Interview

Quelles suites pour le programme Deffinov en Bretagne ?

Vers une reconnaissance des tiers-lieux apprenants dans le secteur de la formation ?

22 avril 2026

Entretien avec Tangi de Rochefort, chef de projet dynamiques territoriales à la région Bretagne. Il a suivi la mise en œuvre au niveau régional du programme Deffinov dont l’objectif était de stimuler l’innovation dans le secteur de la formation en associant organismes de formation et tiers-lieux apprenants. Quels enseignements tire-t-il de ce programme qui a duré trois ans ? Quelles suites lui donner ?

 
Le programme Deffinov Tiers-lieux a vu le jour en 2022 à la suite de la crise du Covid-19, il fait partie du Plan de transformation et de digitalisation lancé par le ministère du Travail, du Plein Emploi et de l’Insertion dans le cadre du Plan France Relance. Il s’agissait d’associer des organismes de formation et des tiers-lieux au sein de consortiums afin de stimuler la transformation du secteur de la formation : diversification des lieux de formation, modernisation des outils (enseignements à distance, fablab, etc.), innovations pédagogiques (modes d’apprentissage par le faire, nouveaux angles de formation, etc.) et mutualisation des ressources pédagogiques.
 
La région Bretagne a décidé de se saisir de l’appel à projet Deffinov et de s’occuper de son déploiement sur son territoire à partir de sa cellule à l’innovation et au développement. 18 projets ont été labellisés Deffinov. Ils étaient répartis sur les quatre départements bretons. Au sein de ces 18 projets on trouve 26 tiers-lieux et 28 organismes de formation, ainsi que différents acteurs de la formation pour un total de 190 partenaires mobilisés à travers 18 consortiums. Cela représente un budget total de 2,9 millions d’euros. Les subventions variaient entre 50 000 et 200 000 euros par consortium. Les projets lauréats ont couvert un large spectre : nouvelle école du littoral (formation autour de la voile de travail), parcours « prépa » axé sur les transitions socio-écologiques, formation cuisine qui couvrait le champ jusqu’à l’assiette, etc.
 
Tangi de Rochefort, en tant que chef de projet dynamiques territoriales à la région Bretagne, a contribué à la déclinaison régionale du programme Deffinov et à sa mise en œuvre.
 
En plus des objectifs propres du programme Deffinov, quels objectifs spécifiques s’était fixé la région Bretagne ?
 
Nous avons souhaité tester la capacité des projets Deffinov à aller vers des publics que nous retrouvons peu dans les formations financées habituellement par la région, alors qu’ils y sont éligibles. De plus, nous cherchions à territorialiser l’offre de formation en les axant sur les besoins locaux et autour de savoir-faire présents dans la région. Deffinov permettait de structurer un écosystème à même de répondre à ces deux enjeux par le biais d’alliances entre des organismes de formation nationaux comme le GRETA ou l’AFPA, et des tiers-lieux, qui sont majoritairement des petites structures, très implantées sur leur territoire d’action et très agiles. Deux cultures de la formation et du travail ont ainsi coopéré, ce qui n’a pas toujours été facile, mais ce qui a été, d’après les témoignages et l’étude de Bretagne Tiers-lieux, bénéfique pour les personnes formées, pour les organismes de formation, notamment les formateurs, pour les tiers-lieux et aussi pour les équipes de la région. Globalement, les résultats de Deffinov ont été positifs et encourageants au regard de nos attentes.
 
Qu’avez-vous concrètement observé en lien avec la participation des tiers-lieux à Deffinov ?
 
En proposant d’autres approches de l’apprentissage, d’autres compétences et d’autres types de lieux de formation, ils ont réussi à mobiliser de nouveaux publics. À Quimper, le tiers-lieux Flux, associé à l’AFPA, a, ainsi, attiré 50% de femmes dans un chantier-école autour des métiers du bâtiment pour rénover le tiers-lieu. Pour y parvenir, ils ont travaillé sur des échanges de pratiques, des formations aux handicaps et ils ont adopté des pédagogies non sexistes. Autre exemple, l’association Résam, en coopération avec l’organisme de formation Askoria, a co-construit avec une centaine de jeunes Morlaisiens un escape game pour amener les jeunes décrocheurs ou chômeurs à découvrir les structures ressources du territoire, un public que nous avions du mal à toucher.
 
Concernant les organismes de formation, certains formateurs ont souligné la façon dont les projets menés dans le cadre de Deffinov les ont reconnectés avec leur cœur de métier et ont redonné du sens à leur action. Ce cadre leur a permis, en effet, de réfléchir à la pédagogie, de s’adapter aux personnes présentes, d’expérimenter d’autres voies, etc. En outre, les tiers-lieux, en diversifiant les lieux de formation, ont produit de nouvelles solutions pour les organismes de formation dont le mode d’organisation et les modèles économiques ne permettent pas forcément de s’adapter à des demandes très locales, émergentes et/ou avec peu de potentiel de public. Les tiers-lieux ont beaucoup apporté sur le volet du recrutement des stagiaires, grâce notamment à leur travail de lien social et de réassurance en amont des formations et à la proposition d’angles d’apprentissage adaptés aux besoins et envies des publics visés (thématiques, type de compétences). 
 
Enfin, les tiers-lieux, avec leur capacité à s’adresser à des acteurs différents et à les faire travailler ensemble dans des projets complexes, ont bousculé les habitudes, challengé les processus, montrant qu’on pouvait être à la fois rapides et créatifs dans des environnements complexes pour peu qu’on ait une méthode qui permette à chacun de s’y retrouver. Au sein de la région, ils nous ont clairement fait réfléchir à la manière de lever certains freins, de simplifier certaines procédures, de mieux se coordonner afin de faciliter ce genre d’expérimentation, tout en respectant les contraintes administratives et juridiques qui nous incombent.
 
Ces contraintes n’ont-elles pas posé des difficultés aux tiers-lieux plutôt habitués à des modes de travail agiles et à des gouvernances horizontales ?
 
Oui, cela a créé du frottement du fait des règles juridiques des marchés publics à la région et des contraintes liées aux certifications Qualiopi dans les organismes de formation. Par essence, les tiers-lieux ont effectivement un mode de fonctionnement itératif, ce qui leur donne une forte capacité à rebondir. Il est donc peu usuel pour eux de prévoir de façon très détaillée une démarche et un contenu de formation et de s’y tenir dans le temps. S’adapter aux contraintes des autres partenaires a donc produit de la frustration chez eux et parfois de la démotivation. Cependant, ils ont aussi gagné en compétences dans la structuration de leur démarche de formation, dans la sécurisation des parcours pédagogiques pour les publics ou encore dans la modélisation économique des formations. A la suite de Deffinov, certains tiers-lieux sont devenus des acteurs de référence pour nous sur des secteurs précis, à l’instar du Resam à Morlaix sur l’angle de la jeunesse.
 
Pouvez-vous développer un exemple de projet emblématique de l’impact de Deffinov ?
 
Il y en a plusieurs, je peux, par exemple, citer la maison Glaz qui a monté l’école de la résilience du littoral, un projet de formation préqualifiante sur des compétences émergentes autour de la voile de travail (pêche à la voile, fret à la voile, transport de passager à la voile, voile scientifique) en coopération avec l’Agence Locale de l’Energie et du Climat de Bretagne-Sud, Inspir4Transitions, l’Université de Bretagne Sud (notamment à travers son laboratoire de recherche Geo-Océan) et la SCIC armatrice de voiliers de travail Skravik. On observe en Bretagne un essor des voiliers de travail et cela nécessite de nouvelles compétences, car on ne gère pas un bateau à moteur comme on gère un bateau à voile. Malgré les perspectives de ces nouveaux métiers, le consortium s’est heurté à la difficile évolution des certifications dans le milieu maritime, gérée et délivrée par le Centre Européen de Formation Continue Maritime (CEFCM). Il a donc fallu abandonner, dans ce premier temps, la dimension certifiante de la formation. Elle a alors été pensée comme une initiation aux métiers du maritime avec une mention spécifique « voile de travail ». Après avoir passé en revue les différents métiers maritimes, les stagiaires expérimentent la voile de travail en navigation et réfléchissent à l’impact que pourrait avoir le vélique sur les métiers du maritime. L’école de la résilience du littoral fait office de laboratoire pour le secteur et permet d’attirer de nouveaux types de publics vers le maritime et les formations diplômantes du CEFCM. Au fur et à mesure, le projet a convaincu le CEFCM de l’intérêt de ce nouvel angle de formation, ce dernier a alors commencé à ouvrir des passerelles entre la formation voile de travail et la formation « matelot pont ». Ainsi, l’école de la résilience du littoral est en train de réaliser un travail intermédiaire à la certification de compétences émergentes.
 
Quelles suites voyez-vous à Deffinov ?
 
J’espère que la structuration des nouveaux réseaux de formation (consortiums et lieux) initiée avec Deffinov va perdurer et que les bonnes pratiques et les méthodes qui ont fonctionné vont se diffuser malgré le contexte actuel économiquement difficile. Nous aurions aimé lancer un Deffinov breton pour soutenir ces dynamiques, mais pour le moment ce n’est pas possible. On essaie d’aménager des appels à projets territoriaux pour travailler sur l’animation emploi-formation dans lesquels les tiers-lieux seraient éligibles. On travaille aussi sur nos dispositifs classiques emploi-formation en prenant en compte la spécificité des tiers-lieux ou d’autres structures associatives et chantiers d’insertion dans l’écriture de l’appel à projet.
 
J’espère aussi que les partenariats tiers-lieux / organismes de formation ont été suffisamment pertinents pour que les réponses aux appels d’offres intègrent désormais les deux ensemble, avec l’idée de financer les tiers-lieux via des appels d’offre plutôt que via des subventions. Il y a entre 7 et 9 tiers-lieux qui ont prévu de répondre à nos appels d’offre avec un organisme de formation, ce qui est très encourageant. En quelque sorte, certains tiers-lieux apprenants ont réussi à s’intégrer dans un écosystème de « grossistes » de la formation. Et puis, les consortiums initiaux continuent à évoluer en fonction des thématiques sur lesquelles ils travaillent, à l’instar de la maison Glaz avec le CEFCM. C’est pourquoi l’animation durable de ces coopérations par Bretagne Tiers-Lieux nous apparait essentielle.
 
Côté financement, nous réfléchissons avec Bretagne Tiers-Lieux à un « Deffinov européen », car nous avons l’intime conviction que Deffinov mériterait d’être promu à cette échelle. Nous cherchons ainsi à identifier des acteurs d’autres pays européens qui ont expérimenté des programmes similaires, peut-être dans d’autres cadres mais avec la même philosophie. Nous nous appuyons sur le réseau European Association of Regional & Local Authorities for lifelong learning (EARLALL) dont nous faisons déjà partie. Globalement, il nous semble important d’accompagner, avec Bretagne Tiers-lieux, les tiers-lieux pour qu’ils investiguent le champ des partenariats et projets européens. 
 
Quelle vision de la formation ressortez-vous de cette expérimentation ?
 
Nous avons besoin de repenser, dans tous les domaines de la formation, la place de l’apprenant, à l’instar de ce que nous avons appris avec la culture numérique et la grande école du numérique. Aujourd’hui, les personnes ont envie et besoin d’être autonomes, d’être acteurs et actrices de leur formation, de leur parcours professionnel. Elles attendent que les apprentissages aient du sens pour elles et pour le monde qui les entoure. Aussi, on ne peut plus rester dans une logique unidirectionnelle de sachant-apprenant. Si je prends l’exemple d’une formation dans le bâtiment, certes il y a une certification avec des compétences précises, un parcours pédagogique défini, mais il existe différentes manières d’être maçon, différentes manières d’être couvreur. Les réalités des entreprises sont également variables et la complexité du monde est croissante, il est donc crucial de préparer les personnes formées à développer leur capacité d’adaptation. 
 
Ensuite, je me rends compte que nous demandons beaucoup trop à la formation : elle doit permettre d’apprendre à travailler ensemble, d’apprendre un métier, de s’affirmer, etc. La formation ne peut pas tout réparer à elle seule. Les publics visés par nos formations ont souvent besoin de rétablir au préalable un lien social. On ne suit pas une formation si on n’est pas déjà rassuré sur ses capacités de lien à l’autre, d’implication dans un collectif. En d’autres termes, pour apprendre, il faut avoir confiance en soi et en sa capacité à faire et à apprendre. Or, les tiers-lieux, mais aussi les associations de quartier, les clubs de sport, jouent un rôle clé sur ce point en portant un intérêt aux paroles des personnes, en leur faisant remarquer qu’elles savent déjà faire des choses, qu’elles ont des qualités, qu’elles peuvent venir enrichir un collectif, participer à la vie d’un lieu. De plus, les stagiaires ne viennent pas dans une formation comme le bâtiment ou le maritime par hasard, ils ont aussi des connaissances, ils peuvent partager des expériences, ils peuvent être acteurs de leur formation et la formation en sera enrichie. Nous le savons, les mettre en action et mettre en situation les apprentissages sont un gage de durabilité des projets personnels et cela permet de réduire les abandons en cours de route. Nous avons, donc, besoin d’une approche globale de la formation et non juste un « bonjour, venez vous former, ça va changer votre vie ». La formation est une étape et ce n’est pas forcément l’étape qu’il faut à ce moment-là de la vie de quelqu’un. Il faut remettre la formation au service des besoins des personnes et des territoires au lieu de chercher en premier lieu à remplir des formations. Enfin, l’apprentissage et le co-apprentissage, tels qu’ils sont pratiqués notamment dans les tiers-lieux ouvrent des possibilités de dialogue et de restauration de la confiance en l’autre dont nous avons fondamentalement besoin dans le contexte d’une montée des tensions et de la conflictualité partout dans le monde.
 
 
Pour aller plus loin
Chow Petit B., Gentils B., Gwiazdzinski L., Apprendre par les tiers-lieux ?, 2022
https://observatoire.francetierslieux.fr/apprendre-par-les-tiers-lieux/
La faculté des tiers-lieux de croiser personnes, cultures et savoirs dans un esprit de réciprocité amène les auteurs à les qualifier d’organisation apprenante basée sur l’entraide : « Au-delà de ce que nous apprenons concrètement, nous nous enrichissons aussi des autres, de leur histoire, de leurs mots, de leurs pratiques et de leur vision du monde. Dans cet apprentissage silencieux des cultures de chacun, nous finissons par comprendre les autres, y compris ceux avec qui nous serions a priori incompatibles, opposés. Nous pouvons parler d’éducation populaire. »
 
Dardot P., Laval C., 2015, Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte
Au-delà des formes et modes d’apprentissage, les deux auteurs estiment que les tiers-lieux jouent un rôle de médiation citoyenne assurant « une forme de diplomatie par l’apprentissage collectif et individuel, un moyen de redonner du pouvoir d’agir aux citoyens en se rapprochant de l’agir par les communs »
 
Sergent R., Etude DEFFINOV Tiers-lieux, analyse de projets pédagogiques de territoire en Bretagne, ESS Cargo & Cie, 2025. 
L’association Bretagne Tiers-Lieux — qui anime le réseau des tiers-lieux de la région et qui a accompagné les lauréats — a réalisé une étude sur le programme DEFFINOV que nous avons pu consulter. Elle aborde le point de vue des stagiaires mais aussi des organismes de formation et des tiers-lieux et propose une analyse des modèles de gouvernance des consortiums DEFFINOV.

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.