À la faveur d’une dynamique initiée par les EHPAD et les résidences autonomie, soucieux de renouer avec l’ouverture au monde après les confinements, le concept de « tiers-lieu dans mon EHPAD » s’est imposé comme une réponse innovante, largement soutenue durant trois ans par la CNSACaisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie, la CNAVCaisse nationale d’assurance vieillesse, les CARSATCaisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail et les ARSAgence Régionale de Santé. Depuis lors, d’autres initiatives se sont emparées des enjeux liés à l’autonomie, au grand âge, à l’aidance et aux situations de handicap. Parmi elles, les dispositifs « Tiers-lieux autonomie dans mon quartier » et « Bien vieillir en tiers-lieux » illustrent avec éloquence l’engagement des territoires dans la transition générationnelle et l’accompagnement des fragilités. Comment cela s’est-il traduit dans les deux dispositifs et quelles sont les réponses apportées ? Quelles sont les distinctions entre les ruralités et les milieux urbains denses sur la question ? Quelles différences dans leurs objectifs et les moyens de les atteindre sur ces deux terrains d’action ?
La transition générationnelle en France s’accompagne de défis majeurs, notamment avec le développement de l’aidance de proches au sein des populations actives. Le vieillissement accéléré de la population, marqué par l’arrivée aux âges avancés des générations du baby-boom et l’allongement de la durée de vie, accentue ces enjeux. La perte d’autonomie liée à l’âge ou au handicap met en lumière l’inadéquation de l’environnement face à la diversité des situations. Par ailleurs, la dénucléarisation de la famille sépare souvent les aînés de leurs enfants, favorisant le recours à des structures spécialisées comme les maisons de retraite ou les établissements dédiés. Cette évolution soulève des questions sur la solidarité intergénérationnelle et la nécessité de repenser les modèles de prise en charge pour répondre aux besoins croissants.
Les tiers-lieux adressent encore timidement ces enjeux sociétaux.
17% des tiers-lieux travaillent avec des structures médico-socialesDonnées issues du recensement national 2023 https://observatoire.francetierslieux.fr/donnees/. Cela montre que certaines dynamiques ne se limitent pas à des activités entrepreneuriales ou culturelles, mais s’engagent également dans des collaborations avec des acteurs du secteur médico-social. Ces partenariats peuvent inclure des projets de santé communautaire, des ateliers de prévention ou des initiatives visant à améliorer l’accès aux soins pour des populations vulnérables.
22% portent des problématiques liées au handicapDonnées issues du recensement national 2023 https://observatoire.francetierslieux.fr/donnees/. Une partie des tiers-lieux s’intéresse aux questions de handicap, que ce soit en termes d’accessibilité physique, d’inclusion sociale ou de sensibilisation. Ces espaces peuvent devenir des lieux de rencontre et d’échange pour les personnes en situation de handicap, mais aussi des espaces de projet pour développer des solutions afin de réduire les freins, ou plus simplement développer du pouvoir d’agir.
18% portent des problématiques liées à l’exclusion générationnelleDonnées issues du recensement national 2023 https://observatoire.francetierslieux.fr/donnees/. Souvent marquée par des difficultés d’insertion pour les jeunes ou un sentiment d’isolement chez les personnes âgées, l’accueil de tous est un enjeu que les tiers-lieux cherchent à adresser.
De nouveaux dispositifs de soutien encore rares malgré les enjeux sociétaux
Le concept de bien vieillir en tiers-lieu représente une initiative nouvelle et inspirante. Il vise à accompagner les personnes âgées dans leur quotidien tout en renforçant leur intégration sociale et territoriale. Cette démarche s’inscrit dans une logique de coopération entre acteurs publics et privés, avec pour ambition de créer des écosystèmes locaux dynamiques et inclusifs. Très récemment, un Appel à Manifestation d’Intérêt national intitulé « Bien vieillir en tiers-lieu« , coporté par des acteurs majeurs tels qu’AG2R La Mondiale, la Fondation RTE, Air Liquide Santé à Domicile France, la Banque des Territoires et animé par l’Association Nationale des Tiers-Lieux, a permis de sélectionner 11 lauréats. Ces projets bénéficient d’un budget total de 320 200 €280 000€ de soutien direct aux projets (dont 200 000€ de revitalisation), 13 200€ d’accompagnement individualisé et 27 000€ de prestation de sensibilisation au bien vieillir et d’accompagnement global, avec une enveloppe allant de 20 000 € à 30 000 € par projet, selon leur impact sur l’emploi. L’objectif principal est d’accompagner l’avancée en âge des habitants, tout en intégrant les tiers-lieux dans les écosystèmes territoriaux dédiés au bien vieillir. Ces initiatives doivent également développer des activités et services complémentaires à ceux proposés par les acteurs de la santé, publics comme privés. Un accompagnement intégré est prévu pour soutenir ces initiatives, avec pour résultats attendus le repérage et la consolidation d’une dizaine d’écosystèmes locaux ruraux actifs sur les enjeux du bien vieillir et de l’aidance, ainsi qu’un impact significatif sur l’emploi.
Quant au dispositif « Tiers-Lieux autonomie, mieux vivre dans mon quartier« , il illustre une autre facette de cette dynamique. Initié par le Département de Seine-Saint-Denis depuis 2021, cette politique publique labellise une vingtaine de tiers-lieux. Ces associations, financées à hauteur de 50 000 € par an et par lieu pendant trois ans (renouvelable), s’appuient sur des configurations variées : bas d’immeuble mis à disposition par les bailleurs, cafés, épiceries, jardins ou encore structures d’insertion. L’objectif est de soutenir les acteurs de la vie ordinaire en favorisant l’inclusion des personnes âgées et des personnes en situation de handicap, tout en maillant le département de lieux ressources accessibles et conviviaux. C’est l’autonomie la clé du dispositif. Ces tiers-lieux développent des fonctions essentielles telles que l’accueil, l’écoute, l’information, l’orientation, ainsi que des programmes d’animations et de prévention santé. Ils servent également de relais pour animer un réseau d’acteurs engagés dans la prise en charge des publics fragiles. Enfin, ils contribuent à l’émergence de solidarités de proximité, notamment en direction des aidants, qu’ils soient professionnels ou familiaux, et des publics âgés ou porteurs de handicap. Ces initiatives témoignent d’une volonté forte de créer des environnements accueillants, où chacun peut vivre mieux et plus longtemps dans son quartier.
Des lieux pluriels, une même volonté de mixité
La pluralité des usages de ces lieux constitue un mode opératoire pour favoriser une mixité sociale et accueillir une diversité de profils. Café cantine, programmation culturelle et animations de proximité, épicerie sociale, jardins, habitat inclusif, tous tentent de transcender les cloisonnements sociaux et générationnels. Ils permettent à des individus de tous âges et de tous horizons de se rencontrer, d’échanger et d’initier des projets communs, créant ainsi des environnements dynamiques. Ce brassage enrichit les pratiques et les réflexions, tout en renforçant le tissu social. Ces acteurs engagés dans ces tiers-lieux ne sont ni spécialistes, ni issus du monde médico-social. Ils proviennent souvent du monde culturel, entrepreneurial ou associatif, apportant ainsi une vision renouvelée et élargie sur les défis liés à la transition générationnelle, enrichissant les réflexions et les pratiques. Leur implication permet de dépasser les approches traditionnelles et d’explorer des idées, adaptées aux réalités contemporaines.
Un enjeu de détection des publics isolés va de pair avec la démarche du « aller vers ». Qu’ils soient situés en milieu rural ou urbain, ces tiers-lieux doivent relever le défi crucial d’identifier et de toucher les publics isolés, une problématique commune qui exige des approches adaptées et contextualisées. La démarche proactive du « aller vers » est cruciale pour identifier et toucher ces individus souvent invisibles.
Les difficultés de mobilité constituent un autre obstacle significatif, particulièrement pour les publics vulnérables. Pour garantir une accessibilité équitable, les tiers-lieux s’appuient sur des solutions de transport solidaires ou imaginent l’appui de services civiques seniors.
L’ouverture vers un écosystème plus vaste est donc également essentielle pour amplifier l’impact des tiers-lieux. En tissant des liens avec d’autres acteurs locaux, ces lieux peuvent bénéficier de ressources diversifiées et de soutiens variés, indispensables à leur développement et à leur pérennité. Cette hybridation des financements et des partenariats participe à la création d’un système plus robuste et interconnecté, où le bien vieillir n’est pas nécessairement l’objectif central, mais s’inscrit dans une vision plus large et intégrée.
Enfin, l’inversion de la relation aux publics, dans une logique de « pouvoir d’agir », transforme les usagers en acteurs engagés. En stimulant leur initiative et leur participation, les tiers-lieux favorisent une dynamique collective et une appropriation des projets par les publics eux-mêmes. Cette approche renforce non seulement l’impact des initiatives, mais aussi leur légitimité, en plaçant les individus au cœur des processus de décision et d’action. Cette transformation contribue à créer des communautés plus autonomes et solidaires, où chacun trouve sa place et peut contribuer au bien commun.
Une forte mobilisation des financements
La mise en œuvre d’une dimension sociale et territoriale repose sur un financement pérenne et dédié, qui ne se limite pas uniquement à la phase d’amorçage, mais s’inscrit dans une perspective structurante. Rares sont les collectivités, comme le département de la Seine-Saint-Denis, qui fait le pari d’une action publique durable. Depuis 4 ans, cette politique prend en charge les fonctions à couvrir qui sont définies : accueil-écoute, information-orientation, animation et prévention santé. Les 3 ans de financement se sont vus renouvelés l’année dernière, permettant aux tiers-lieux autonomie de penser la suite avec les personnes accueillies. L’amorçage financier de l’appel à initiatives national « Bien vieillir en tiers-lieu » est encore dans sa phase de lancement. La justification des acteurs sera certainement un levier pour la suite.
Des dynamiques spatiales et sociales qui invitent à s’interroger sur le vivre ensemble
La très faible densité rurale des lauréats du dispositif national « Bien Vieillir en tiers-lieu » contraste de manière frappante avec la forte densité urbaine caractéristique de la Seine-Saint-Denis. Cette divergence démographique soulève la question suivante : la distance physique contribue-t-elle à accentuer l’isolement relationnel ? Bien que souvent confondues, il convient de distinguer avec soin la solitude de l’isolement, car ces deux notions ne relèvent pas des mêmes mécanismes. La solitude peut être un état subjectif, parfois choisi, tandis que l’isolement renvoie davantage à une séparation objective, souvent subie. Dans ce contexte, qu’est-ce qui relie véritablement une maison à une autre ? Est-ce un simple palier, un trajet en voiture, ou bien une simple envie de franchir la porte ? La géographie sociale met en lumière la complexité des relations humaines, où la proximité physique ne garantit pas nécessairement la qualité des interactions, tout comme l’éloignement ne signifie pas toujours l’absence de connexion.
Si la politique publique départementale, par sa fonction uniforme et structurante, permet l’émergence d’une identité cohérente et la création du label Tiers-Lieux Autonomie, elle s’inscrit dans une logique de standardisation et de reconnaissance institutionnelle. Cependant, l’appel à initiatives, nourri par des financements privés, introduit une dynamique complémentaire et essentielle : celle de la diversité. En effet, moins contraints par les cadres administratifs et en recherche d’idées et d’impact sur l’emploi, « Bien vieillir en tiers-lieu » favorise l’éclosion de projets variés et porteurs d’idées nouvelles. Cette dualité entre uniformité publique et diversité privée crée un nouvel équilibre dans le paysage des tiers-lieux, où la structuration institutionnelle et l’expérimentation cherchent leurs tiers-lieux. Ainsi, tandis que le label assure une identité commune et une légitimité aux tiers-lieux, les initiatives privées enrichissent l’idée générale du secteur du bien vieillir.
Cette même distinction public-privé interroge également l’équité territoriale entre les différents lauréats. En effet, alors que certaines régions comme la Nouvelle-Aquitaine et l’Auvergne-Rhône-Alpes n’ont pu bénéficier du dispositif national de « Bien vieillir en tiers-lieu », le département de la Seine-Saint-Denis a adopté une approche mesurée en labellisant un seul « Tiers-Lieu Autonomie » par commune. Cette stratégie territoriale permet d’éviter une concentration des financements sur certains territoires tout en garantissant une répartition équilibrée.
Bibliographie :
- M. Blanchard et C. Pailhès, Action Tank (2025). Tiers-Lieux Autonomie : Comment les tiers-lieux de mon territoire peuvent contribuer à la prévention de la perte d’autonomie ?
- Revue Amour et sagesse : sous les cheveux argentés, la rage N°20 Ete 2025 – LesArts!asbl
- Revue sur les tiers-lieux #13 – Inclure Coopérative Tiers-Lieux 2025
- Aller vers, un cadre de référence pour les centres sociaux et espaces de vie sociale (EVS) Fédération des centres sociaux et socioculturels de France 2025
- Salarié·es aidant·es : nouvelle priorité pour les entreprises – Petit manuel pour en comprendre les enjeux et y répondre Chaire TerrESS 2024
- L. Aigron et F. Herbert, CNSA (2023) Guide méthodologique Comment générer une dynamique tiers-lieu en ehpad ?
- L. Aigron Le lien social c’est la santé Coopérative Tiers-Lieux 2024
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.