expérimentation entre institutions municipales et mouvements civiques.
Pour comprendre cette politique du point de vue municipal et les tensions à son sujet, nous avons rencontré Laura Lieto. Laura Lieto est première adjointe au maire de Naples en charge de l’urbanisme et pilote les politiques municipales d’aménagement, de logement public et de régénération urbaine. Elle est également professeure dans le département d’Architecture de l’Université de Naples Federico II. Elle y poursuit ses recherches sur la planification, la gouvernance urbaine et les dynamiques des villes contemporaines, avec une expérience académique internationale notamment à Columbia University et à l’Université de Copenhague.
À Naples, la notion de beni comuni a pris un sens juridique et politique spécifique. Dix ans après les premières reconnaissances officielles, comment définiriez-vous aujourd’hui cette politique ? En quoi diffère-t-elle d’autres formes de gestion publique ou participative du patrimoine municipal ?
Laura Lieto : On peut d’abord dire que depuis son lancement il y a dix ans, cette politique n’a pas tant évolué que cela. Elle est importante pour nous et conserve une grande valeur en termes d’engagement civique et politique.
Il y a dix ans, la municipalité a reconnu que des personnes qui occupaient de façon initialement informelle des lieux ou des bâtiments publics produisaient quelque chose qui méritait d’être reconnu au titre de l’intérêt public. La municipalité a reconnu ces mouvements urbains et ils ont été transformés après leur création en une nouvelle forme juridique : le bene comune. Une des spécificités de cette démarche, c’est que les beni comuni sont fondamentalement la reconnaissance institutionnelle post factum de mouvements urbains et d’occupations urbaines.
La gouvernance des beni comuni repose sur des communautés d’usagers. Les règles sont définies collectivement, souvent en assemblée, dans une logique de démocratie directe. Ouverts en principe, ces lieux fonctionnent en pratique autour d’un noyau actif, et l’intégration se fait par la participation.
C’est une forme juridique intéressante, parce que les beni comuni représentent — ou plutôt sont — l’incarnation du public dans un lieu spécifique. Ils portent selon moi les caractéristiques d’une institution publique. Le fait d’occuper un bien public reconnu bene comune signifie que les collectifs n’ont pas de contrat les obligeant à payer un loyer. C’est donc quelque chose d’assez inédit, et d’assez avantageux pour celles et ceux qui souhaitent s’engager dans un engagement civique et politique, puisqu’ils bénéficient en quelque sorte gratuitement de biens publics. C’est à mon sens, une caractéristique parmi les plus intéressantes de cette pratique : pourquoi paieraient-ils un loyer puisque dans certains lieux de la ville, ils sont l’incarnation de l’intérêt, de la chose publique ?
C’est pourtant un point particulièrement complexe car aujourd’hui, comme toute administration publique en Europe — et en particulier en Italie — nous traversons une crise majeure en matière de financement public qui représente une menace pour la poursuite de cette politique de soutien aux beni comuni. Comme les autres acteurs publics, nous sommes aujourd’hui obligés, en tant qu’administration, de faire en sorte que tout le monde — même celles et ceux qui organisent des activités sociales, du sport pour les enfants, des activités pour les personnes âgées — paie un loyer pour l’usage de locaux publics. Bien sûr, il ne s’agit pas de loyers de marché ; ils sont fortement réduits selon la nature de l’activité menée, mais il y a tout de même un paiement.
Dans les beni comuni au contraire, les charges sont couvertes par la municipalité. Tout est pris en charge par la Ville. Les collectifs ne paient ni loyer, ni eau, ni électricité. Et ils ne sont pas exactement soumis aux règlements habituels auxquels doivent se conformer les théâtres ou les clubs lorsqu’ils organisent des événements… Cela fait partie de la spécificité du modèle — et aussi de ses aspects controversés.
Pouvez-vous dresser un état des lieux : combien de beni comuni sont officiellement reconnus ou soutenus par la Ville ? quels types d’actifs représentent-ils ? quelles ressources municipales sont mobilisées pour leur suivi ?
Laura Lieto : Aujourd’hui, nous avons sept beni comuni officiellement reconnus par le Conseil municipal. À Naples, parmi les beni comuni reconnus et ouverts figurent par exemple l’ex OPG – Je so’ pazzo, Scugnizzo Liberato, L’Asilo Filangieri ou le Giardino Liberato di Materdei. Deux autres communautés sont en cours de reconnaissance. J’essaie de stimuler des processus pour en reconnaître dans d’autres quartiers de la ville, dans lesquels il y a davantage d’espaces verts, de friches, de terrains abandonnés. Il y a beaucoup de personnes parmi les habitants prêtes à s’engager dans ces démarches. Je travaille donc avec le réseau des beni comuni (qui regroupe les 7 existants) et d’autres acteurs civiques pour produire un nouveau règlement permettant à différents types de pratiques et de sujets d’entrer dans ce mouvement public. Prenons un exemple simple : si je n’appartiens à aucun mouvement politique ou organisation militante, mais que je suis prête à mettre mon temps et mon expertise au service du public, je devrais pouvoir le faire dans des conditions similaires. L’idée est donc d’ouvrir la possibilité d’un engagement politique dans l’espace public, non seulement pour celles et ceux qui ont accumulé un « capital politique » en occupant un lieu il y a dix ans, mais aussi pour celles et ceux qui souhaitent s’engager aujourd’hui pour l’avenir.
Par ailleurs, nous aimerions encourager d’autres formes d’engagement civique, en particulier des pratiques écologiques, ce qui n’était pas au cœur du modèle initial des beni comuni napolitains. Ils ont bien sûr une conscience écologique, mais ils n’occupent pas ou peu d’espace de nature, d’espaces verts, car ils sont concentrés dans le centre historique densément bâti. Et pour moi, c’est une limite de ne pas aller plus loin sur les sujets écologiques aujourd’hui.
Avec le recul, quelles sont selon vous les contributions concrètes et les principaux apports de la politique des communs à Naples ?
Laura Lieto : Ils apportent une contribution majeure à la vie civique. Ils organisent des activités culturelles, offrent des espaces créatifs pour les familles, les enfants, apportent une assistance sanitaire aux migrants — notamment aux femmes migrantes — et un soutien psychologique aux adolescents souffrant de troubles de santé mentale.
Mais ce que je trouve le plus important, c’est leur capacité à intercepter des besoins et des demandes qui ne sont pas encore inscrits dans le système de protection sociale de l’État. Par exemple, le soutien psychologique aux adolescents, ou l’accompagnement des enfants migrants pour l’apprentissage de la langue et l’intégration scolaire. Ce ne sont pas forcément des choses prévues dans les dispositifs classiques des services sociaux.
La contribution la plus précieuse de ces lieux, c’est qu’ils arrivent en amont ! Ils répondent immédiatement à des besoins que les services publics n’ont pas encore intégrés. Et cela est extrêmement important aujourd’hui, à la fois pour la vie publique et pour la cohésion sociale. Ils rendent un service d’une valeur considérable aux communautés.
Dix ans après, quelles sont selon vous les principales limites structurelles de la politique des communs à Naples ?
Laura Lieto : La principale limite tient au fait que cette politique n’a pas réellement évolué par rapport au contexte qui l’a vue naître. Elle résulte de la reconnaissance des centri sociali occupati autogestiti (CSOA), apparus dans les années 1980–1990. Il s’agissait alors d’une reconnaissance publique tardive d’occupations existantes. Aujourd’hui, cela crée une contrainte : le dispositif reste lié aux principes et aux imaginaires issus de cette histoire. Il est politiquement essentiel de défendre ces lieux — d’autant plus que, dans d’autres villes italiennes, des expériences similaires sont expulsées des bâtiments qu’elles occupaient. C’est un enjeu majeur.
Mais nous devons aussi ouvrir d’autres voies, adaptées à différentes générations, à d’autres groupes et à d’autres formes d’engagement public. Si quelqu’un décide de consacrer son temps et son expertise à un jardin public ou à une action environnementale collective, cela devrait pouvoir s’inscrire dans une procédure publique reconnaissant la valeur de cet engagement. Certains acteurs des beni comuni rejettent le mot « travail », jugé trop marqué par une logique capitaliste ; parlons alors d’« engagement ». Mais cet engagement doit être reconnu institutionnellement.
Il y a aussi la question économique. Beaucoup de ces communautés ne veulent rien avoir à faire avec l’argent. Elles n’utilisent pas les mots « travail » ou « économie », elles disent vivre en dehors du capitalisme. Cela rend les choses compliquées, car les sept beni comuni sont installés dans des bâtiments historiques, et les bâtiments historiques coûtent très cher à entretenir. Ils se dégradent, nécessitent un entretien constant, et donc des financements pour les entretenir.
Nous de notre côté, Ville de Naples, n’avons malheureusement pas suffisamment de ressources publiques pour assurer un entretien complet… Et on voit, en même temps, que certains groupes sont réticents à rechercher des financements, comme par exemple candidater à des financements européens auxquels ils pourraient être éligibles, car cela suppose de se constituer en sujet juridique formel, ce qui n’est pas forcément cohérent avec la gouvernance collective établie dans le lieu… C’est un débat en cours, complexe sur le plan politique et juridique, mais on manque collectivement de ressources financières pour entretenir ce patrimoine des beni comuni.
Il y a également la question de la responsabilité et de la sécurité, que je citais précédemment. Lorsqu’ils organisent des fêtes ou des événements, ils ne sont pas soumis ou plutôt ils ne sont pas en capacité de se soumettre aux mêmes règles que les clubs ou les théâtres. Si 300 personnes viennent et que quelqu’un se blesse, la question de la responsabilité se pose. Habituellement, le propriétaire de l’établissement est responsable, mais ici il n’y a pas de structure juridique « propriétaire » et la responsabilité revient à la municipalité. Les collectifs n’ont pas la capacité de financer la mise en conformité alors que cela devrait être leur prérogative. La situation n’est donc pas claire, et on va devoir avancer sur ce sujet. Nous réfléchissons à la possibilité qu’un service municipal prenne en charge les questions d’assurance et de sécurité pour chaque événement public. C’est une pratique expérimentale. Vous savez, rien de comparable n’existe dans le système normatif italien traditionnel ! On teste, avec des allers-retours entre l’acteur public et les beni comuni. C’est donc une question d’ajustements. Et c’est sans doute dans ces contradictions et dans ce dialogue qu’on trouvera les justes pratiques.
Quels sont les critères pour devenir un « bien commun » aujourd’hui ?
Laura Lieto : Nous travaillons actuellement sur les critères sociaux, juridiques et patrimoniaux dans le cadre de ce nouveau règlement. Nous collaborons avec un large réseau d’experts juridiques, d’activistes, de chercheurs, ainsi qu’avec l’association Labsus, qui accompagne les collectivités publiques dans la mise en place de cadres juridiques pour la gestion partagée des biens communs.
Notre position, en tant qu’administration, est de les soutenir et de les reconnaître comme des acteurs à part entière du domaine public. Nous travaillons avec eux sur le règlement. Et nous pensons que ces lieux et ces pratiques constituent l’un des fondements les plus importants de notre démocratie aujourd’hui.
La question de la lucrativité constitue aujourd’hui un point de tension central dans la reconnaissance des beni comuni. Historiquement, le modèle napolitain s’est construit sur une position radicale de mise à distance de l’économie marchande : absence de loyer, refus d’entrer dans une logique contractuelle classique, défiance vis-à-vis des financements conditionnés. Dans ce cadre, la présence d’échanges commerciaux, même limités, peut devenir un critère discriminant. L’exemple de Le Scalze par exemple est révélateur : bien que l’association mène un travail social reconnu, notamment à travers une école de musique accessible, elle paie un loyer — certes réduit — et demande une contribution financière aux usagers. De ce fait, elle ne relève pas du statut de bene comune. Ce cas illustre la frontière encore floue mais politiquement sensible entre engagement civique non marchand et activité à modèle économique hybride, et pose la question de l’évolution des critères de reconnaissance dans le nouveau règlement en préparation.
C’est aussi pour cela qu’on a distingué ce qui se passe dans les bene comune de ce qui relève de l’occupation temporaire. Les usages temporaires ou transitoires, même ceux à vocation sociale, impliquent des mécanismes économiques, des loyers, parfois des marchés publics. Ce serait en contradiction avec les valeurs des beni comuni. Nous développons donc des occupations temporaires, bien sûr, mais dans d’autres bâtiments — pas dans les beni comuni.
Quelle est la position de la municipalité et quelle vision pour l’avenir des biens communs à Naples ?
Laura Lieto : Dans le contexte politique actuel, pas simple en Italie comme ailleurs. En tant que municipalité de gauche, nous faisons de notre mieux pour soutenir ces pratiques. Les biens communs existants sont intégrés à notre politique de régénération urbaine des bâtiments historiques. Nous avons deux grands projets sur deux beni comuni : l’ancien OPG et Scugnizzo Liberato. Nous avons obtenu des financements importants et lancé les travaux. À Scugnizzo Liberato, nous développons un projet de logement étudiant public. C’est un défi considérable, en termes de financement et de coûts de fonctionnement, mais nous le faisons.
Mais comme je vous le disais, mon objectif à ce sujet, c’est d’élargir le cadre. Pas seulement pour les centri sociali historiques, mais pour toutes celles et ceux qui veulent contribuer à la ville — jeunes, personnes âgées, bénévoles — et leur permettre de le faire en sécurité, dans un cadre institutionnel.
Aujourd’hui, ce que nous essayons de faire, avec le réseau des beni comuni mais aussi avec d’autres acteurs civiques, c’est d’écrire un nouveau règlement afin d’élargir le champ et les possibilités de l’engagement civique dans l’espace public.
Il existe une forme d’antagonisme entre les beni comuni et la municipalité. Une tension entre ce qui se passe dans l’espace public et ce qui se décide « au palais ». Mais je ne pense pas que ce soit négatif. Le conflit, la divergence, font partie de la conversation démocratique. C’est ainsi que cela doit fonctionner.
Pour aller plus loin :
https://commonsnapoli.org/
https://archivio.comune.napoli.it/flex/cm/pages/ServeBLOB.php/L/IT/IDPagina/16783#:~:text=I%20beni%20comuni%20sono%20l,godimento%2C%20n%C3%A9%20la%20possibilit%C3%A0%20di
https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2020-1-page-90?lang=fr&tab=texte-integral
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.