Lors du Faire Festival à Toulouse, plusieurs manufactures de proximité se sont réunies pour échanger autour des pratiques, des limites et des futurs possibles de l’économie circulaire et du réemploi. Les échanges étaient organisés en deux ateliers. Le premier atelier s’est concentré sur la spécificité du réemploi dans les métiers d’art et le second atelier a permis de découvrir en détails les productions iconiques de Tiny&Co, du pôle textile de l’Uzinou et de Fab Unit. Cet article présente leurs productions en détail et, en filigrane, un mode de production alternatif écologiquement et socialement engagé.
La Manufacture distribuée à Toulouse (Haute-Garonne), l’Uzinou à Auray (Morbihan) et Fab Unit à Eurre (Drôme) ont été labellisés Manufactures de proximité par l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires, le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Relance, France Relance avec le soutien de France Tiers-Lieux. Chacune de ces manufactures est venue exposer une production emblématique de sa façon de travailler avec le territoire et de s’y engager que ce soit d’un point de vue écologique et/ou social.
Des tiny house modulaires
Lancée en 2022, la Manufacture Distribuée associe le bureau d’étude et collectif de makers Makers&Co, le tiers-lieu et FabLab Roselab, le tiers-lieu les Imaginations Fertiles et le Laboratoire Organique de Lustar. Elle se positionne comme « un trait d’union entre ceux et celles qui font de l’objet unique et de l’objet en série, entre l’artisanat et l’industrie, entre le manuel et le numérique pour favoriser la fabrication partagée et distribuée. » Adrien Gautier, cofondateur de la Manufacture Distribuée et de Roselab, manipule une maquette miniature des blocs qui composent les tiny houses qu’il distribue sous la marque Tiny&Co. A la manière d’un jeu d’enfant, il aimante les blocs les uns aux autres, expliquant le principe modulaire des tiny houses. Conséquence logique de son appartenance au monde des makers et des FabLabs, les éléments en bois constituant les blocs sont réalisés à l’aide d’une fraiseuse numérique et conçus pour être assemblés en toute sécurité en atelier : pas de risque de se couper, pas de travail en hauteur. « Il faut une journée en atelier pour assembler une tiny house 6m de long sur 2,5 mètres de large », précise-t-il. Les blocs sont ensuite transportés sur leur lieu d’implantation et boulonnés ensemble afin de créer une tiny house. Ce procédé de fabrication permet de faire travailler des personnes sans expérience dans la construction et éloignées de l’emploi via des chantiers d’insertion. L’aménagement intérieur et les finitions sont ensuite assurés par des artisans du bâtiment et artisans d’art locaux.
Contrairement aux mobile homes ou aux caravanes, explique Adrien Gautier, « les tiny houses sont des habitats respectant les codes de la construction d’une maison classique », dont les normes d’isolation thermique. Le type d’isolant est choisi autant pour ses qualités que pour son poids, car une tiny house doit peser au maximum 3,5 tonnes pour rester transportable. Le poids des matériaux est, donc, une préoccupation de tous les instants et un axe de R&D. Le prix final d’une tiny house aménagée de 6m de long sur 2,5 mètres de large varie entre 40 et 60 000 euros, soit un prix inférieur au prix du marché qui atteint fréquemment 100 000 euros pour la même prestation.
Avec ce produit, La Manufacture Distribuée a pu répondre aux besoins et aux attentes de la communauté de communes de Neste Barousse qui souhaite construire un éco-village pour les séjours touristiques et les saisonniers, avec l’objectif de valoriser les ressources locales, à l’instar du hêtre des Pyrénées, les savoir-faire locaux (artisans et artisans d’art) et avec la volonté de donner du travail à celles et ceux qui n’en ont pas.
Des sacs de pique-nique qui font voyager
La manufacture de proximité l’Uzinou à Auray est un consortium composé de l’atelier de fabrication inclusif, La Fabrique du Loch, du tiers-lieu l’Argonaute (artisanats d’art et créations artistiques) et d’un ESAT, les ateliers Alréens (Adapei 56). Delphine Barre, en charge du pôle textile de l’Uzinou, tient devant elle des sacs rouges isothermes, floqués avec le logo de l’ENSVN, et raconte leur genèse. L’Uzinou est proche du littoral Sud de la Bretagne sur lequel se déroulent de nombreuses compétitions de voile. La voile à haut niveau est un milieu qui produit beaucoup de déchets valorisables et évitables. Partant de ce constat, Delphine Barre est entrée en contact avec l’Ecole Nationale de Voile et des Sports Nautiques, un établissement public basé à Saint-Pierre-Quiberon. « L’école forme de nombreux moniteurs de voile chaque année et utilise des sacs en plastique jetables pour le transport des sandwichs de ses stagiaires, raconte-t-elle, et ils cherchaient une solution plus durable ». Elle leur a, alors, proposé de concevoir des sacs réutilisables à partir de voiles usagées, achetées via le programme « Second souffle » de la voilerie All Purpose à Carnac, spécialisée dans la fabrication des voiles de classe Imoca. L’Uzinou a, ainsi, produit une série de sacs à partir des anciennes voiles du skipper Damien Seguin, utilisées lors de son Vendée Globe en 2020. « Non seulement, le recyclage des voiles permet d’agir sur l’impact carbone du milieu de la voile, mais, en outre, il transmet une histoire et tout un imaginaire aux stagiaires de l’école », se réjouit Delphine Barre. En outre, ces sacs ont été réalisés par des ouvriers d’ESAT : « Nous avons fait la coupe des voiles et l’impression du texte avec les ateliers alréens, et la couture avec l’ESAT Saint-Georges à Crach à proximité d’Auray », détaille Delphine Barre. La participation des ESAT implique qu’elle doit s’adapter aux compétences existantes des ouvriers et ouvrières (type de couture, type de machines utilisées, etc.) ou bien, dans le cas de l’ajout de nouvelles méthodes de fabrication, elle doit intégrer un temps de formation conséquent, en raison du stress que peut générer des changements trop brutaux.
Les sacs ont été vendus à l’ENSVN, 25 euros l’unité, ce qui permet de couvrir tout juste les coûts, en raison des coûts cachés du réemploi (temps de collecte, de traitement, de nettoyage, de démontage, etc.) et de la nécessité d’acheter une matière première isotherme dans les circuits classiques pour l’intérieur des sacs afin de respecter les normes alimentaires.
Autre produit dérivé des voiles, l’Uzinou a créé des coussins d’extérieur pour les événements de la mairie d’Auray. Dans ce produit, seule la fermeture éclair n’est pas issue du réemploi. Le coussin est constitué d’une housse en voile recyclée, la garcette de ces voiles sert d’accroche pour suspendre les coussins et les ranger ensemble facilement. Le rembourrage du coussin provient de déchets d’une fleuriste d’Auray qui reçoit les fleurs coupées de ses grossistes dans un emballage contenant une matière isolante qui est habituellement jetée après le transport.
Des chaises canoë
Fab Unit est une micro usine de réemploi de matière plastique recyclée, adossée à 8 FabLab, un atelier de fabrication numérique, créé il y a 11 ans dans la Drôme et comptant 80 sociétaires. Fab Unit a été pensé pour produire en petites et moyennes séries les prototypes développés dans le FabLab. Sensibilisés par la problématique de pollution plastique, ils ont rejoint la communauté internationale « Precious plastic » qui met à disposition des données et connaissances sur la matière plastique, des ressources open source pour la recycler (outils, méthodes) et connecte les différentes initiatives de recyclage de plastique dans le monde. Ils ont, ainsi, récupéré des plans tout juste publiés sur la plateforme pour construire une presse à chaud afin de se lancer dans la fabrication de plaques de Polyéthylène (PEHD) ou Polypropylène (PP) recyclés.
La production a fonctionné dès la première tentative. En revanche, il leur a fallu 6 à 8 mois pour comprendre, maîtriser et stabiliser le processus de fabrication selon les matières utilisées. Ils ont ensuite fait face à des problèmes d’approvisionnement qui les ont amenés à co-créer une filière locale de recyclage de plastique, baptisée Paillettes (voir le premier opus de notre série).
Carole Thourigny, la coordinatrice de Fab Unit, se lève et dévoile deux chaises très colorées à ses côtés : la chaise canoë et la chaise arche. « Pour expliquer efficacement notre démarche d’économie circulaire sur le territoire, on a schématisé la transformation d’un canoë en chaise, le canoë étant un objet très symbolique de la vallée de la Drôme », précise-t-elle. Leur communication a parfaitement fonctionné, en revanche, ils n’avaient pas encore testé la faisabilité du projet « canoë > chaise »… Lorsqu’ils se sont rapprochés de l’entreprise drômoise Rotomod, le plus gros fabricant de canoës en France, pour réaliser des tests de recyclage de la matière, ils ont pris conscience que le plastique des canoës produisait des plaques beaucoup plus souples que ce qu’ils avaient obtenu avec la matière recyclée achetée chez des grossistes. En plus des chaises, ils avaient imaginé produire différents mobiliers, des tables, des marchepieds, etc., ce qui devenait impossible avec un plastique souple. Ils ont failli abandonner l’idée de recycler les canoës, mais, finalement, le designer de l’équipe a trouvé un intérêt à la souplesse des plaques, car elle permet certains pliages et certaines torsions à froid. Après de nombreuses itérations et tentatives, ils sont arrivés à un projet d’assise de chaise qui a donné naissance à la chaise canoë. Les pieds de chaise ont d’abord été imaginés en bois, mais le rendu n’était pas suffisamment bon et les contraintes de solidité et de sécurité dépassaient leur capacité. Ils se sont alors tournés vers Rodet un fabricant de pied de chaise en métal (acier recyclé à près de 80%). « Leur modèle standard de pied coûtait 45 euros, ce qui nous permettait de sortir un produit fini à 160 euros HT, ce qui correspondait au prix du marché », rapporte Carole Thourigny. Cette chaise a eu un certain succès mais posait un problème important pour les entreprises et les collectivités : elles n’étaient pas empilables… Ils ont fini par dessiner eux-mêmes un pied pour le faire fabriquer par l’entreprise Guillot Pelletier à côté de Nantes, ce qui a donné naissance à un nouveau design : la chaise arche. La chaise arche a été évaluée par éco-impact en A+, avec -63% d’impact environnemental par rapport à la moyenne du secteur pour un produit similaire, malgré la production d’un piètement neuf en acier et le transport des marchandises entre La Loire Atlantique et la Drôme.
Aujourd’hui, Fab Unit a stabilisé son catalogue et le carnet de commande se remplit, parfois au-delà de leurs possibilités. Ils ont alors conçu une nouvelle machine pour refroidir les plaques afin de doubler leur production, mais il leur reste à trouver la bonne échelle ou à travailler en partenariat avec d’autres manufactures afin de mutualiser la fabrication (cf. Article 1), appelant ainsi de leurs vœux l’émergence d’un mode de production distribuée au sein de l’économie circulaire et du réemploi.
L’expérience de la chaise canoë a amené Carole Thourigny et toute l’équipe de Fab Unit à changer de façon de produire : « au départ, on dessinait les objets et on allait chercher la matière, à présent nous faisons du design inversé. Nous partons des déchets présents sur le territoire et des propriétés de ces ressources, pour, en fonction, déterminer l’objet à fabriquer et les outils nécessaires », conclut-t-elle. Ce principe de design inversé se retrouve dans les grandes lignes au sein des autres manufactures présentes. Adrien Gautier réfléchit à l’utilisation des hêtres et du peuplier et s’appuie sur les forces vives disponibles sur le territoire, et non sur des compétences précises, pour penser la construction de l’écovillage de Neste Barousse. Delphine Barre part des outils et des matières qu’elle a déjà, mais aussi des compétences des ESAT, pour répondre aux besoins de ses clients et concevoir un produit. Ensuite, elle fait marcher son réseau afin de trouver ce qui lui manque. « Et les déchets, ce n’est pas ce qui manque », plaisante-t-elle.
Pour aller plus loin
Design Inversé, plateforme innovante qui développe des outils optimisés et facilitateurs pour le réemploi de matériaux et d’éléments d’occasion, souvent issus du cinéma et de la culture, au service de la création. https://www.design-inverse.com/
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.