Second opus de notre série sur les collaborations entre agents publics et tiers-lieux, ce grand entretien avec Sarah Lambert, pilote du fablab municipal de Créteil, éclaire le rôle possible d’un fablab pensé comme un service public de proximité. Un an après son ouverture, quel bilan dresse-t-elle de l’impact du fablab au sein de la municipalité et au sein de la ville ?
Ancienne chef de projet informatique dans le privé, mais aussi formée à l’école des Gobelins (industrie culturelle et créative), Sarah Lambert rejoint la direction de la Culture du département du Val-de-Marne en 2017 pour participer à la structuration du laboratoire de médiation numérique et artistique, la Mallapixels, puis intègre les équipes de la ville de Créteil en 2022 en tant que chargée de mission développement numérique inclusif avec l’objectif de travailler à l’émergence d’un fablab municipal. Elle est, à présent, responsable du service inclusion numérique et du fablab de Créteil qui a ouvert ses portes en novembre 2024. Le service compte 5 personnes : Sarah Lambert, deux conseillers numériques en itinérance (fablab, mairie et relais mairie), un coordinateur du fablab et une fabmanager qui fait aussi de la médiation numérique. Le fablab de Créteil s’est inspiré du fablab La Forge à Fontenay-sous-bois dans le Val de Marne et s’ajoute aux 980 espaces du Faire en France recensés en 2023 par France Tiers Lieux, qui répertorie 14% de tiers-lieux initiés par des collectivités, en très grande majorité des communes et des intercommunalités
Pourquoi avoir monté un fablab municipal à Créteil ?
La ville de Créteil compte plus de 90 000 habitants et par son statut de Ville-Préfecture dispose d’une concentration géographique forte des administrations. Dans ce contexte, la ville a identifié des besoins de médiation et d’accompagnement au numérique face à la montée de la dématérialisation, besoins qui ont d’abord été adressés avec l’expérimentation d’un fablab itinérant en 2017, le DIPbike. Cette fabrique numérique mobile était intégrée dans la programmation événementielle de la ville de Créteil et portée par la Direction de la Culture. Cette préfiguration d’un fablab a permis de convaincre en interne de la pertinence de l’outil, tant dans la stratégie d’inclusion numérique auprès des habitants que dans l’acculturation au numérique des agents de la ville. Ainsi, nous avons pu élaborer une stratégie numérique plus large que le seul axe technique et technologique, en y ajoutant les dimensions d’accès au droit et d’émancipation par le numérique. Portée par la direction générale adjointe en charge des ressources financières, juridiques et numériques, cette stratégie a été votée en 2018 par le conseil municipal. Le fablab en est donc une des concrétisations avec la mission de faire des usages numériques une chance pour tout le monde et un vecteur d’autonomie. En effet, le portage municipal garantit un modèle de gratuité pour les habitants sur la mise à disposition d’un lieu, d’initiation et réservation d’outils numériques. Une réponse d’intérêt général au premier frein financier : l’accès au numérique lui-même.
Le lieu a été choisi dans le parc immobilier de la ville, c’est une ancienne école de serrurerie d’une surface de 215 m2 dans le quartier du port. Dans la copropriété du fablab, se trouvent des appartements sociaux de Créteil Habitat. J’ai commencé par mener une enquête sur l’histoire du quartier et de l’architecture de la ville, j’ai collecté des articles et des témoignages d’habitants, pour avoir leur vision sur le futur de leur quartier, pour savoir comment ils vivaient leur ville. Cette matière m’a permis de structurer un récit plus large dans lequel le fablab prenait place. Je ne voulais pas que ce lieu soit juste une réponse à un besoin, je voulais aussi l’inscrire dans une dynamique participative, faire en sorte que les agents et les habitants se l’approprient.
Comment avez-vous concrètement impliqué les agents de la ville ?
L’avant-projet du fablab a été entièrement réalisé par la régie bâtiment de la ville de Créteil qui compte en son sein des architectes, des dessinateurs, des électriciens, des menuisiers, des peintres en bâtiment, des plombiers, etc. Les techniciens de la ville ont réalisé une grande partie du mobilier, mais aussi la mise aux normes de l’électricité, ou encore la plomberie. Les menuisiers ont, notamment, conçu la matériauthèque du fablab, un meuble sur mesure qui permet de mettre tous les consommables (rouleaux, papier, plaques, etc.). Le projet de fablab a, ainsi, permis de valoriser les savoir-faire des équipes sur un sujet plus créatif et plus global que leurs missions courantes qui relèvent plutôt de la réparation et de la maintenance.
Je me suis beaucoup appuyée sur cette collaboration interservices pour raconter le projet au reste de l’équipe municipale, mais aussi auprès de nos partenaires extérieurs et des Cristoliens. En tout, le fablab a mobilisé 14 directions au sein de la mairie, soit une centaine d’agents sur 4 ans. La Direction Générale des Services m’a confié que c’était la première fois qu’autant de services municipaux participaient à un même projet. Le projet a donc permis de faire lien entre des services qui sont parfois très éloignés les uns des autres, en valorisant les savoir-faire internes et en les mettant au service d’un projet commun d’intérêt général.
Une implication aussi large de services très différents les uns des autres n’a pas dû être simple… Quelles ont été les principales difficultés ?
Bien sûr, il y a eu des difficultés. Il m’a d’abord fallu beaucoup de temps pour rencontrer les équipes municipales réparties dans différents lieux de travail pour comprendre leurs métiers et les compétences que je pouvais mobiliser auprès d’eux pour ce projet. Je me suis rendue compte que la régie bâtiment et la DSI avaient, par exemple, des modes de fonctionnement similaires, ils réfléchissent en arborescence avec une approche de type « problem solving ». Ainsi on a pu trouver un langage commun et des méthodes communes.
De plus, chaque fois que nous rencontrions une difficulté, j’ai veillé à laisser la place, j’ai veillé à ce que les solutions ne viennent pas forcément de moi. Je ne voulais pas que le projet soit vu comme « le projet de Sarah Lambert », je ne voulais pas laisser penser que tout était prévu à l’avance, je voulais laisser de l’air. Aussi, j’ai construit un cadre de travail qui a permis cette forme de liberté d’action, tout en sécurisant les agents sur la production d’un objet atypique et en rassurant les décideurs. Je me suis donc contentée de fixer les contraintes de sécurité, les besoins propres à un fablab et je me suis assurée que les travaux auraient lieu dans de bonnes conditions, c’est-à-dire que les équipes auraient le temps et les moyens nécessaires pour ne pas se retrouver à travailler dans l’urgence. La question financière était clé sur ce point. Lorsque je suis arrivée, le budget du projet était de 200 000€. Nous sommes allés chercher des financements complémentaires auprès de la Métropole du Grand Paris (Innover dans la ville, fonds métropolitain pour la rénovation énergétique) et auprès de la Région Ile de France (aide à la création de Tiers-lieux, achat de matériel dont la découpeuse laser). Avec ces soutiens extérieurs, nous avons non seulement doublé notre budget, mais nous avons aussi renforcé la légitimité du projet au sein des équipes municipales.
Une année après son ouverture, quel bilan tirez-vous ?
Globalement le fablab a été rapidement perçu comme un lieu ressource — ressources matérielles et immatérielles — pour les équipes municipales, comme pour les associations ou les habitants. L’accès au lieu est gratuit. Notre objectif est d’accompagner l’autonomie des personnes, des associations, des agents publics sur les machines afin qu’ils puissent organiser eux-mêmes des ateliers, de la médiation numérique dans le fablab. Il est ainsi utilisé pour accueillir des séminaires, pour mettre en place des ateliers d’accompagnement et d’initiation au numérique et à la fabrication numérique, etc. En un an, 700 personnes ont bénéficié d’un accompagnement pour réaliser des démarches en ligne (CAF, retraites, etc.) et améliorer ainsi l’accès au droit. Côté fabrication, 4 263 usagers ont utilisé les machines du fablab soit sur place, soit hors les murs, dont 38% d’adultes, 31% de mineurs et 31% de professionnels (agents publics, enseignants, associations). Par exemple, un enseignant en mathématiques est venu réaliser une prothèse de main pour enfant avec l’appui de l’association Human Lab qui met en relation des enfants amputés avec des fablabs afin de fabriquer une prothèse sur-mesure et l’offrir à la famille qui en a besoin. Nous avons aussi reçu 240 élèves issus de 5 écoles maternelles et élémentaires pour des sessions d’éducation au numérique. Nous avons également accueilli des personnes en burn out qui ont utilisé le fablab comme un sas afin de reconstruire un rapport au travail qui a du sens pour elles.
Comment les agents publics se saisissent spécifiquement du fablab ? Quel rôle joue ce dernier dans l’organisation municipale ?
Nous utilisons le fablab en interne de deux manières, soit pour accompagner des agents dans les usages numériques, soit pour explorer un sujet en lien avec le numérique et les modes de travail collaboratif. Différentes générations d’agents travaillent ensemble, par exemple, certains sont « mails », d’autres « visio » ou d’autres encore « messagerie instantanée ». Certains déposent leurs fichiers sur le serveur local, d’autres sur le cloud, etc. Ainsi, comment se mettre d’accord sur des méthodes de travail communes ? Pour les aider, nous utilisons la culture numérique en organisant des ateliers de facilitation en intelligence collective pendant lesquels les services de la ville viennent nous exposer un problème qu’on essaie de résoudre ensemble. Les solutions trouvées ne seront pas forcément les meilleures, mais seront celles qui émergent du collectif, et qui ont donc le plus de chance d’être adoptées.
Quel impact a eu ce fablab pour la municipalité ?
On se rend compte qu’avec ce lieu, nous contribuons à changer l’image que les Cristoliens se font du service public municipal et peut-être même, osons le dire, à réparer le lien de confiance entre les citoyens et le service public. Une jeune femme de 22 ans m’a ainsi confié qu’elle ne savait pas qu’un service public pouvait être aussi moderne. Le fablab est partagé par les agents de la ville, les associations et les habitants. Ces derniers peuvent voir les agents de la ville travailler. C’est un lieu poreux, un lieu de co-construction, une zone de contact avec des habitants qui ne viennent pas forcément dans les réunions habituelles d’information ou de concertation publique. En fait, le fablab se place à l’intersection entre les conseils de quartier, les associations, les habitants. J’ai l’impression qu’il facilite le dialogue dans la ville. Oui, ça dialogue mieux. On sert de levier d’interaction entre des directions, des services, des habitants, des agents, des élus. Je ne sais pas si on pourrait appeler ça un laboratoire d’innovation, mais en tout cas, le fablab remplit le même office. Et puis, c’est, également, très important d’avoir des lieux dans la ville où les gens ne sont pas obligés de consommer pour y avoir accès.
Et pour les agents publics ?
Le fablab n’est pas uniquement un lieu dédié au numérique, c’est aussi un lieu où l’on valorise les savoir-faire, où l’on redonne de la place à la créativité. De par ma formation, je sais que la créativité n’est pas quelque chose qui se commande, mais qu’il est possible de construire un cadre qui la favorise, car même au sein d’une administration, certaines personnes ont besoin d’exprimer leur créativité. J’ai pu le constater auprès des menuisiers. Habituellement, quand ils réalisent un meuble pour la ville, ils le signent discrètement au fond d’un tiroir, comme le font d’ailleurs les ouvriers de France. Dans le cas de la matériauthèque, j’ai insisté pour qu’ils le signent de manière à ce que les habitants puissent voir que ce meuble a été réalisé par des menuisiers de la ville, et non par un fabricant de meuble industriel. C’est du sur-mesure, c’est un ouvrage d’artisanat, fabriqué localement et c’est un bien commun. Cette reconnaissance et cette valorisation de leur travail leur a fait beaucoup de bien, ça les a confortés dans l’idée qu’ils avaient raison d’être créatifs. Et cette reconnaissance est valable aussi en interne. Par exemple, les architectes de la régie du bâtiment étaient plutôt considérés comme des prestataires à qui on confie la seule exécution des travaux. Avec le projet de fablab, ils ont été inclus dans les discussions très en amont du chantier.
Quelle vision avez-vous pour l’avenir de ce fablab municipal ?
Nous sommes en train de développer des conventions partenariales avec des villes, des institutions, des collectivités, des associations afin de pouvoir échanger du savoir contre du savoir, du temps contre du temps, plutôt que d’être dans une relation de prestation. Nous voulons éviter, ainsi, de tomber dans le piège d’un lieu techno-solutionniste. Le fablab doit rester un lieu de contribution, d’échange, de construction de communs.
Nous souhaitons également aborder les questions de développement durable, du low tech et outiller la stratégie de la ville sur ces sujets. Par exemple, un usager est venu tester au fablab un climatiseur low-tech qui permet de réduire de 4 degrés Celsius la température dans les logements en cas de canicule.
Enfin, l’enjeu pour nous, c’est de légitimer une compétence non obligatoire à ce jour pour les collectivités, l’inclusion numérique, de compléter une vision support de ses métiers par de la co-conception en se servant de trois leviers : la valorisation, l’intelligence collective et la mise en réseau à l’échelle d’un territoire. Pour y parvenir, il nous faut développer les partenariats entre administrations, créer des communs, renforcer la légitimité du fablab auprès des différents acteurs de la ville. Dans l’équipe, on aime bien l’image du blob pour résumer notre vision du fablab. Le blob n’est ni humain, ni végétal, ni minéral et un blob apprend en faisant et il se développe en partageant ce qu’il apprend. Il transforme ainsi son expérience individuelle en expérience collective. Il relie l’unité et la multitude, l’autonomie et l’interdépendance.
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Le coût total de la création de cet équipement est estimé à 468 845 € TTC (hors fonctionnement) financés par la Ville de Créteil avec le soutien de la Métropole du Grand Paris à hauteur de 40% sur le montant des travaux au titre des fonds “Innover dans la Ville”, 12% sur la rénovation énergétique au titre des « Fonds métropolitains » et la Région Île-de-France à hauteur de 80% sur l’équipement matériel.
Opération soutenue par l’État dans le cadre du dispositif Conseiller numérique France Services. www.conseiller-numerique.gouv.fr
En savoir plus
Flavie Ferchaud, Fab labs : quelle portée pour l’innovation territoriale ?, Horizons publics, Mai-juin 2018.
Balthazar Gibiat, Medialab, le laboratoire de tous les laboratoires citoyens, Solidarum, 2016
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.