À propos des réseaux de tiers-lieux, nous posions dans un précédent article la question « quelle échelle pour quelles actions ? ». Le territoire se révélait alors dans sa dimension sensible. Mais comment construire des dispositifs qui soulignent aussi la pertinence de coopérations sur un territoire au sens administratif ? Comment fédérer des acteurs associatifs, municipaux et privés et faire ainsi évoluer les méthodologies d’accompagnement traditionnelles ?
« Dès qu’on sort du périmètre de l’A86, raconte Juliette Choupin, responsable de projet au sein du consortium Île-de-France Tiers-Lieux, il n’y a plus de dispositif consacré aux tiers-lieux ». Alors au sein de la petite couronne francilienne, acteurs des collectivités et responsables de tiers-lieux travaillent de concert pour maintenir vivants les liens entre politiques publiques et initiatives habitantes.
Au-delà du soutien des collectivités aux tiers-lieux, il s’agit de concevoir des dispositifs structurant des manières de faire commun. Le budget alloué au développement des tiers-lieux, s’il reste un enjeu important pour leur développement, ne constitue ainsi qu’une partie des actions mises en œuvre. Autour de la question financière peuvent s’agréger mises en réseau, formations ou visites apprenantes.
C’est ce que donnent à voir le dispositif TempO’, porté par Est Ensemble, établissement public territorial (EPT) de Seine-Saint-Denis, et le programme Tiers-lieux métropolitains de la Métropole du Grand Paris – qui va de fait légèrement au-delà de l’A86. Tous deux soulignent la centralité de la co-construction dans le bon fonctionnement des politiques publiques dédiées aux tiers-lieux. Ou comment la dimension de réseau tend aujourd’hui à s’inscrire dans un faisceau de relations et de méthodes et à faire évoluer les cadres d’accompagnement.
Deux dispositifs de terrain
Chacune à son échelle, Est Ensemble et la Métropole du Grand Paris doivent composer avec une très forte densité de population et une grande diversité d’acteurs et de sujets sur leur territoire. Avec 450 000 habitants répartis sur 9 villes dont quasiment 50% en quartier prioritaire de la politique de la ville, Est Ensemble se caractérise par « le territoire le plus dense après Paris à l’échelle nationale » rappelle Delphine Gemon, responsable du pôle Approche environnementale de l’aménagement. Pour sa part, la Métropole du Grand Paris rassemble 130 communes et comptabilise 7 millions d’habitants.
D’un côté comme de l’autre, il faut saisir les mutations du territoire et s’y adapter, faire face aux conséquences de la désindustrialisation, au vieillissement de la population ou à la densification urbaine. D’autres problématiques transversales viennent s’y ajouter, parmi lesquelles, cite Delphine Gemon, « l’économie sociale et solidaire, la transition écologique, l’économie circulaire, le développement culturel en QPV, la médiation sociale… ». Dans ce contexte, et au vu de l’importance des enjeux auxquels faire face, l’accompagnement financier d’initiatives émergentes est nécessaire.
Pour le dispositif TempO’ que déploie Est Ensemble, l’objectif est de soutenir des acteurs de l’ESS pour « qu’ils puissent démarrer avec des fonciers à bas coût, voire puissent s’affranchir des coûts de loyer sur des sites au démarrage, pour mieux ensuite, idéalement, leur permettre de s’implanter devant les projets d’aménagement pérennes ». Le dispositif passe par un appel à manifestation d’intérêt (AMI) annuel pour soutenir des occupations temporaires ou transitoires, afin de préfigurer des initiatives. Les lauréats peuvent alors expérimenter sur des sites mis à disposition par les propriétaires (ville, promoteurs, bailleurs, aménageurs, etc.).
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Né du Conseil de développement, le programme de la Métropole du Grand Paris vise pour sa part à « accompagner les communes qui veulent monter des projets de tiers-lieux », explique François Arlandis, chef de pôle culture et tiers-lieux à la Métropole. Institutionnellement, la Métropole a en effet pour mandat de regrouper les communes et d’organiser la coopération intercommunale. Si le programme s’est progressivement élargi aux binômes entre communes et tiers-lieux, ce sont d’abord les premières qui peuvent se porter candidates pour bénéficier d’un accompagnement. La Métropole se donne ainsi pour rôle de « mettre autour de la table des experts, des partenaires qu’on a déjà par ailleurs pour accompagner les communes et ceux qui veulent monter des projets de tiers-lieux ».
« Ce n’est pas un guichet de financement »
Les accompagnements sont toutefois loin de se limiter aux moyens financiers et fonciers alloués par Est Ensemble et la Métropole du Grand Paris. Ceux-ci commencent d’ailleurs en réalité bien en amont de la convention mise en place avec les lauréats. Dès la phase d’AMI, les deux acteurs veillent à établir un cadre d’échange fertile. Au sein de la Métropole, raconte François Arlandis, « les projets sont présentés en comité. Ce comité d’experts n’est pas un comité de sélection qui déclare qui a sa subvention ou qui ne l’a pas : l’idée c’est de suivre les projets le plus en amont possible pour faire des préconisations, des recommandations ».
Celles-ci sont formulées par des acteurs comme l’Ademe, la DRAC, la Chambre de commerce ou encore la Caisse des Dépôts et la Banque des Territoires. Au total, ce sont 18 partenaires qui siègent au comité. « Leurs conseils portent à la fois sur la philosophie du projet, la façon de faire et le fond, mais aussi sur leurs propres dispositifs dont peuvent bénéficier les projets », spécifie le chef de pôle. Les expertises se croisent ainsi autour d’enjeux larges et sont mises au service de la création de lieux pour favoriser le lien social dans les communes lauréates.
Pour Est Ensemble, l’accompagnement vise à la fois les porteurs de projet et les propriétaires fonciers. Avec les premiers, l’objectif, souligne Delphine Gemon, est « d’aider les lieux sur la mise en œuvre de leur projet sur des aspects opérationnels et techniques et à s’implanter, de les faire connaître et d’appuyer la mise en réseau ». Les deuxièmes se voient accompagnés pour la mise à disposition de leurs biens. Se tisse avec eux un lien de confiance dont Delphine Gemon note l’importance.
D’autres modes d’implication
Outre la confiance, l’intérêt des réseaux est de faire évoluer les méthodologies. L’EPT a par exemple « déjà organisé une réunion publique, un conseil citoyen ou une instance avec les habitants pour leur présenter les projets et recueillir leur avis. Le fruit de cet échange a ensuite été présenté lors du jury, composé des élus et propriétaires, pour mieux décider des projets à même de répondre aux besoins du territoire et des habitants ». La souplesse du dispositif permet ainsi de concevoir des dispositifs appropriés au territoire et à même d’intégrer de nouvelles parties prenantes. Dans cette perspective, le règlement de TrempO’ « prévoit que les projets bénéficiant d’un bon ancrage local soient privilégiés », indique Delphine Gemon.
Pour la Métropole du Grand Paris, l’intérêt est de faire émerger de nouveaux écosystèmes, plus hybrides. C’est ce qui se retrouve dans l’idée de communauté apprenante pour les agents mise en œuvre par le dispositif. Mathilde Béquet, chargée de mission pour le programme, évoque ainsi des temps d’échanges et des retours d’expérience sur le mode du pair-à-pair, des visites apprenantes ou des cafés virtuels. Les visites apprenantes, témoigne François Arlandis, « sont ouvertes à tous pour faire des temps de sensibilisation, de visite, de découverte, d’acculturation », mais aussi ouvrir des espaces où « partager un vécu et des façons de faire, sachant qu’il y a beaucoup de points communs dans l’expérience vécue de pilotage de projets territoriaux et partenariaux en collectivité ».
Les communes qui participent au dispositif s’enrichissent ainsi d’outils hérités de l’éducation populaire. Pour ce qui est des cafés virtuels par exemple, les agents peuvent s’outiller progressivement : « ils sont destinés aux collectivités membres du programme, qu’elles aient un projet accompagné ou non. On peut rentrer dans le programme si on a envie de progresser, de se former pour bénéficier de l’ingénierie sans forcément avoir vraiment déjà un projet de lieu, mais pour s’outiller progressivement ou accompagner au mieux les initiatives sur son territoire ».
Trajectoires croisées et culture commune de territoire
Ce qui se dessine, c’est la manière dont les agents transforment ainsi les collectivités. De fait, s’enthousiasme Juliette Choupin du consortium Île-de-France Tiers-Lieux, « on a vu des agents qui se transformaient au fur et à mesure parce qu’ils trouvaient un endroit où le faire. On a organisé par exemple des ateliers de co-développement, des formats qui n’existent pas du tout dans les collectivités. Ça, déjà, ça leur a ouvert de nouvelles façons de travailler ».
Ces dispositifs révèlent aussi des processus de croisement entre les trajectoires de responsables associatifs, de tiers-lieux et de collectivités, ce qui participe de la fabrique d’une culture commune entre ces secteurs. On voit ainsi émerger des manières de faire tiers-lieu depuis l’institution, ainsi que le souligne François Arlandis à propos des critères de la phase de candidature du programme métropolitain : « c’est la coopération qui fait tiers-lieu, la démarche collective qui est initiée ».
Les interactions que permettent TempO’ et le programme métropolitain sont finalement des façons de défaire des postures et d’hybrider les façons de faire. En ce sens, les réseaux ne sont pas seulement des croisements entre personnes et secteurs, mais ils ouvrent à d’autres manières de se penser en tant qu’institution qui invitent à penser à la tension entre la désinsitutionnalisation des institutions et l’institutionnalisation des tiers-lieux. Juliette Choupin en témoigne à propos des liens entre le consortium et la Métropole : « on a créé vraiment un espace de travail à nous qui est très ouvert, qui est qui est comme un tiers-lieu ».
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.