Peut-on se passer des boîtes à outils pour faire circuler nos démarches ? De Rennes à Redon, en passant par Béthune, les expériences accompagnées par Coop’Eskemm dessinent un autre chemin pour la recherche-action. Contre les méthodes standardisées et les kits clés en main, il s’agit de proposer des enquêtes situées, de tisser des complicités patientes et d’ouvrir des espaces de politisation. D’une expérience à l’autre, loin d’essaimer une méthode, c’est une culture politique singulière de l’enquête et de l’émancipation qui se partage.
L’itinéraire commence à Rennes en 2014, se poursuit à Redon quatre ans plus tard, continue à Béthune en 2021 puis revient à Rennes. Tout au long de ces douze ans, Keur Eskemm, puis Coop’Eskemm, contribuent par la recherche-action à l’émergence de tiers-lieux : le Laboratoire artistique populaire (LAP) au sein de l’Hôtel Pasteur alors en préfiguration, Le Parallèle, Le Passage à Niveaux et le Bâtiment à Modeler (BAM).
Toutes ces initiatives, retrace Maxime Lecoq, doctorant en sociologie en Cifre et cofondateur de Coop’Eskemm, portent des critiques sociales qui visent « à requestionner les modes d’intervention conventionnels vers les jeunes adultes, notamment ceux réputés de classe populaire ». Construites autour d’une démarche collective de réappropriation, de co-enquêtes dans le territoire et d’une volonté de reconstituer un espace public d’un espace vacant, les logiques d’intervention comportent des similitudes tout en affirmant leur singularité.
Alors, à partir du LAP, la jeune coopérative de recherche aurait pu « avoir une approche très libérale, le modéliser, monter des formations et construire un modèle économique basé sur la privatisation des connaissances ». Mais les chercheurs prennent un autre parti, celui « de s’engager dans des formes situées et impliquées » et d’accompagner des collectifs qui « se questionnent sur leur propre projet, leurs propres liens aux jeunes et leur propre territoire ». À rebours d’une forme de réplicabilité, ils s’inscrivent dans « un mode de circulation des connaissances ».
Cette façon de faire recherche, mais aussi de faire circuler la recherche, s’inscrit en faux contre les démarches d’évaluation et mesures d’impact. C’est donc une invitation à les mettre en tension que propose cet article. Comment penser des recherches en tiers-lieu qui tiennent ensemble la dimension réflexive et la dimension politique et permettent de faire collectif ? Comment repositionner la recherche comme point de départ pour une co-production des savoirs plutôt que comme évaluation finale ? Et comment réaffirmer des approches par le tâtonnement ?
Répliquer et essaimer, vecteurs de dépolitisation des projets ?
Dans l’un des lieux que traverse son itinéraire, la coopérative Coop’Eskemm est confrontée à des acteurs qui héritent d’un « modèle façonné par une vision plus libérale de l’économie sociale et solidaire : on se dit que si un truc marche quelque part, on n’a qu’à le reproduire et ça va marcher partout, dans une vision très descendante mais aussi très productiviste et utilitariste », souligne Maxime Lecoq. Encouragés par des réseaux qui accompagnent la montée en échelle, « ces acteurs se retrouvent néanmoins en difficulté dans leur manière de franchiser, de transmettre et d’essaimer, parce qu’ils ne passent pas de temps avec les gens en situation au quotidien ».
Les associations franchisées qui se créent, animées par le souhait de « questionner le rapport des publics avec les artistes », en viennent néanmoins rapidement à s’émanciper du modèle. Car elles commencent à affirmer « leur référentiel du territoire, leur connaissance, leurs liens avec les jeunes et leur positionnement », observe Maxime Lecoq. Une singularité qui conduit les associations à se montrer « critiques de leur modèle d’essaimage et de reproductibilité. Les acteurs voient bien qu’ils atteignent de nombreuses limites ».
La réplicabilité et l’essaimage sont ainsi les deux faces d’une même pièce : la dépolitisation des projets. En s’interrogeant sur la manière de refaire, « on ne pose pas du tout la question des changements qu’on veut opérer et on n’est pas attentif aux critiques portées par les jeunes, au sens originel de la démarche », dénonce le chercheur. Dans cette perspective, ce qui facilite l’essaimage de projets – la modélisation d’un projet, l’adaptation de ce qui « fonctionne » –, c’est précisément ce qui contrevient à leur sens.
Contre les outils, favoriser la posture
La recherche-action que pratique Maxime Lecoq ne repose pas sur une méthode ou des outils. Elle se construit davantage dans une posture. Celle-ci consiste, propose le chercheur en citant Pascal Nicolas-Le Strat, à ne pas supposer qu’elle commence avec l’arrivée des chercheurs. Il s’agit plutôt de « considérer les collectifs [de jeunes, en l’occurrence] comme étant déjà en recherche », de comprendre « qu’il y a une antériorité de la recherche, des gens qui se posent déjà des questions, des connaissances qui circulent déjà ». Ce « déjà-là » de la recherche s’est passé des outils du chercheur.
En refusant le terme d’outil, l’objectif est de « se défaire d’une certaine grammaire ». Ce n’est pas tant, donc, que les collectifs en présence n’ont eux-mêmes pas d’outils, c’est qu’il s’agit de caractériser cette fabrique de la recherche dans d’autres registres de discours. Car les mots « outil » ou « participation », par exemple, induisent – voire construisent – des postures. « Si on utilise le mot participation, on crée de grandes équivoques avec les pouvoirs publics qui ne vont pas mesurer à quel point on propose une autre vision des choses », souligne Maxime Lecoq. Il convient alors « de mettre les mots au travail ».
Cette façon dont certains mots peuvent jouer contre le sens, c’est aussi ce que souligne Miléna Koutani, docteure en architecture. Au Hangar Zéro, Au Hangar Zéro, où elle a fait une partie de sa recherche, la chercheuse a pu observer comment la lecture des principes clés d’une gouvernance démocratique, avec « des collèges, un cercle de gestion, un cercle d’orientation et des directeurs généraux » a pu, selon les témoignages de plusieurs bénévoles, enrayer l’organisation de la SCIC : « il semblerait que ça ait un peu fossilisé le fonctionnement. Certaines personnes, qui n’avaient pas les mêmes bases militantes, comprenaient mal comment fonctionnaient le collectif et la coopérative ».
« J’ai l’impression, reprend Miléna Koutani, que les boîtes à outils qui sont formalisées dès le départ, justement pour éviter une verticalisation du pouvoir, ne génèrent en fait pas de processus démocratique s’il n’est pas vraiment questionné ». Se passer d’outils, c’est remettre en circulation des manières de faire recherche, entre différentes démarches mais aussi au sein d’une même expérimentation. Dans les mots de la chercheuse, c’est « mettre à plat des questions ».
Recréer du sens commun
Cette mise à plat est passée, dans sa recherche, par des entretiens pouvant durer jusqu’à six heures. Car la parole déployée sur le temps long est, en soi, un dispositif d’échange, de convivialité, d’hybridation. C’est ce dont témoigne aussi Élodie Réquillart. Depuis La Condition publique à Roubaix, la doctorante en géographie en Cifre propose une recherche qui « s’ancre dans l’ambiance du quartier, dans ses valeurs, dans son identité, et même dans son rythme », pour étudier les relations et les processus entre le tiers-lieu de La Condition publique, le territoire où il s’ancre et les personnes qui s’y investissent. La méthodologie se construit à partir du quotidien.
À travers des « petits déjeuners de recherche », Élodie Réquillart se met en recherche avec les acteurs de La Condition publique et du quartier. Une matinée par mois, autour d’une question de débat, salariés et publics se retrouvent et essaient « de se créer et s’approprier un langage commun ». La démarche vise à créer « un espace interface où discuter de sujets avec toutes ces personnes et se rendre compte des différents points de vue pour recréer du sens commun ». Les mots sont, en quelque sorte, resignifiés par ces interactions.
La recherche-action devient une manière de tisser des complicités. Celles-ci s’articulent autour d’enjeux politiques, rappelle Maxime Lecoq en revenant sur une expérience. « Au bout d’un moment, je me suis rendu compte qu’on ne parlait pas le même langage », note-t-il. Il ne s’agit pas de trouver des solutions, « d’intervenir auprès des jeunes et de leur donner un lieu pour qu’ils soient contents » mais bien plutôt « de mettre en expression leur rapport au politique ». Le dialogue se construit en miroir d’interpellations et impose de questionner les conditions matérielles d’un faire recherche vraiment collectif.
Construire une culture politique
In fine, l’enjeu de la circulation des démarches de recherche-action, au sein de collectifs et entre territoires, est bien celui-ci : construire une culture politique. La chercheuse Julie Champagne en témoigne à l’endroit du réseau des Crefad. Ce qui se transmet, « ce ne sont pas que des outils, ce ne sont en fait surtout pas des outils. C’est une culture commune ». Celle-ci se construit par du temps passé ensemble malgré des espaces de partage de plus en plus difficiles à préserver dans un contexte d’urgence politique, économique ou écologique.
Ces temps de rencontre se déroulent sur plusieurs journées : « ce n’est pas juste une demi-journée en visio. On part de chez nous, on loue des gîtes ou des auberges de jeunesse, on dort sur place. On prend du temps pour travailler et discuter, mais aussi passer des soirées ensemble, jouer ensemble, construire une culture politique en fait ». C’est en partie par les trajectoires de personnes qui se croisent dans ces espaces que se développe « une sorte de proximité dans les manières de faire et dans ces cultures politiques », soutient Julie Champagne.
À travers l’entraînement mental, l’arpentage, le récit de vie, « certaines manières de transmettre », les expériences sont mises en partage. C’est là la condition pour construire des itinéraires de démarches qui visent véritablement, pour en revenir aux mots de Maxime Lecoq, « une transformation des rapports sociaux ».
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.