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Ruralité : spécificités ou cas limites ?

Une lecture territoriale des tiers-lieux en campagne

11 décembre 2023
La Vigotte Lab

Dans son dernier recensement, France tiers-lieux fait état de la dynamique de développement des tiers-lieux en France : de 1800 en 2018, ils sont 3500 aujourd’hui. A l’échelle du territoire, 38% d’entre eux se situent en zone densément peuplée, 28% dans les villes moyennes et… 34% dans les territoires ruraux. Quels enjeux singuliers pour les tiers-lieux en ruralité, tant au niveau du maillage partenarial, des parties-prenantes, des modèles économiques, des enjeux normatifs, de gouvernance. A quels besoins répondent-ils ? Quels modes de financements existants ou à développer pour soutenir leur développement ? Quel besoin en ingénierie de projet ? Comment les tiers-lieux viennent renforcer la politique publique sur les territoires ? A quels risques ? Tels sont les spectres de cette analyse de Maud Picart, spécialiste du développement local et de la transition des territoires ruraux.

En octobre 2018, les campagnes françaises sont mises en lumière soudainement à l’occasion du mouvement social des Gilets Jaunes, à la suite d’une volonté politique d’augmenter la taxe sur les produits énergétiques. Si la possibilité d’une hausse du prix du carburant met le feu aux poudres, les débats portés par ce mouvement se diversifient progressivement, mettant en avant l’important sentiment de délaissement que ressentent de nombreux habitants des territoires ruraux (fermeture des services publics et privés, mobilité, pouvoir d’achat, transition écologique…). 

Derrière la Pologne, la France est le deuxième pays le plus rural d’Europe : 88% des communes sont rurales et regroupent 33% de la population. Vie publique (2023, 14 avril) Territoires ruraux : un accès aux services publics encore insuffisant. https://www.vie-publique.fr/en-bref/288986-territoires-ruraux-un-acces-aux-services-publics-encore-insuffisant Pour l’Insee, la ruralité se désigne d’abord par un indicateur de densité. Traditionnellement, plus une commune est éloignée d’une ville et plus la densité d’habitants et de services diminue. Le rural désigne une variété de territoires, allant des territoires sous l’influence d’un pôle urbain aux zones très peu denses. INSEE (2021, 29 avril.) La France et ses territoires : une nouvelle définition du rural. https://www.insee.fr/fr/statistiques/5039991?sommaire=5040030

Au-delà de cet indicateur, la diversité se révèle par le type de paysage (montagne, plaine), d’emplois (agricole, tourisme), du degré d’accessibilité à un pôle urbain, du dynamisme démographique, socioéconomique, culturel… Certaines campagnes sont dynamiques et attractives (Ardèche, Cévennes, Bretagne), d’autres s’apparentent aux campagnes-dortoirs (Île-de-France), certaines organisent leur reconversion (Moselle, Marne), d’autres cumulent de nombreuses problématiques socio-économiques (Meuse, Haute-Marne). La Traverse (2020), Graine de résilience : 6 mois dans les campagnes pour comprendre les dynamiques territoriales de transition. https://la-traverse.org/tour-de-france

Nous tenterons ici d’avoir une approche territoriale des enjeux des tiers-lieux, axée sur ceux implantés en campagne. Néanmoins, il existe derrière ces éléments de nombreux contre-exemples et les éléments apportés ne sauraient s’appliquer de manière uniforme aux territoires.

Ruralité, un accès facilité au foncier ? 

L’une des spécificités les plus évidentes est celle de l’accès au foncier. En zone rurale, cet accès serait facilité pour les collectifs, car la demande y est plus faible et les prix plus abordables. A l’achat, un mètre carré coûte aux alentours de 1100€ dans les Vosges, 1450€ dans l’Oise, pour 4100€ à Rennes et 10300€ à Paris.Comparateur en ligne – EFFICITY (consulté le 7 Nov 2023) : https://www.efficity.com/ A cela s’ajoute que l’exode rural, combiné à la tertiarisation de l’économie (passage d’une économie agricole et industrielle à une économie tertiaire), a doté les campagnes d’un important patrimoine vacant. Les friches agricoles (granges, séchoirs, fermes…), industrielles (usines, manufactures…) et historiques (châteaux, couvents, maisons familiales…) se prêtent aux projets de tiers-lieux car les espaces disponibles sont spacieux et les possibilités d’aménagement nombreuses. Le désintérêt du marché pour ces espaces les rend particulièrement attractifs pour qui souhaite négocier un loyer.

Ce contexte favorise ainsi l’achat, la mise à disposition ou la location. De nombreux collectifs ont ainsi réussi à devenir propriétaires. C’est le cas de l’Hermitage (Oise), où une Société Civile Immobilière (SCI) est propriétaire des espaces, de la Vigotte Lab (Vosges) et du Barlu-de-Fortpuy (Vienne), où des membres du collectif sont propriétaires et assurent la mise à disposition (gracieuse) ou la location des espaces aux usagers (association, collectif…). Cela permet aux porteurs de projet de s’émanciper d’un propriétaire extérieur au collectif (promoteur, collectivité, aménageur), un enjeu qui reste central pour les tiers-lieux métropolitains. Aujourd’hui, si 23% de tiers-lieux sont propriétaires de leur foncier, 11% des tiers-lieux sont portés par une collectivité.France Tiers-lieux (2023, novembre). Données | Panorama des tiers-lieux 2023. https://observatoire.francetierslieux.fr/donnees/ En miroir, nous pouvons donc estimer qu’aux alentours de seulement 12% des sites appartiennent directement aux citoyens, aux acteurs privés, de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), associations ou collectifs.

Néanmoins, derrière cette facilité d’accès au foncier, et notamment à l’achat, gage pour certains de liberté, se cachent plusieurs crispations. La première relève du fait que la propriété n’efface pas… les propriétaires. Si la propriété individuelle n’est pas un frein en soi à une gestion collective, elle induit une asymétrie de pouvoir entre les propriétaires et les autres membres du collectif. Par exemple, ces derniers ne sont pas protégés si le propriétaire n’est plus en accord avec le projet politique. Une seconde crispation concerne les dépenses d’investissement, autour de la rénovation des biens notamment. Si l’achat est plus accessible en campagne, les biens nécessitent souvent d’importants travaux de réhabilitation et de mise aux normes. Dans le cas où la propriété est partagée entre un ou plusieurs particuliers, ces investissements engagent leur responsabilité financière en cas d’emprunt bancaire. La propriété privée individuelle rend également plus complexe l’accès aux financements publics et au mécénat, qui doivent s’assurer que les fonds ne seront pas détournés au profit d’intérêts privés.

Dans les deux cas, il est possible de désamorcer ces situations, en cadrant la relation entre propriétaire(s) et collectifs. Le Barlu-de-Fortpuy, ancien séchoir à tabac acheté par un couple, a pu bénéficier du soutien de la Région Nouvelle-Aquitaine en rédigeant une convention de mise à disposition qui précise les espaces communs occupés et gérés par l’association. Une réflexion est en cours autour d’un bail emphytéotique (entre 15 et 99 ans) pour sécuriser dans le temps la place des usagers. La propriété collective permet aussi de répartir la responsabilité légale et financière des investissements. A L’Hermitage, la SCI est responsable des investissements. Au Champ Commun (Morbihan), une Société Coopérative d’intérêt collectif (SCIC) rachète progressivement les parts de la SCI, passant d’une propriété partagée (entre les cofondateurs) à une propriété collective.

Densité et déplacements : entreprendre dans les campagnes

Les territoires ruraux se caractérisent par leur moindre densité : moins d’habitants, de services, d’infrastructures de transport. Cette densité varie en fonction de la distance d’éloignement à un pôle urbain, du type de paysage et d’activité économique. Une faible densité se traduit mécaniquement par un étirement des distances : un rural fait en moyenne plus de kilomètres pour profiter de services privés (café, cinéma) ou publics (gare, école). L’étirement des distances induit des dépenses plus importantes en déplacement. Selon les chiffres 2020 du baromètre des mobilités, le coût des déplacements s’élevait en moyenne à 90€ par mois en ville contre 141€ par mois à la campagne.Wimoov & La Fondation pour la Nature et l’Homme (2020) Le baromètre des mobilités du quotidien. http://barometremobilites-quotidien.org/index.php/chiffres-cles/

Ces frais supplémentaires impactent les budgets des tiers-lieux, qui dépensent davantage que leurs voisins urbains, notamment par l’achat et l’utilisation d’une voiture (carburant, assurance, frais kilométriques) et à l’utilisation du train quand le territoire dispose d’infrastructures (billets, abonnement, défraiement des intervenants, des artistes). Pour les collectifs et pour les bénéficiaires, chaque déplacement depuis ou vers le tiers-lieu est ainsi plus coûteux (en temps et en argent) qu’en ville. La raréfaction des énergies fossiles, combinée aux aléas géopolitiques, pourraient à terme faire encore augmenter ce coût.

Face à la faible densité de services et aux déplacements plus coûteux dans les campagnes, les tiers-lieux mettent en place différentes stratégies. La première est de jouer davantage la complémentarité des services et des activités proposées à l’échelle du territoire, pour limiter le risque de déficit d’une activité. Par exemple, la Vigotte Lab n’a pas développé de café associatif car une auberge proche propose une offre de restauration et A la Motte (Charente-Maritime) ne vend pas de produits locaux pour ne pas concurrencer les producteurs alentour. Peut-être plus encore qu’en ville, cet effort de complémentarité implique en amont un travail de diagnostic pour comprendre l’offre du territoire (quel est l’écosystème, qui propose quoi et où ?) et sa demande (qui sont les habitants, quels sont leurs besoins et les manques ressentis ?). Familles Rurales a mis au point un guide pour accompagner les diagnostics en zone rurale, avec une approche par type de publics cibles. Familles Rurales x La Coopérative des tiers-lieu(x) (2020), Comment créer un tiers-lieu ?. https://www.rtes.fr/guide-comment-creer-un-tiers-lieu-rural-de-familles-rurales 

Une seconde stratégie consiste à maximiser le temps passé sur place des bénéficiaires, et notamment ceux qui viennent de loin. Cette stratégie s’incarne à travers une offre d’hébergement (écocamping à la Motte, gîte touristique et location de chalets pour les artisans du Fablab à la Vigotte Lab, auberge au Champ Commun), et par des formats longs d’activités, comme les résidences d’artistes ou un festival à Polymorph Corp (Allier).

Enfin, une stratégie de diversification des activités et des services semble particulièrement cruciale pour les tiers-lieux ruraux, où une offre spécifique risque de ne pas trouver son public, plus éloigné et dispersé qu’en ville. La diversité y fonctionne particulièrement, car elle répond à une demande pour des lieux de sociabilité, de rencontres et d’échanges. De nombreux tiers-lieux recréent ainsi du lien social dans des territoires où les espaces intermédiaires ont tendance à fermer (café, commerces, clubs de sport). A titre d’exemple, la France comptait 600.000 bistrots dans les années 60, contre moins de 35.000 aujourd’hui. Le Parisien (2016, 20 janvier) Le bistrot, un patrimoine en péril. https://www.leparisien.fr/societe/interactif-le-bistrot-un-patrimoine-en-peril-20-01-2016-5468045.php#xtref=https%3A%2F%2Fwww.google.fr

Modèle économique des lieux : penser la péréquation

La diversification des activités pose rapidement la question du modèle économique. Cet enjeu concerne moins les tiers-lieux où la totalité des énergies sont bénévoles, mais davantage ceux en recherche d’équilibre budgétaire. Aujourd’hui, 61% d’entre eux ont au moins un salarié en CDI, et sont donc concernés par la question de la pérennité des emplois. France Tiers-lieux (2023, novembre). Données | Panorama des tiers-lieux 2023. https://observatoire.francetierslieux.fr/donnees/

En moyenne, le modèle économique repose sur 50% de subventions publiques et 50% de recettes en propre (vente de prestations, adhésions, cotisations…).France Tiers-lieux (2023, novembre). Données | Panorama des tiers-lieux 2023. https://observatoire.francetierslieux.fr/donnees/ Or, dans un souci d’autonomisation vis-à-vis des financements publics ou dans une volonté de diversification des sources de revenus par manque de garantie sur la pérennité d’un soutien de l’Etat Tiers-lieux – l’Association nationale (2023) Lettre ouverte au gouvernement et aux élu·es de la République. https://tiers-lieux.fr/?LettreOuverteAuGouvernementEtAuxEluESD , les acteurs des tiers-lieux cherchent à accroître la part des recettes en propre.  

Pour les acteurs des tiers-lieux ruraux, cela signifie composer dans cet environnement peu dense. Cela implique de penser une manière d’attirer des capitaux et d’assurer la péréquation entre activités plus ou moins lucratives. La péréquation désigne le procédé par lequel les déficits d’exploitation d’une activité sont comblés par les excédents d’exploitation d’autres activités. Autrement dit, certaines activités qui génèrent de l’argent viennent financer des activités déficitaires mais d’utilité sociale. A la Motte, la location d’espace vient financer en partie l’action culturelle. A la Vigotte Lab, les revenus touristiques financent les expérimentations environnementales (aquaponie, micro-scierie). 

Par complément d’une réflexion en interne sur le modèle économique, des acteurs intermédiaires se positionnent pour accompagner, conseiller et outiller les acteurs des territoires ruraux, parfois en recherche de soutien et de solutions concrètes. C’est le cas de Villages Vivants, à la fois coopérative et foncière, qui apportent des réponses aux problématiques immobilières, de modèle économique, de gouvernance que peuvent rencontrer les acteurs des territoires ruraux. 

A contre courant, le modèle d’exploitation de l’Hermitage fait figure d’exception. Les financements publics sont minoritaires dans ce modèle qui repose sur 3 piliers : une SCI (en cours de mutation en SCIC), propriétaire du lieu, une association, garante de la cohérence politique, et une Société à Actions Simplifiées (SAS), qui développe deux volets d’activités (accueil de séminaires et conseils). Les sociétés jouent le rôle d’outil d’attractivité économique. Elles génèrent un chiffre d’affaires sur lequel il est possible d’asseoir les frais de rénovation. La péréquation s’opère par la SCIC, via le loyer. De plus, la coopérative se comporte comme une foncière solidaire. La péréquation permet ici de proposer des loyers attractifs à des acteurs du territoire qui n’en ont pas les moyens (associations, entreprises agricoles, de l’ESS). Les différences d’équilibres économiques entre les structures coopératrices se compensent et la péréquation permet ici à l’Hermitage de jouer le rôle d’incubateur, en absorbant pour les porteurs de projet certains risques financiers liés au démarrage d’une activité.

La place des financements publics 

Pour de nombreux projets, la présence de financements publics est déterminante pour l’équilibre et la pérennité des modèles économiques.

Côté fonctionnement, 55% des tiers-lieux financent une partie de leurs dépenses quotidiennes (loyer, fluide, salaires…) grâce au concours de l’Etat (ANCT, services déconcentrés…) (1). En deuxième position des financeurs publics privilégiés, 45% des tiers-lieux bénéficient du soutien financier de leur commune. La région (40%), le département (38%) et l’intercommunalité (25%) arrivent respectivement en 3ème, 4ème et 5ème position.

Ces éléments nous confirment que l’ancrage local et les réponses d’hyper-proximité apportées par les tiers-lieux sont soutenus par les pouvoirs publics. Or, l’importance de ce soutien financier varie grandement en fonction des territoires. Les communes rurales ont une capacité à investir et à soutenir ce type de projet moins grande que leurs voisines urbaines. La participation financière, quand elle est possible, est davantage le symbole de l’adhésion au projet. Dans les campagnes, et plus qu’ailleurs, l’aide publique est à aller chercher ailleurs, ce qui demande une capacité d’ingénierie de projet que ni les bénévoles associatifs ni les élus ou les techniciens des collectivités rurales ne possèdent en interne. Par ailleurs, les données démographiques montrent que les cadres supérieurs, qualifiés au montage de projet, habitent et travaillent davantage en ville. La naissance du premier enfant, si elle est parfois synonyme d’installation à la campagne, ne bouscule généralement pas l’habitude du travail en ville, où les opportunités professionnelles et les salaires sont plus attractifs. INSEE (2021, 29 avril.) La France et ses territoires : une nouvelle définition du rural. https://www.insee.fr/fr/statistiques/5039991?sommaire=5040030

C’est pourquoi d’autres acteurs publics sont particulièrement pertinents à solliciter pour les porteurs de projet en milieu rural. Les premiers sont les Groupes d’Action Locale (GAL), qui réunissent des acteurs publics et privés d’un territoire, et qui sont chargés d’allouer les fonds européens (FEDER, FEADER, LEADER) dédiés au développement des zones rurales. Pour les solutions d’hyper-proximité qu’ils apportent, les tiers-lieux peuvent bénéficier d’aides au titre du développement local. Aujourd’hui, 13% des tiers-lieux bénéficient d’un financement européen.France Tiers-lieux (2023, novembre). Données | Panorama des tiers-lieux 2023. https://observatoire.francetierslieux.fr/donnees/ Le second acteur qui s’intéresse aux tiers-lieux ruraux est la Caisse d’Allocation Familiale (CAF). Dans les territoires, la CAF intervient via les Espaces de Vie Sociale (EVS) et les Centres Socioculturels (CSC), deux agréments qui donnent droit à des financements d’investissement et de fonctionnement. Aujourd’hui, 17% des tiers-lieux bénéficiant de financements publics sont soutenus par la CAF via l’un de ces deux agréments. France Tiers-lieux (2023, novembre). Données | Panorama des tiers-lieux 2023. https://observatoire.francetierslieux.fr/donnees/ La Smalah (Landes) a vu son café associatif bénéficier de l’agrément EVS et La Palette (Creuse) se présente comme un Tiers-lieu/Centre social. La CAF et les GAL ont l’avantage d’apporter aux collectifs un soutien financier mais aussi un soutien au montage de projet.

Tiers-lieux et services publics dans les territoires

Une part importante des territoires ruraux souffre d’un recul voire de la disparition des services publics et privés (commerces, administration, soins médicaux, lieux de formation…). La dématérialisation des démarches administratives accentue aussi la fracture numérique, et met à mal notre modèle social. Les tiers-lieux ruraux, parce qu’ils proposent des activités et des services autour de la formation, du numérique, de l’économie circulaire, de la transition écologique, de la production locale, de la culture et de la cohésion sociale… apportent des réponses concrètes à ces problématiques.

Cette place centrale que prennent certains tiers-lieux dans les territoires entraîne des débats au sein des collectifs sur la place et la relation aux services publics. 16% des tiers-lieux hébergent aujourd’hui un service public. France Tiers-lieux (2023, novembre). Données | Panorama des tiers-lieux 2023. https://observatoire.francetierslieux.fr/donnees/ Néanmoins, les modalités de partenariat varient d’un lieu à l’autre : le Barlu-de-Fortpuy héberge des ateliers organisés par Pôle Emploi, l’Hermitage compte un conseiller France Service au sein de son pôle numérique et la Palette accueille plusieurs délégations de services publics de l’intercommunalité. Le degré de pénétration des services publics au sein des activités des tiers-lieux est plus ou moins élevé : certains lieux hébergent quand d’autres organisent, coordonnent et animent des services. Ce phénomène intervient dans un contexte où les modèles économiques des tiers-lieux restent précaires, les rendant particulièrement réceptifs aux opportunités de revenus supplémentaires. 

Pour certains, les tiers-lieux sont l’opportunité de repenser la notion de service public en milieu rural. La Banque des Territoires met en avant que l’accueil, dans un même lieu, d’une multitude de services (privés et publics) offre aux habitants une meilleure lisibilité tout en générant une dynamique de coopération à l’échelle du territoire. Banque des territoires (2020, Novembre). Les tiers-lieux au service du développement des territoires ruraux. https://www.banquedesterritoires.fr/sites/default/files/2020-11/Ex%C3%A9%20brochure%20Tiers%20Lieux%20A4%20V2.pdf Pour les tiers-lieux, cela peut être l’occasion de diversifier leur public et leurs sources de revenus. En retour, d’autres acteurs des territoires (Maison France Services, bibliothèques, centres sociaux…) peuvent s’inspirer des démarches tiers-lieux pour repenser leur pratique collective et leurs offres de service.

Pour d’autres, ce phénomène de reprise en main de missions de service public par les tiers-lieux alimente la privatisation et la détérioration des services publics dans les territoires. Notre modèle social repose sur la redistribution où les services publics sont financés par l’impôt et garantissent l’égalité d’accès sur le territoire. Un progressif remplacement par les tiers-lieux, même mû par les meilleures intentions, ne peut garantir cela. Ces missions supplémentaires risqueraient aussi d’aggraver le mal-être des équipes, qui se verraient confier des missions pour lesquelles elles ne sont pas formées (animateur numérique, territorial, social…) sans bénéficier ni du statut de fonctionnaire ni du soutien de fonctions supports (administratif, financier, RH).


Pour d’autres enfin, ni la puissance publique ni les opérateurs privés ne seront capables de répondre seuls aux besoins des territoires ruraux. Une approche inspirée des communs, qui soit ascendante, adaptée aux besoins et aux ressources locales et associant une diversité de parties prenantes (puissance publique, citoyens, associations, entreprises classiques et de l’ESS, tiers-lieux…) semble plus pertinente. Le modèle des SCIC est à ce titre prometteur. Ce statut juridique permet d’associer des personnes physiques ou morales autour d’un projet commun alliant efficacité économique, développement et utilité sociale. Ce sont donc les acteurs des territoires, dont les collectivités et les citoyens, qui peuvent se réunir pour apporter des réponses aux besoins identifiés, dans un souci de l’intérêt collectif. Le nombre de SCIC progresse en France et cet élan incarne l’envie des acteurs locaux d’agir et de coopérer pour porter des projets d’intérêt collectif à l’échelle de leur territoire. Le Labo de l’Economie Sociale et Solidaire (2021, 26 octobre) 20 ans des SCIC : une entreprise d’avenir. https://www.lelabo-ess.org/20-ans-des-scic-une-entreprise-d-avenir

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.