En 2021, à l’issue de la crise du Covid, France Tiers-Lieux proposait au gouvernement un appui aux tiers-lieux productifs, moteurs pour une relocalisation de la production dans les territoires, ayant fait la démonstration de leurs capacités productives pendant la pandémie. L’Appel à manifestation d’intérêt “Manufactures de proximité” naît de ces échanges, porté par les ministères de la Cohésion des territoires et des TPE/PME, au sein de l’ANCT et du programme Nouveaux lieux nouveaux lienshttps://anct.gouv.fr/programmes-dispositifs/tiers-lieux et s’inscrivant dans une vaste dynamique de financements publics des tiers-lieux à l’échelle nationale, dans le cadre du plan de relance. La labellisation Manufacture de proximité a pour vocation de soutenir les artisans et entrepreneurs du faire dans les territoires. Aujourd’hui, 100 lieux ont été labellisés et ont ainsi bénéficié de financements pluriannuels. Ce soutien doit leur permettre de contribuer à la relocalisation de filières productives et œuvrer ainsi à une redynamisation des territoires. Les Manufactures de proximité également dédiées à la valorisation et la transmission des savoir-faire, des métiers d’art et de l’artisanat, contribuent à la préservation et la valorisation d’un patrimoine immatériel. Comment travaillent-elles les enjeux de transmission ? Comment leurs actions tournées vers les savoir-faire contribuent-elles à développer des logiques coopératives territoriales ? Pour mieux comprendre leurs approches et leurs enjeux nous avons rencontré trois tiers-lieux labellisés : L’Atelier des savoir-fairehttps://www.atelierdessavoirfaire.fr/, installée sur la Communauté de Communes du Haut Jura-Saint Claude (39), La Cité du Fairehttps://lacitedufaire.fr/ au sein de la Métropole du Grand Nancy (54) et La Turbine Créativehttps://laturbinecreative.fr/, près de Saint-Etienne, au cœur du Parc naturel régional du Pilat (42).
Les équipes des tiers-lieux interrogés partagent un socle de travail clair : soutenir et valoriser l’artisanat et les savoir-faire grâce à un écosystème coopératif et ancré sur son territoire. En répondant à des problématiques rencontrées par les artisans, elles ont structuré des espaces d’expérimentation hybrides où se travaillent des enjeux sociaux, économiques, écologiques et de société. Espaces de valorisation, les Manufactures de proximité ont su apporter des réponses à la précarité des artisans et ouvrir des nouvelles formes de développement territorial.
La valorisation d’un patrimoine immatériel régional et la mise en dialogue avec des enjeux contemporains
En nous intéressant particulièrement à trois tiers-lieux labellisés Manufacture de proximité, nous ne pouvons que remarquer le foisonnement d’actions et de projets qu’ils engendrent. La valorisation et le soutien au développement d’un patrimoine immatériel est au cœur de leur projet et pour cela, ils mettent en œuvre et développent une grande diversité de propositions.
Les espaces rencontrés proposent des ateliers partagés et la mutualisation des parcs machines, comme La Turbine Créative ou la Cité du Faire. Ils développent des fablab avec un support technique assuré par une personne référente. L’Atelier des savoir-faire a notamment profité de la labellisation Manufacture de proximité pour ouvrir un fablab en réponse aux demandes des artisans et pour nourrir leurs pratiques et l’expérimentation pour tous (particuliers, associations, entreprises…), tout en apportant des nouvelles formes de projets pédagogiques. Ils peuvent aussi gérer un espace d’expositions et de musée ou encore des espaces de ventes. L’Atelier des savoir-faire, en gestion d’un musée et d’une boutique, travaille également en lien étroit avec les offices du tourisme. Certains animent des recycleries ou des projets de valorisation des déchets industriels. C’est le cas de la Cité du Faire qui articule de nombreux axes de travail autour de son pôle de recyclerie et de matériauthèque. Ces derniers sont des endroits d’insertion par l’emploi et soutiennent des parcours plus ou moins complexes de personnes en formation ou en réorientation.
Les Manufactures de proximité développent par ailleurs des actions de sensibilisation auprès des acteurs et habitants du territoire. Dans un héritage de l’éducation populaire, ils peuvent accueillir des groupes d’enfants ou créer des partenariats structurants avec des établissements scolaires. C’est par exemple le cas de l’Atelier des savoir-faire, qui démultiplie les actions en direction du jeune public (stages pendant les vacances, projets scolaires…). La Cité du Faire a également une politique enfance et jeunesse, qu’elle active par des sessions de découvertes métiers ou l’accueil de centres de loisirs et mène des partenariats avec le rectorat. La Turbine Créative est référencée par le Ministère de l’Éducation Nationale sur la plateforme Adage pour organiser l’intervention de salariés de la Manufacture ou d’artisans dans les collèges et lycées du territoire.
C’est enfin la formation professionnelle qui est largement développée et défendue dans ces tiers-lieux, afin d’appuyer leur rôle d’espace de transmission, à la fois par la mise en place de stages, de temps informels de pair à pair ou de formations. La Turbine Créative, organisme de formation certifié Qualiopi, développe une proposition de formations, mais accompagne également les artisans dans les montages de dossiers, afin qu’ils ne renoncent pas à leurs droits à la formation. Ils se positionnent ainsi en facilitateurs face aux complexités administratives. La Cité du Faire quant à elle, porte des programmes dans le cadre de l’appel à projets Deffinov – appel à projet porté par le ministère du Travail pour développer la formation professionnelle dans les territoires avec les tiers-lieux. Elle oeuvre ainsi à faire connaître les métiers d’art auprès des écoles, enseignants et conseillers d’orientation, et des prescripteurs (France Travail), à encourager la transmission en formant les artisans à la pédagogie et accompagne la montée en compétences et la professionnalisation des artisans à travers des parcours d’accompagnement spécifiques.
De nombreux croisements avec le milieu de l’enseignement supérieur (DN MADE – diplôme national des métiers d’art et du design, écoles d’ingénieurs, lycées professionnels…) peuvent aussi s’observer.
Le socle de départ est très souvent la volonté de préserver un savoir-faire local, voire un savoir-faire de niche. La Turbine Créative, s’appuyant sur son histoire textile, valorise notamment le tissage et la passementerie, quand la Cité du Faire collabore étroitement avec les formations professionnelles soutenues fortement par la Région Grand-Est autour des métiers d’art du textile et du verre. L’Atelier des savoir-faire accueille par exemple, parmi une grande diversité de métiers, des artisans en poterie, vitrail, ébénisterie ou maroquinerie. L’identité régionale est d’autant plus moteur de la démarche quand les Manufactures s’inscrivent dans des espaces géographiques dédiés à la valorisation du patrimoine. Ainsi, l’Atelier des savoir-faire se trouve au cœur du parc naturel régional du Haut-Jura. La Turbine Créative quant à elle est installée dans le Parc naturel régional du Pilat. L’inscription dans un parc naturel régional affirme le rôle que jouent ces Manufactures dans la valorisation du patrimoine immatériel. Ces espaces, à la manière des parcs naturels régionaux donc, sont pensés pour défendre, valoriser et sensibiliser à des écosystèmes vivants fragiles. Leur travail s’inscrit dans une politique territoriale plus globale, où la valorisation et le soutien à l’artisanat sont étroitement liés à la préservation d’un environnement naturel, d’une biodiversité et contribuent alors au développement économique local.
Les Manufactures de proximité sont au cœur d’un dialogue entre patrimoine immatériel et transitions écologiques des territoires, mais veillent également à la sauvegarde économique et sociale de filières et de métiers.
Un entreprenariat solidaire : la réponse à la précarité par les coopérations dans un espace apprenant
Si l’objectif est de soutenir et préserver l’artisanat, cela passe également par le soutien aux artisans. L’équipe de l’Atelier des Savoir-faire raconte qu’à l’initiative du projet, on retrouve trois artisans proches de la retraite et inquiets quant à la transmission de leurs savoirs et la perpétuation de leurs métiers. La Cité du Faire témoigne aussi du constat qui était opéré dans la région de Nancy quant au manque d’espaces de travail proposés aux artisans qui sortaient de formation. Et enfin La Turbine Créative le confirme : leur lieu se veut aussi être une réponse aux difficultés des artisans à stabiliser leur chiffre d’affaires. Les missions des Manufactures de proximité sont bel et bien en partie de soutenir les artisans et de proposer des alternatives aux logiques marchandes et libérales, qui non seulement ne prennent pas soin de l’artisanat, mais peuvent aussi contribuer à le faire disparaître au profit de logiques industrielles.
La coopération et la force de l’écosystème sont mises au cœur des démarches des Manufactures. Elles bénéficient très souvent du soutien de la collectivité par la mise à disposition des locaux, voire la prise en charge de salaires. L’Atelier des savoir-faire est même un service de la collectivité (Communauté de communes Haut Jura – Saint Claude), qui bénéficie de son propre budget de fonctionnement. Les Manufactures sont en lien étroit avec les politiques publiques (tourisme, développement économique…), et elles jouent un rôle clé dans les territoires. Partenaires des acteurs de l’insertion professionnelle, de la formation, de l’enseignement, elles contribuent à structurer des écosystèmes de développement économique vertueux. Leurs coopérations avec les structures de l’éducation populaire, de la petite enfance ou du champ social, leur permettent aussi de jouer un rôle de médiation et de sensibilisation. Elles n’hésitent pas à associer les artisans de leur réseau à l’ensemble de ces projets, leur permettant ainsi de devenir formateurs ou animateurs le temps d’atelier et contribuant alors à la consolidation de leurs chiffres d’affaires.
La situation économique et sociale des artisans est au cœur des enjeux de travail des Manufactures. Les savoirs et savoir-faire deviennent alors de véritables ressources pour constituer un fonctionnement de mutualisation structurant. Les artisans trouvent dans ces lieux des espaces d’ateliers (très souvent avec des loyers solidaires voire mis à disposition), un accès à des machines, des espaces de fabrication et beaucoup d’échanges de pair à pair. Les montées en compétences sont fréquentes et peuvent se formaliser dans le cadre de projets coopératifs ou bien se manifester dans les nombreux échanges informels observés dans ces lieux. Les artisans évoluent au sein d’espaces apprenants par le faire. Ils sortent de leur isolement et consolident leur posture d’entrepreneur dans un espace qui veille à la valorisation de leurs pratiques mais aussi à la structuration économique de leur projet. Les outils de l’économie sociale et solidaire sont souvent mobilisés : la Cité du Faire accueille une Coopérative d’activité et d’emploi et encourage les artisans à se tourner vers ces modalités d’entreprendre, de nombreux temps de co-développement sont organisés au sein des lieux et la mutualisation matérielle est une réelle réponse aux investissements nécessaires au lancement d’une activité artisanale professionnelle.
Les savoirs et savoir-faire sont ici sources de richesses : on les partage, on les met au service de projets collectifs, on les formalise dans le cadre de temps de transmission, on les transfère entre artisans, mais aussi avec des personnes en formation ou dans des parcours d’insertion…
Ces Manufactures sont ainsi des espaces particulièrement propices à l’expérimentation sociale. Elles accueillent des partenariats avec les secteurs de la recherche et de la formation, créant ainsi des espaces de coopérations entre les artisans et des chercheurs et des ingénieurs. Cela fait naître des projets inédits, comme le partage la Cité du Faire, lorsqu’elle présente un matériau créé dans son espace de recyclerie et valorisation de déchets industriels. Ce matériau, issu des déchets textiles, permet la réalisation de panneaux pour la construction avec de véritables vertus phoniques. Beaucoup de tests et de prototypages sont aussi développés au sein des fablabs ou d’ateliers dédiés à des étudiants. La Cité du Faire, associée à l’ENSGSI Nancy (école nationale supérieure en génie des systèmes et de l’innovation), va créer Artechlab, une plateforme de mise en contact entre chercheurs – issus des labos technologiques de l’Université de Lorraine – et artisans d’art. C’est toute une logique d’inscription dans un réseau structurant qui cherche à offrir aux artisans un cadre de travail émancipateur et sécurisant.
La transmission des savoirs par le faire : pour un développement écologique des territoires
Les Manufactures de proximité défendent un modèle de développement territorial qui tend à valoriser les ressources locales et en faire des leviers précieux pour le développement économique et social. Comme une réponse alternative aux logiques de mondialisation et d’uniformisation des activités économiques, les territoires revendiquent une “socio-éco-diversité”, au même titre que l’on défend une biodiversité. Les expertises de niche, le savoir-faire régional et les singularités de l’artisanat local sont au cœur du projet de territoire. En favorisant les coopérations et les mutualisations, mais aussi les partenariats avec les institutions de l’enseignement supérieur ou encore de la recherche, les collectivités territoriales et les acteurs économiques, les Manufactures de proximité proposent une autre vision du développement territorial. Elles défendent un modèle qui interroge les conditions sociales et économiques de production. Elles favorisent la relocalisation mais ne perdent pas la notion de coopération et de réseau.
Dans une période de transition urgente de nos modèles de production, les Manufactures activent de nouveaux modes de faire et valorisent des nouveaux imaginaires. L’Atelier des savoir-faire a par exemple intégré des discussions autour des critères écologiques dans le processus de sélection des artisans : comment les matériaux sont-ils sourcés, comment les techniques mobilisées diminuent-elles l’empreinte carbone du projet, le circuit court est-il favorisé… ? Les artisans évoluent alors dans un cadre qui favorise la réflexion et l’expérimentation de nouvelles formes de production et de vente. La Cité du Faire articule une grande partie de ses projets autour de la Recyclerie et son espace de valorisation des matériaux. L’économie circulaire y est encouragée et valorisée.
Ces pratiques sont alors partagées auprès d’un public plus large par le biais des actions de sensibilisation et de formation. La circulation des pratiques et des savoirs, appuyée par les outils de l’éducation populaire, infuse alors l’ensemble du territoire. Les écoles, les structures de l’insertion, les services des collectivités territoriales, les espaces d’innovation et de recherche, le grand public…, sont sensibilisés, formés voire même engagés dans des logiques coopératives qui contribuent à la consolidation et la diffusion de nouveaux modèles économiques territoriaux. Les Manufactures de proximité font de la transmission des savoirs et savoir-faire et du soutien à l’artisanat et aux métiers d’art, un véritable projet culturel territorial. Elles tissent des liens, elles proposent des nouveaux récits territoriaux et s’emparent des problématiques écologiques pour expérimenter des nouvelles formes de pratiques économiques et sociales, où la prise de soin du vivant et des écosystèmes est un enjeu primordial. Par la mise au travail d’enjeux locaux, les Manufactures de proximité apportent alors des réponses à des enjeux globaux de transitions.
L’urgence d’une compréhension politique de ces modèles
Mises en place au cœur de la crise Covid, alors que nos sociétés interrogent leurs modes de vie et de production, les Manufactures de proximité sont de véritables laboratoires où les savoirs et les savoir-faire sont au cœur de la démarche. Plus qu’un patrimoine immatériel à préserver, elles deviennent les ressources pour apprendre autrement, soutenir le statut social et économique des artisans, créer un écosystème apprenant et de coopérations et ainsi apporter des réponses et des espaces d’expérimentations aux enjeux urgents des transitions.
Alors que les trois espaces rencontrés racontent comment ils répondent avec précision à des objectifs contemporains (préservation des savoirs et savoir-faire, relocalisation de la production, transition écologique, coopérations territoriales, insertion professionnelle…), ils témoignent aussi de leurs difficultés à faire reconnaître leur modèle et leurs singularités.
Leurs missions, bien au-delà d’accompagner les métiers d’art et l’artisanat remplissent également des objectifs d’utilité sociale voire d’intérêt général. Parce qu’ils apportent des alternatives aux logiques marchandes et industrielles, ces projets parviennent à prendre soin de l’ensemble de leur écosystème. Pourtant, leur modèle économique, faute de soutien public suffisant et ce malgré le dispositif Manufacture de proximité, sont fragilisés. Les incertitudes budgétaires de 2026 et politiques de 2027 inquiètent fortement les équipes. Certaines ont déjà dû réduire leur masse salariale et continuent de se mobiliser, parfois au détriment de leur condition de travail et de leur santé, pour maintenir les emplois restants et ainsi faire perdurer le projet.
Les Manufactures de proximité, si elles traversent ces grandes périodes de turbulences, en défendant les savoirs et savoir-faire comme des outils du lien, de la coopération, d’émancipation et du faire ensemble, seront très certainement porteuses de réponses à la nécessité de changer de paradigme économique et d’ouvrir des nouveaux imaginaires de développement territorial.
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.