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Faire Festival : tiers-lieux et commande publique

Quelles synergies entre les lieux du faire et les acheteurs publics ou privés ?

28 août 2026

Tiers-lieux et acheteurs, publics comme privés semblent avoir tout intérêt à se rencontrer. Les premiers peuvent diversifier leur modèle économique en se positionnant sur des appels d’offres. Les seconds s’appuient sur les tiers-lieux pour atteindre leurs ambitions d’achats socialement et écologiquement responsables. Voici le sens du parcours « Commande publique » organisé dans le cadre du faire festival, fin mai 2026 à Toulouse.

Depuis 2022, les habitants de l’agglomération de Toulouse ont vu s’installer dans leurs rues d’originaux racks à vélo fabriqués à partir d’anciens vélos cassés et de matériaux récupérés sur des chantiers du BTP. À l’origine de ce mobilier urbain, il y a une collaboration entre des acteurs publics (Métropole de Toulouse, Mairie de Tournefeuille…) et l’association Les Cycles-Re, structure de l’économie circulaire installée au sein du tiers-lieu Les herbes folles à Toulouse. « Il a fallu convaincre les collectivités, raconte Florent Motte, cofondateur de Les Cycles-Re et co-directeur du pôle économie sociale et solidaire (ESS) des Herbes Folles. Il y a eu pleins d’aller-retours, des prototypes, des modifications pour respecter les normes et les contraintes, mais à la fin on arrive à quelque chose. » 

Pour encourager ce type de partenariat, un parcours de rencontre entre les lieux du faire et les acheteurs (privés ou publics) était organisé fin mai à Toulouse. Il se tenait dans le cadre du Faire Festival, le rendez-vous de la fabrication distribuée coordonné par le Rose Lab, France Tiers-Lieux, l’Association nationale des tiers-lieux et RFFLabs au sein du lieu d’innovation porté par la région Occitanie La Cité. Réunis sous l’impressionnante charpente de cette ancienne usine aéronautique, les participants partageaient une ambition commune : accélérer les coopérations entre ces deux familles d’acteurs qui se connaissent mal. « Travailler sur l’entre-deux, mêler les mondes », selon la formule d’Antoine Ruiz-Scorletti, cofondateur du Rose Lab et administrateur du RFFlabs. 

Pour beaucoup, les coopérations entre acheteurs et lieux du faire sonnent comme une évidence. Les fablabs, manufactures et proximité et autres tiers-lieux accueillent des compétences et des productions (goodies, mobilier urbain, signalétique, contenu pédagogique…) capables d’intéresser les collectivités ou entreprises engagées dans une démarche d’achat plus responsable. Parmi les 3500 tiers-lieux recensés par France Tiers-lieux en 2023, 40% disposent d’un atelier de fabrication : imprimante 3D, travail du bois, sérigraphie, production agricole… Et près de la moitié s’inscrivent dans une logique d’économie circulaire  (46%) ou ont des partenariats avec des structures de l’insertion dans l’emploi (47%). « En se tournant vers les tiers-lieux, les acheteurs font vivre le tissu économique local, avec des emplois, des matériaux et des savoir-faire issus du territoire », rappelle Suzanne Bécart, coordinatrice du réseau des tiers lieu d’Occitanie, La Rosée.

« Comprendre comment chacun fonctionne »

Toutefois, ces partenariats restent encore minoritaires et se heurtent au manque d’interconnaissance. « On essaye de créer des espaces de sensibilisation pour que les collectivités et les tiers-lieux comprennent comment chacun fonctionne », explique Suzanne Bécart. En ce sens, l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) et France Tiers-Lieux ont initié la « Communauté des Acteurs Publics Engagés pour les tiers-lieux » (CAPE). Après plusieurs cycles de rencontres nationales, cette communauté se déploie désormais à l’échelle locale, via les réseaux régionaux de tiers-lieux comme La Rosée en Occitanie. Ce « travail d’acculturation mutuelle » passe par des temps de rencontres organisés toute l’année mais aussi par de la formation auprès des lieux comme des acheteurs, « C’est une montée en compétence qui doit se faire sur le temps long », estime Suzanne Bécart. 

Au Faire Festival, une fresque des achats publics durables a été proposée pour permettre aux professionnels des lieux du faire de comprendre les rouages de la commande publique. La dizaine de participants s’est glissé dans la peau d’acheteurs recevant une consigne claire en vue d’un évènement : « acheter 10.000 t-shirts pour 50.000 euros ». À l’aide des cartes éparpillées sur la table, le groupe a commencé par dresser les enjeux sociaux et environnementaux (respect des droits humains, pollution des sols et de l’eau, bilan carbone, soutien aux TPE locales…) et les réglementations (loi anti-gaspillage pour une économie circulaire, dite loi AGEC) à prendre en compte pour cette commande. Ils explorent aussi les outils à la disposition des acheteurs parmi lesquels le guichet vert, ce service de conseil environnemental gratuit destiné aux acheteurs. « Ça fait cinq euros par t-shirt, on ne va pas pouvoir faire des miracles », observe un participant. « Effectivement, on constate qu’au prix fixé par le prescripteur, on aura pas de produits labellisés et durables », confirme Blandine Ménard, animatrice de la fresque, et coordinatrice du réseau des achats responsable en Occitanie, Res’occ.

« La commande publique permet de faire sans les subventions »

À travers cette fresque, les participants découvrent les subtilités du contraignant code de la commande publique – véritable bible des acheteurs publics –, et les nombreuses contraintes auxquelles ces derniers font face. Ils découvrent aussi les injonctions croissantes à réaliser des achats socialement et écologiquement responsables. En quelques années, les normes de la commande publique ont rapidement évolué, obligeant même les acheteurs les moins convaincus à s’engager. Ainsi, à partir du 21 août 2026, 100% des marchés publics devront intégrer une considération environnementale et 30% devront intégrer une considération sociale. « C’est une évolution qui va dans le bon sens mais qui effraie autant les acheteurs que les fournisseurs », analyse Blandine Ménard qui estime qu’«il y a du boulot des deux côtés pour remplir ces contraintes-là de manière opérationnelle ». 

Face à ces évolutions rapides, les tiers-lieux – qui remplissent souvent la plupart des critères sociaux et environnementaux – peuvent tirer leur épingle du jeu. Certains y voient une précieuse opportunité pour diversifier leurs modèles économiques et faire face aux coupes des programmes publics de soutien aux tiers-lieux. « On ne tend pas vers un modèle basé sur les subventions, témoigne Jean-Christophe Léger, responsable technique au sein du tiers-lieu de fabrication locale Artis’Up, à Châteauroux. C’est justement la commande publique qui nous permettra de faire sans. »

Mais avant d’y parvenir, plusieurs obstacles empêchent les tiers-lieux de répondre aux marchés publics. À commencer par l’enjeu central du prix qui exclut trop souvent les petites structures et celles poursuivant des objectifs sociaux (insertion sociale, formation) et environnementaux (réemploi, zéro déchets…). Autre obstacle pointé par les participants : l’allotissement. Le plus souvent, les appels d’offres sont fractionnés en plusieurs travaux ou prestations, appelés lots. « Lorsqu’il y a des lots énormes qui regroupent plusieurs filières, seules les centrales d’achat qui font tout et surtout n’importe quoi peuvent répondre aux appels d’offres », déplore un participant. 

« Il y a pas mal de choses à adapter dans l’écriture des marchés publics », confirme Suzanne Bécart. Ces dernières années, plusieurs collectivités ont tout de même fait un pas en ce sens, à l’image de la Métropole de Toulouse et son « small business act » initié en 2014. Ce dernier réunit une quinzaine d’acteurs publics autour d’une charte de la commande publique qui affirme son soutien aux PME et aux structures de l’ESS, et propose quelques outils concrets tels que le versement d’une avance de 30 % sans condition de garantie financière. 

« Un véritable changement de paradigme des achats publics »

Pour le dernier scénario de la fresque des achats durables, le processus d’achat classique est bousculé. Les apprentis acheteurs ont toute latitude pour proposer un goodie d’une « fête de la nature », en cohérence avec l’événement. Pour cela, ils doivent d’abord s’interroger sur le sens de l’achat. « À quoi ça sert un goodie ? », « On a déjà tous cinquante gourdes et totebages chez soi », « Comment remercier et gratifier un participant sans lui offrir un objet inutile ? », , « Pourquoi ne pas offrir une expérience, un moment, plutôt qu’un objet ? »… Les discussions vont bon train et rapidement, l’intelligence collective fait apparaître des premières idées : offrir une graine à planter, un panier garni de produits locaux, un atelier pour faire soi-même un cache-pot, de la sérigraphie… « C’est dans ce type de situation que les tiers-lieux sont les plus pertinents, pointe Suzanne Bécart. Ils apportent un pas de côté, une créativité que n’ont pas les autres fournisseurs. ». 

« Au lieu de proposer un cahier des charges strict, il est intéressant de réfléchir à notre besoin et de regarder ce qui se fait en local pour y répondre », explique Blandine Ménard. C’est un véritable changement de paradigme des achats publics. » En Occitanie, ce mouvement est encouragé par le collectif informel d’acheteurs publics Coop’Aser, le réseau des achats responsables Res’Occ et une myriade d’autres structures engagées sur le sujet (France Active, chambre régionale de l’économie sociale et solidaire…). Tous ces acteurs invitent les acheteurs à mettre l’accent sur le travail de sourcing (l’identification des fournisseurs potentiels) voire à penser l’achat dès le départ en partenariat avec les acteurs du territoire. « Le code de la commande public est souvent vu comme une source de contrainte mais moi je le présente comme un outil pour favoriser les achats responsables, annonce Blandine Ménard. Mais comme tous les outils, il faut apprendre à s’en servir. »

Ce changement d’approche commence à faire son chemin. « Le Vélotour [un événement organisé par la région Occitanie, ndlr] distribuait cette année des fraises de trois producteurs locaux à la place des goodies », se réjouit Suzanne Bécart. 

Faire évoluer la relation acheteur-fournisseur

Mais pour qu’acheteurs et tiers-lieu puissent collaborer, « chacun doit faire un pas vers l’autre », conseille Antoine Ruiz-Scorletti. Citant en exemple le partenariat entre le Rose Lab et la Maif, « une relation basée avant tout sur la confiance », il raconte comment l’assureur a accepté d’être « moins rigide par moment » et comment les makers ont « beaucoup progressé sur les questions de risques ». Pour travailler en synergie avec les tiers-lieux, acheteurs privés comme publics doivent prendre en compte les singularités de ces structures et ne pas toujours les considérer comme des fournisseurs ordinaires. Antoine Ruiz-Scorletti relate un épisode de la vie du Rose Lab : une grande entreprise a tenté de mettre en concurrence plusieurs lieux du faire pour l’organisation de repair café. Ces derniers ont refusé d’une seule voix, tout en prenant le temps d’expliquer que ces prestations permettent de financer des ateliers dans des écoles et auprès du grand public. « Et ça fonctionne : à la fin, on a été choisi pour ces activités et on a été plutôt bien financé », conclut Antoine Ruiz-Scorletti.

Tandis qu’ils souffrent de la concurrence dans un cadre d’achat classique, les tiers-lieux semblent parfaitement adaptés à ce nouveau paradigme, basé sur la coopération et l’attention aux enjeux sociaux et environnementaux. Mais comment passer à la vitesse supérieure ? Plusieurs participants ont évoqué leur besoin d’être accompagnés pour répondre à la commande publique. En Occitanie, les tiers-lieux peuvent se tourner vers le réseau Toulouse Métropole Impact – « créé pour que la collectivités coopère avec les acteurs de l’économie sociale et solidaire du territoire », explique Aurélie Zussy-Stirer, chef de projet ESS et innovation sociale au sein de la Métropole de Toulouse. Le programme La Place porté par France Active MPA-Occitanie et l’association Synethic vise également à structurer des dynamiques collectives entre structures de l’ESS pour répondre à des marchés.

« On reste tout de même dépendants de la volonté politique, constate un participant. C’est ce qui manque sur notre territoire, la collectivité fait appel à nous uniquement lorsqu’elle n’a pas le choix. » Face à cette difficulté, « il y a peut être quelque chose à faire sur le plaidoyer, suggère Karim Zerguit, chargé de développement d’affaires filières ESS au sein de la Chambre régionale de l’économie sociale et solidaire d’Occitanie. Je vous invite à vous rapprocher des réseaux régionaux de l’économie sociale et solidaire pour établir des stratégies de plaidoyer. C’est un premier pas pour mettre tout le monde en mouvement et faire en sorte que les élus s’emparent du sujet. »

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.