Interview

Nos patrimoines informationnels communs à l’épreuve des IA

Ce que l’histoire des TILIOS nous invite à imaginer en tiers-lieux à l’ère des IA génératives.

5 août 2026

Au coeur du mouvement (des) tiers-lieux pour les praticiens de la médiation numérique et les promoteurs d’un internet citoyen, la préoccupation d’entretenir en communauté des patrimoines informationnels rejoue nécessairement du fait de l’adoption (massive) des IA génératives.

Le mot “Intelligence” a en français deux significations : la capacité de comprendre, ainsi que la capacité à vivre en harmonie dans une communauté. Telle est à mon avis la seule solution au défi qui se pose aujourd’hui à l’Humanité : vivre en Intelligence — Dominique Sciamma, 1989

Ces deux phrases font office de conclusion de l’article In I.T., « I » Stands for Intelligence, publié en 1989, à l’occasion du colloque Franco-japonais « Harmonie entre Technologie et Culture ». Près de 40 ans plus tard, alors que nos quotidiens informationnels se sont profondément transformés – avec la démocratisation du web, des médias sociaux, des mobiles et désormais des agents IA – et que notre vulnérabilité au nouveau régime climatique s’est confirmée (avec la sucession d’inondations, incendies, canicules, etc.), ce défi de vivre en intelligence apparait plus jamais à l’ordre du jour.

Il est intéressant de rappeler que ce sentiment de vivre unmoment charnière, au croisement de TOUS les enjeux (politiques, écologiques, économiques, technologiques, etc). était tout aussi intense au début des années 2010, aux prémisses du mouvement tiers-lieux, dont le manifeste des tiers-lieux (libres et) open source (« TILIOS ») – publié début 2013 – rend parfaitement compte.

En particulier, on peut lire en page 18 de ce manifeste : « Le tiers-lieu transpose les mécanismes de partage et de diffusion des savoirs propres à Internet sur le(s) territoire(s). Par le tiers-lieu, l’accès aux informations est couplé à l’accès à un espace d’application. Il ne s’agit plus uniquement de savoir mais également de faire. De transformer les savoirs en action, en bas de chez soi.« 

Comme le disent Sylvia Fredriksson et Yoann Duriaux dans leur article dédié aux TILIOS, « Le tiers-lieu est [alors] pensé, selon un principe de transposition culturelle et technique de l’univers des logiciels libres et open source, en tant que distribution, sur le modèle GNU/ Linux. Son code source est ouvert et documenté sur Movilab qui constitue le patrimoine informationnel commun de l’ensemble des contributeurs du réseau. L’ensemble de ces ressources, assemblées sur les pages wiki, peuvent aboutir à un produit, un service, un événement, sur un principe de fork (qui consiste à détourner un code existant en lui faisant prendre une autre direction que celle initialement prévue).« 

Fort de cette grille de lecture, dans une période aux apparences pré-révolutionnaires (« Printemps Arabe » en 2010, « Occupy Wall Street » et Mouvement des Indignés en 2011, « Nuit Debout » en 2016, « Gilets Jaunes » en 2018, etc.), les années 2010 ont ainsi été marquées par une intense et stimulante pratique de la documentation en réseau, se manifestant par le déploiement d’une constellation de sites-ressources : Fork The World, École du terrain, encyclowpedie, Fabrique des Mobilités, etc.

Cette pratique se prolonge aujourd’hui par des sites-enquêtes en contexte de crise : covid-initiatives en lien avec le confinement de 2020, la canche en commun en lien avec les inondations dans le Pas-de-Calais en 2024, les doléances en lien avec l’objectif de rendre accessibles au moment des présidentielles les doléances rédigées par des milliers de citoyens au plus fort de la crise des Gilets Jaunes, Pyrocène 2026 en lien avec les feux et vagues de chaleur de cet été, etc.

Chemin faisant, ce qui s’affirme, c’est la portée démocratique de ce travail de tissage et maillage documentaire en prise avec les transformations de nos milieux de vie,ce travail étant exercé par des chercheurs, journalistes, habitants, etc. principalement à titre bénévole et pour l’intérêt général.

Alors que le « capitalisme numérique » impose son ordre (cf. Sébasbien Broca), le voie ouverte par TILIOS nous incite à radicalement faire le choix des communs (qui articule archives ouvertes, corpus annotés, bibliothèques de cas d’usage, conventions de réciprocité, mécanismes de co-financement, etc.) sous réserve de se doter d’infrastructures civiques senbibles aux situations critiques (cf. Antoine Burret, Pascal Desfarges, RFFlabs) gouvernés démocratiquement, ce que préfigure tiers-lieux.org, un réseau social (en création) pensé pour le pouvoir d’agir en tiers-lieux.

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.