Les bibliothèques universitaires ont pour mission de soutenir et d’accompagner les activités de recherche et d’enseignement. Elles rendent accessibles les ressources documentaires nécessaires aux étudiants et aux chercheurs, et jouent un rôle primordial dans l’acquisition des compétences informationnelles. Mais au-delà de leurs fonctions documentaires, les bibliothèques universitaires accompagnent les transformations pédagogiques et s’adaptent aux besoins nouveaux des étudiants et des chercheurs. Carrefours des savoirs, ouvertes sur leurs territoires, les bibliothèques universitaires constituent aussi des lieux de vie, d’apprentissage et de découverte, qui proposent de plus en plus des espaces permettant d’expérimenter, d’échanger, et d’apprendre autrement. Au prisme de ces évolutions, il n’est pas rare de les voir associées aux notions de « troisième lieu » voire de « tiers-lieu »Cette notion a notamment été mise en valeur par les travaux de Mathilde Servet : Les bibliothèques troisième lieu, 2009, Dépôt de mémoire – DCB17 – SERVET Mathilde.. Toutefois, si le concept de « tiers-lieu » est inspirant pour les bibliothèques universitaires qui assurent leurs missions documentaires dans un souci constant de l’expérience usager, l’appropriation de ce concept n’est pas si évidente. Les regards croisés des directrices et directeurs des trois services communs de la documentation des Universités normandes interrogent la définition de « tiers-lieu » et le rapport des bibliothèques universitaires à ce concept.
- Vous dirigez respectivement les services communs de la documentation (SCD) des Universités Le Havre Normandie, Caen Normandie, et Rouen Normandie. Pouvez-vous nous présenter en quelques mots votre service, ainsi qu’un projet ou un service caractéristique ?
Mathilde Poulain : Le service commun de la documentation de l’Université Le Havre Normandie est composé de deux bibliothèques universitaires (BU), la BU centrale et la BU de l’IUT, toutes deux situées dans la ville du Havre pour un public d’environ 8000 étudiants. La plus grande, la BU centrale, représente près de 8000 m2 largement ouverts sur la ville. Cet espace nous permet d’y développer une activité importante d’animation culturelle, de nouer de nombreux partenariats avec différents acteurs du territoire, et de faire de la bibliothèque universitaire un point d’accueil central et emblématique de l’Université.
Grégor Blot-Julienne : L’Université de Caen Normandie accueille plus de 30 000 étudiants, répartis sur plusieurs campus à Caen, mais aussi à Alençon, Cherbourg, Saint-Lô, Lisieux et Vire. Le réseau compte 18 bibliothèques et chaque campus, à l’exception de Lisieux et Vire, dispose d’une bibliothèque universitaire. Si celles-ci sont en majorité des bâtiments récents et bien agencés, nous avons pour projet de construire une nouvelle bibliothèque à Saint-Lô ainsi que de rénover la grande bibliothèque historique de l’Université, la bibliothèque Pierre-Sineux, construite durant les années 1950. Le projet de service du SCD entre en résonance avec le Schéma directeur Vie étudiante de l’Université, avec une volonté forte de développer de nouveaux espaces au service de la communauté universitaire (une épicerie solidaire, un tiers-lieu en partenariat avec le Crous…). Les bibliothèques s’inscrivent dans cet écosystème de campus plus global.
Christelle Quillet : Le SCD de l’Université de Rouen Normandie est composé de six bibliothèques universitaires réparties sur les différents campus disciplinaires de l’Université (à Rouen bien sûr, mais aussi à Mont-Saint-Aignan, Evreux et Saint-Étienne-du-Rouvray). Il coordonne également l’activité de six bibliothèques associées (bibliothèques de laboratoire par exemple). L’Université possède une Maison de l’Université au cœur du campus historique de Mont-Saint-Aignan, qui propose des espaces de rencontres informelles avec notamment un lieu d’exposition en libre accès, une salle de spectacle, et un tiers-lieu accessible sur réservation dont l’aménagement modulable favorise le travail collaboratif et l’intelligence collective. Dans cette dynamique, le SCD a le projet de construction d’un Learning Center, dont les travaux doivent commencer cette année. Par ailleurs, le SCD développe ses services et, en 2024, nous avons ainsi mis en place la bibliothèque d’objets, la « BOB », qui permet d’emprunter des objets nécessaires aux études et à la vie quotidienne. Le SCD a également rejoint le dispositif « Platon » qui permet d’améliorer l’accès à la documentation pour les personnes en situation de handicap.
- Certains de vos services me semblent s’apparenter à des activités de type « tiers-lieu » ou de « bibliothèque troisième lieu » telle que popularisée en France par Mathilde Servet à la fin des années 2000. Plusieurs bibliothèques de collectivités territoriales sont d’ailleurs considérées comme des tiers-lieuxPar exemple, la médiathèque Entre Dore et Allier à Lezoux, ou La Bulle à Annemasse.. Qu’en est-il exactement pour vos bibliothèques ? Plus largement, selon vous, les bibliothèques universitaires peuvent-elles s’apparenter à des tiers-lieux ?
Grégor Blot-Julienne : La BU n’est pas à proprement parler un « tiers-lieu », si on considère la définition de R. Oldenburg selon laquelle c’est un lieu situé hors du domicile et du lieu de travailRay Oldenburg, The Great Good Place, 1989. : les étudiants ne sont certes pas des employés, mais quand ils viennent à l’Université et à la BU, c’est bien pour y travailler, donc on s’éloigne un peu de la définition originale. C’est important qu’il y ait des lieux qui correspondent à cette définition, mais ce n’est pas forcément en bibliothèque universitaire que cela peut se développer à mon sens, pour des raisons de conflits d’usages notamment. La BU doit rester un espace de travail. En revanche, modifier les espaces et proposer des espaces qui n’existaient pas jusqu’à présent, c’est dans cette logique que s’inscrit le SCD de Caen Normandie.
Mathilde Poulain : Je ne suis pas persuadée qu’on puisse dire que nous sommes un « tiers-lieu », car la BU reste en effet un lieu de travail. Pour autant, les bibliothèques ont beaucoup évolué pour aller au-delà de l’offre traditionnelle « tables et chaises » et offrir un ensemble d’espaces et de services qui englobe toute l’expérience étudiante universitaire : on propose désormais des espaces pour faciliter le travail collectif, des assises différenciées, et les modalités de fréquentation ont changé. C’est certes un lieu de travail, mais aussi un lieu de séjour long. C’est pourquoi on propose de quoi faire une pause, comme faire un puzzle à plusieurs par exemple. Nous ne sommes pas un « tiers-lieu », mais nous sommes aussi plus qu’un espace de travail. Le travail y est vu dans toutes les dimensions de la vie étudiante. Par ailleurs, pour ce qui est de la construction collective dans laquelle les usagers sont amenés à créer des choses et qui constitue selon moi un élément important des « tiers-lieux », je ne suis pas sûre que cela existe beaucoup en bibliothèques universitaires. On a bien sûr essayé d’associer les étudiants pour la rénovation d’espaces par exemple, mais c’est finalement difficile d’être dans la co-construction avec des usagers qui, par nature, ne restent pas longtemps. L’Université, dont fait partie la bibliothèque, c’est un établissement de passage, et c’est donc davantage à nous de proposer des solutions.
Grégor Blot-Julienne : Je rejoins Mathilde Poulain. Notre projet de service a été élaboré en partie avec des retours d’enquêtes de public (enquête Libqual+L’enquête Libqual+, développée par l’Association of Research Libraries, est une enquête de public qui mesure la perception par les usagers de la qualité des services de leur bibliothèque., focus group). Nos étudiants sont très contents de nos services et ne sont pas forcément force de proposition, sauf en master/doctorat, surtout s’ils ont eu une expérience de mobilité internationale dans des pays anglo-saxons ou scandinaves où les bibliothèques universitaires sont mieux dotées qu’en France. Co-construire est toujours intéressant, mais nous sommes des professionnels de la documentation et nous avons été formés pour cela, et c’est donc aussi à nous de proposer des évolutions. La question de l’adaptation des horaires aux besoins de nos usagers et aux spécificités de chaque territoire est un bon exemple : ainsi, trois bibliothèques à Caen ferment à 23h en semaine, et les BU d’Alençon ou de Cherbourg ferment à 20h. Les expériences d’ouverture plus tardives encore n’avaient pas trouvé leur public.
Christelle Quillet : Je suis d’accord avec mes collègues. Et en même temps, j’ai en tête l’exemple de la bibliothèque universitaire du campus d’Evreux, qui a été complètement réaménagée et qui se rapproche peut-être le plus du « tiers–lieu », avec des espaces modulables qui permettent le travail en îlots ou en grands groupes et une réelle appropriation du lieu par les étudiants. Le responsable de la bibliothèque fait beaucoup participer les usagers, en rassemblant par exemple régulièrement un petit groupe d’étudiants volontaires autour d’un café. Il a réussi à instaurer la confiance nécessaire à ce type de projet, dont parle Mathilde Servet. Dans une autre bibliothèque, celle du campus Sciences et ingénierie à Saint-Etienne-du-Rouvray, les étudiants ont vraiment pris l’habitude de participer à l’animation du lieu, avec notamment l’organisation de soirées jeux en partenariat avec une association étudiante. La bibliothèque est également un espace citoyen : elle organise des soirées jeux auxquelles participent souvent les gens du quartier, ou accueille les « rencontres du refuge » en collaboration avec la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), le campus étant labellisé refuge LPO. Cette dynamique à l’œuvre via l’action culturelle rend le site particulièrement vivant et diversifie les usages du lieu. En ce sens, on pourrait parler de « tiers-lieu » quand l’espace est mis à disposition pour d’autres usages, d’autres publics. Mais, comme mes collègues, je trouve que la question de la co-construction est difficile : c’est un travail de fond avec des pratiques étudiantes très différentes – certains ont une attitude purement consommatrice de la bibliothèque, d’autres y vivent presque sur place – et un calendrier universitaire très court et ramassé qui ne laisse pas une grande marge de manœuvre. Par ailleurs, un projet de construction, c’est très politique, surtout sur un grand campus, et les initiatives, y compris en termes de contribution des usagers, sont restreintes.
Mathilde Poulain : Je ne suis pas très à l’aise avec le concept de « tiers-lieu » pour les bibliothèques universitaires. Mais si être un « tiers-lieu », c’est répondre aux attentes du public, faire des propositions qui collent aux besoins, que le lieu est réussi et que les gens se l’approprient, alors oui, dans ce cas, on peut dire que les BU sont des « tiers-lieux ».
Grégor Blot-Julienne : Cela remonte à plus de dix ans maintenant, mais lorsqu’on travaillait sur le premier projet de service, on disait vouloir s’inspirer des tiers-lieux, mais je ne crois pas qu’on ait jamais dit qu’on se transformerait en tiers-lieu. On s’inspire par exemple de la lecture publique pour favoriser l’interaction entre les gens, et on réfléchit à comment adapter l’outil « bibliothèque » à de nouveaux besoins, mais finalement, on se rend compte que le concept de « bibliothèque » fonctionne encore très bien.
Mathilde Poulain : D’autant que beaucoup d’usagers attendent des choses assez traditionnelles d’une bibliothèque universitaire : de la documentation et du silence pour travailler principalement. On envisage d’ailleurs d’expérimenter une salle silence, sans portable, pour la période des examens. C’est faisable car les locaux sont suffisamment modulables, ce qui évite les conflits d’usages dont parlait Grégor Blot-Julienne. Finalement, un certain nombre d’usagers, pour qui la question du bruit est centrale, ne seraient pas favorables à ce que la bibliothèque devienne un lieu de création et de co-working par exemple.
Christelle Quillet : J’ai eu un échange avec un élu étudiant sur ses attentes concernant le futur Learning Center, et cela m’a particulièrement marquée : les étudiants souhaitaient pouvoir tout faire sans sortir de la BU, c’est-à-dire avoir un lieu fonctionnel où ils puissent travailler, seuls ou en groupe, se restaurer, faire une pause, se détendre ou se reposer, sans avoir à sortir du bâtiment. Je remarque aussi un vrai besoin de pouvoir travailler ensemble, les uns à côté des autres, même pour un travail individuel. Certains besoins exprimés peuvent surprendre : pour la cartothèque de la bibliothèque de Rouen, un enseignant nous a demandé d’avoir une table suffisamment grande pour pouvoir s’installer autour et étudier les cartes sous forme d’atelier.
Grégor Blot-Julienne : L’exemple de Christelle Quillet me fait penser qu’à Caen, la cartothèque avait été supprimée dans une bibliothèque associée, mais qu’elle a rouvert récemment car c’était redevenu un besoin. Ce retour au physique, à la matérialité, m’interroge sur la capacité des étudiants à gérer leur temps. Parce que certains outils, numériques notamment, ont été conçus pour solliciter les gens, et une des vertus des bibliothèques, c’est qu’elles offrent un cadre qui permet de s’abstraire de cela pendant un temps.

Puzzle participatif à la bibliothèque universitaire d’Evreux, Université de Rouen Normandie
- Si vous ne vous considérez pas comme des « tiers-lieux », ne peut-on tout de même pas considérer les bibliothèques universitaires – du moins pour partie – comme des lieux qui favorisent les rencontres et les échanges et encouragent les projets collectifs et le « faire ensemble », pour reprendre la définition des tiers-lieux que donne Ray Oldenburg dans les années 1980D’après France Tiers-lieux, le terme « tiers-lieu » définit « un lieu où les personnes se plaisent à sortir et se regrouper de manière informelle, situé hors du domicile (first-place) et du lieu de travail (second-place). Ce sont des lieux du faire ensemble : des leviers d’innovation grâce aux espaces partagés qu’ils offrent, des lieux de rencontres et de partage qui encouragent aux collaborations et aux projets collectifs. ». ? Certains espaces de vos bibliothèques se rapprochent-ils plus spécifiquement de cette définition ?
Mathilde Poulain : Le SCD du Havre a créé en 2018, à la faveur de crédits régionaux, la Capsule, un learning lab dédié à l’expérimentation, à l’évolution et au partage des pratiques pédagogiques, pour et par la communauté universitaire. Le projet a commencé avec le recrutement d’un ingénieur pédagogique, rattaché à la bibliothèque, et il a précédé la création d’un service d’appui pédagogique au sein de l’Université. C’est désormais ce service qui anime le learning lab, même si l’espace est toujours géré par la bibliothèque. Le lieu est volontairement low tech – il propose simplement un vidéo projecteur et un outil de visioconférence –, mais il est d’une grande modularité et permet de nombreuses configurations. En octobre 2025, nous avons souhaité faire évoluer cet espace en gaming lab : nous mettons désormais à disposition de la communauté universitaire un ensemble de jeux pour ludifier la formation et les séances pédagogiques. Cet espace a été co-construit avec le service d’appui pédagogique de l’Université, et est principalement ouvert aux enseignants et leurs élèves, aux ingénieurs pédagogiques et aux formateurs de la BU. La présence de cet espace dans la BU et les échanges qu’il suscite permettent de faire infuser l’innovation pédagogique et la ludification dans les équipes de formateurs de la BU, qui s’inspirent de ces méthodes pour ludifier et diversifier leurs formations à la maîtrise de l’information.
Grégor Blot-Julienne : La BU Rosalind-Franklin, située sur le campus 2 à Caen, est la plus grande bibliothèque du SCD par le nombre de places proposées. Son aménagement initial ne correspondant plus aux usages actuels, nous avons revu l’aménagement complet des espaces pour proposer une organisation qui donne à voir l’offre documentaire de la bibliothèque dans son ensemble, et qui permette différentes postures de travail. Nous avons donc réaménagé l’ensemble des salles de travail en groupe avec un équipement à la fois numérique et analogique ; ce qui a ensuite été étendu à la totalité des salles de travail du réseau. Nous avons travaillé les assises variées (vélos-pupitres, tables permettant la station debout…) afin de diversifier les postures de travail et de lecture possibles. On a souhaité aussi prendre en compte l’expérience étudiante dans sa totalité et offrir des services et des espaces qui permettent aux usagers de reconstituer leur capacité de travail et leur concentration. Lorsque nous prêtons des jeux par exemple, ceux-ci sont présentés en fonction de la durée moyenne d’une partie, ce qui permet aux étudiants de gérer leurs pauses. On propose aussi des cocons de sieste pour répondre au besoin de sommeil de certains usagers. On ne s’éloigne pas du travail universitaire, mais on tient compte de la diversification des formes de travail tout en essayant d’éviter les conflits d’usage (prêts d’ordinateurs portables, de lecteurs DVD, de modèles anatomiques, de calculatrices, de kits de géométrie… toujours en lien avec la pédagogie). Enfin, la BU Rosalind-Franklin a inauguré en octobre 2025 un fablab, qui ouvrira au public au printemps 2026. Nous nous sommes appuyés sur le Schéma directeur Vie étudiante de l’Université qui promeut l’adaptation de l’Université et de ses espaces aux différents besoins de la communauté étudiante, tout au long de la journée. C’est un projet ancien, qui a pu finalement voir le jour grâce à des crédits Contribution de vie étudiante et de campus (CVEC), et conçu avec des enseignants-chercheurs qui avaient identifié le besoin pour leurs étudiants d’accéder à un certain nombre de machines et d’équipements en dehors des heures de cours. L’idée est donc de proposer dans un espace de la BU un fablab à l’équipement identique à celui proposé par une composante du campus, mais de l’ouvrir plus largement. L’Université a par ailleurs un partenariat avec un fablab situé dans le centre-ville de Caen, Le Dôme, ce qui permet d’équilibrer l’offre dans une ville comme Caen.
Christelle Quillet : Je peux évoquer le projet de construction du Learning Center sur le campus de Mont-Saint-Aignan, dont l’ouverture est prévue en 2029, pour remplacer la BU Lettres construite en 1965. Nous avons visité différentes bibliothèques pour nous inspirer, notamment Lilliad à Lille, le Pixel à Nanterre, la Bibliothèque Sorbonne Nouvelle à Paris, le Studium à Strasbourg et le Learning Center de Mulhouse. Le futur bâtiment a pour objectif d’obtenir le label Passivhaus Le label international Passivhaus certifie les bâtiments à très faible impact environnemental (bâtiments passifs)., ce qui en fera un bâtiment entièrement autonome énergétiquement (collecte des eaux pluviales, panneaux solaires, matériaux biosourcés…). Le programme du futur Learning Center prévoit notamment une trentaine de salles de travail avec une capacité de 1 à 8 places selon les salles, deux salles de formation modulables, des postes de travail diversifiés avec des assises classiques et d’autres plus détendues, une cafétéria, une salle permettant le visionnage de DVD et un espace culturel dans le hall. Ces espaces seront complétés par une offre de services adaptée : de larges horaires d’ouverture et un espace de co-working qui restera ouvert tard après la fermeture de la bibliothèque. Tous les espaces seront réservables par la communauté universitaire, étudiants comme personnels. L’autre exemple intéressant dont j’ai parlé précédemment, c’est la bibliothèque du campus d’Evreux. C’était une petite bibliothèque de proximité dont le bâtiment était très sonore et inadapté aux fonctions d’une bibliothèque. Il a été partagé en zones, qui ont trouvé avec les usagers chacune leur destination, puis ces zones ont été équipées grâce à la CVEC, ce qui a complètement transformé la bibliothèque. Un grand espace très sonore, anciennement magasin de périodiques, a été doté d’un équipement acoustique adapté et de mobilier sur roulettes : il est devenu entièrement modulable, et peut être utilisé pour de nombreux usages (enseignement, réunions, ateliers…) offrant un espace à la communauté universitaire et aux partenaires locaux. Depuis, le côté « tiers-lieu » se révèle particulièrement dans cette bibliothèque. C’est en quelque sorte une vitrine pour le projet du futur Learning Center de Rouen, même si ce modèle est peut-être plus adapté à une petite bibliothèque qu’à une grande. Par ailleurs, pour se rapprocher du modèle « tiers-lieu », il faudra aussi mettre en œuvre un solide programme d’animations et créer des liens avec la communauté universitaire, et notamment les enseignants.
- Donc si je comprends bien, vous n’êtes pas des tiers-lieux, mais les tiers-lieux vous ont inspirés. Pouvez-vous décrire comment ?
Grégor Blot-Julienne : Cette approche nous a permis d’expérimenter des choses, de voir ce qui marchait ou pas, et de nous adapter. Par exemple, à la BU Rosalind-Franklin, nous avons lancé une expérimentation autour du jeu d’échecs avec des enseignants-chercheurs en mathématiques, et on s’est aperçu que les étudiants aimaient jouer. On a donc souhaité élargir l’offre, créer une vraie ludothèque, et généraliser ce service dans les autres bibliothèques du réseau. Mais il y a des BU où cela a été un flop absolu, non pas parce que les étudiants étaient différents, mais parce que la configuration et les normes du lieu excluaient le jeu dans les espaces de la bibliothèque. Ainsi, à la bibliothèque de santé Madeleine-Brès, dès que le prêt de jeu a été autorisé en dehors de la bibliothèque – dans un espace proche du Crous -, cela a finalement fonctionné. On se décomplexe sur un certain nombre de choses et on sait que tout ne va pas réussir. On évalue, on adapte. C’est ce que permet cette approche, sans être propre à la notion de « tiers-lieu ». Par exemple, l’offre de cocons de sieste a subi un regard assez critique au début. Pourtant, quand on a généralisé ce service au sein des bibliothèques, il a très bien fonctionné car, d’une part, il correspondait à un vrai besoin, et d’autre part, nous avons été attentifs aux conflits d’usage et nous n’avons pas mis en place ce service au détriment d’autres services.
Christelle Quillet : Je rejoins Grégor Blot-Julienne, on teste des choses, on évalue et on s’adapte. Les bibliothécaires essaient de nouvelles formes de pédagogie (classes inversées, méthodes ludo-pédagogiques…) dans les formations à la recherche de l’information ; on aménage de nouveaux espaces et on propose de nouveaux services en faveur du bien-être et de la réussite étudiante (assises confortables, prêt d’objets…). On essaie d’avoir une approche « tiers-lieu », même s’il est difficile de parler de co-construction.

La Capsule à la bibliothèque universitaire du Havre, Université Le Havre Normandie
- Les tiers-lieux ont chacun un ancrage territorial fort, de votre côté quels liens entretenez-vous avec votre territoire ?
Mathilde Poulain : Le SCD du Havre a construit un solide ancrage territorial autour de sa politique culturelle. La bibliothèque dispose de locaux qui permettent d’accueillir des manifestations culturelles d’ampleur, elle a été conçue avec un grand atrium, comme un point d’entrée sur la ville pour l‘Université. Nous proposons une programmation culturelle ambitieuse, et nouons de nombreux partenariats avec les établissements culturels du territoire : bibliothèque municipale, théâtre, scène musicale… Nous menons également une politique active en direction des collégiens afin d’ouvrir la bibliothèque sur la ville. Enfin, nous contribuons au Campus Polytechnique des Territoires Maritimes et Portuaires, qui associe différents acteurs de l’enseignement supérieur et de la recherche du territoire autour des grands enjeux scientifiques et sociétaux actuels. Dans ce cadre, nous organisons des rencontres et des expositions. Plus largement, nous avons une réelle volonté de travailler sur des thématiques de recherche et d’enseignement propres au territoire et de développer la médiation scientifique autour de la dimension « art et science ».
Christelle Quillet : Le projet de service 2026-2030 sera largement axé sur le projet de Learning Center en construction. Ce nouveau bâtiment étant financé par la métropole, la région et l’Etat, nous travaillons à une ouverture large sur le territoire et à une programmation culturelle qui s’articule notamment autour des sciences et de la culture scientifique, ce qui ouvre la possibilité de nombreuses coopérations locales et régionales. Le projet de service intègre des projets de coopération avec d’autres acteurs du territoire, et en particulier avec les bibliothèques municipales des villes qui hébergent un campus universitaire. Nous avons aussi un projet de bibliothèque numérique patrimoniale avec la bibliothèque municipale de Rouen. Enfin sur le plan documentaire, nous mutualisons certains abonnements avec les membres de la Communauté d’universités et établissements (Comue) Normandie Université.
Grégor Blot-Julienne : C’est important pour nous d’être en lien avec les différents acteurs du territoire et de nouer des partenariats. Les collectivités territoriales contribuent au financement de nos projets immobiliers, à travers les contrats Plan Etat-Région, comme pour les projets de bibliothèques à Saint-Lô et à Caen. Nous avons des partenariats avec les sociétés savantes locales autour des questions documentaires, patrimoniales et de médiation de la culture scientifique et technique. Chaque année, nous organisons aussi un festival autour de la Culture scientifique, technique et industrielle (CSTI), festival qui fête ses 10 ans en 2026. L’axe de coopération lié au patrimoine documentaire et scientifique du territoire via Normanum, notre bibliothèque numérique, est lui aussi fondamental.
Crédits photos :
La Capsule à la bibliothèque universitaire du Havre : Direction de la communication, Université Le Havre Normandie
La bibliothèque universitaire Madeleine-Brès : Direction de la communication, Université de Caen Normandie
Puzzle participatif à la bibliothèque universitaire d’Evreux : Maxime Blin, SCD, Université de Rouen Normandie
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