Fiche de lecture

Mesurer la contribution sociale des tiers-lieux

Une lecture de l’étude sur l’indicateur de capacité relationnelle (RCI-TL)

24 juillet 2026

La contribution réelle des tiers-lieux – à savoir leurs effets sur les personnes, les collectifs et les dynamiques territoriales – reste encore difficile à saisir. Une étude de l’ANCT menée par le Campus de la Transition propose un indicateur inédit pour mesurer leur contribution sociale. Décryptage d’un outil désormais accessible aux lieux pour évaluer leurs effets sur le lien social.

Une étude pour rendre visible ce que les tiers-lieux produisent vraiment

Publié en juin 2025 par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), avec le soutien de l’ADEME, le rapport Vers une mesure de la contribution sociale des tiers-lieux : l’indicateur de capacité relationnelle (RCI-TL) propose un outil inédit pour saisir ce que les tiers-lieux produisent au-delà de leurs activités visibles. L’étude a été menée par une équipe de chercheurs associés au Campus de la Transition, engagée depuis plus d’une décennie dans des travaux sur la responsabilité sociétale des organisations, le développement humain et l’analyse de la qualité relationnelle.

Sa publication intervient dans un contexte de forte expansion des tiers-lieux en France. Leur nombre est passé d’environ 1 800 en 2019 à près de 3 500 en 2023, dont 62 % situés hors des grandes métropoles. Les politiques publiques ont accompagné cette dynamique à travers des dispositifs comme Fabriques de Territoire (407 tiers-lieux), Manufactures de Proximité (100 tiers-lieux) ou Deffinov (204 tiers-lieux), reconnaissant progressivement le rôle de ces espaces hybrides dans la revitalisation locale, l’inclusion et l’innovation sociale.

Pourtant, malgré cette reconnaissance institutionnelle croissante, la contribution sociale des tiers-lieux reste difficile à documenter de manière fine. Plusieurs études ont déjà été publiées sur leurs impacts, mettant en évidence la diversité de leurs effets sociaux et territoriaux, bien au-delà de leurs seules dimensions économiques. Ces travaux ont notamment souligné leur rôle dans la production de lien social, l’inclusion ou la dynamisation locale.

Cependant, les outils de mesure proposés jusqu’ici restent souvent parcellaires. Ils reposent majoritairement sur des indicateurs d’activité — fréquentation, nombre d’événements, partenariats, flux d’usagers ou équilibre financier — et rendent plus difficilement compte des transformations vécues par les personnes et les collectifs. Autrement dit, ils décrivent ce que les tiers-lieux font, plus que ce qu’ils produisent.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’étude, qui propose de franchir un cap en construisant une mesure d’un autre ordre, centrée sur l’analyse des effets sociaux des tiers-lieux. Elle s’attache en particulier à saisir leur rôle en tant qu’espaces fédérateurs, capables de relier des personnes de différents statuts et catégories socioprofessionnelles, des collectifs engagés et des institutions, au service du lien social sur un territoire — avec une attention particulière portée aux territoires ruraux. C’est précisément pour rendre visible cette dimension relationnelle que l’étude propose d’adapter aux tiers-lieux l’indicateur de capacité relationnelle (RCI).

Déplacer le regard : des indicateurs d’activité à la qualité des relations

L’étude s’inscrit dans une généalogie scientifique plus large. L’indicateur de capacité relationnelleGiraud, G., Renouard, C., l’Huillier, H., de La Martinière, R., & Sutter, C. (2013). Relational capability: A multidimensional approach (No. I15). FERDI Working Paper. a d’abord été développé pour mesurer les effets des entreprises sur le lien social et le développement localGiraud, G., & Renouard, C. (2010). Mesurer la contribution des entreprises extractives au développement local. Revue française de gestion, 208-209 (9), 101-115. puis dans des travaux portant sur la responsabilité sociétaleL’Huillier, H. (2017). L’impact de projets locaux de RSE sur le développement humain durable: Applications à des projets menés par des multinationales au Nigeria et au Mexique (Doctoral dissertation, Lille 1)., la contribution sociale des organisationsEzvan, C., & Renouard, C. (2020). «L’empreinte sociale» d’un investissement: Évaluer la contribution sociale d’une entreprise à partir des capacités relationnelles. Revue française de gestion, 287 (2), 51-65. et leurs effets sur le développement humain de leurs parties prenantesEzvan, C., L’Huillier, H., & Renouard, C. (2022). Au-delà de la RSE, accroitre le pouvoir d’agir des parties-prenantes vulnérables. Revue de l’organisation responsable, 17 (2), 63-80.. Il a ensuite été adapté au contexte des territoiresCottalorda, P.J. Cukierman, P., Ezvan. C., L’Huillier, H., Renouard, C. (2019). Connecting capabilities in a local geographical context: the environmental dimension of relational capabilities., puis des écolieux, donnant naissance entre 2020 et 2022 à un RCI-Écolieux (RCI-E) testé dans dix lieux de la Coopérative Oasis La Coopérative Oasis est une société coopérative d’intérêt collectif créée en 2018 qui finance et accompagne le développement d’écolieux en France.Ezvan, C., L’Huillier, H., Renouard, C., & Argoud, F. (2025). Vivre la soutenabilité forte: Une analyse de six écolieux français sous l’angle des capacités relationnelles. Revue française de gestion, 321 (2), 17-40.Cette première expérimentation a nourri l’hypothèse qu’un indicateur similaire pourrait permettre de mieux comprendre les dynamiques sociales à l’œuvre dans les tiers-lieux ruraux.

L’étude publiée en 2025 constitue ainsi l’aboutissement de cette démarche : partir d’un indicateur de bien-vivre relationnel, éprouvé dans des communautés engagées, pour construire une version spécifiquement adaptée aux tiers-lieux. Pour cela, les chercheuses ont mené une recherche-action approfondie combinant observations de terrain et enquête quantitative.

Le travail repose ainsi sur une enquête de terrain approfondie menée dans onze tiers-lieux ruraux, sélectionnés selon plusieurs critères : leur labellisation en tant que « Fabrique de territoire » ou « Manufacture de proximité », leur implantation dans des territoires ruraux à proximité de villes de moins de 20 000 habitants, ainsi que leur diversité en termes d’offres, d’ancienneté, de modes de gouvernance et de thématiques investies. Ces lieux, situés en Bretagne, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie, Auvergne-Rhône-Alpes, Hauts-de-France et Provence-Alpes-Côte d’Azur, présentent des caractéristiques permettant d’éclairer les résultats de l’étude et d’en envisager certaines formes d’extrapolation.

Dans ce cadre, l’étude s’appuie notamment sur :

  • des visites de terrain dans onze tiers-lieux ruraux,
  • des entretiens semi-directifs dans onze lieux,
  • plus de 250 réponses à un questionnaire,
  • et une démarche abductive articulant observations empiriques et cadres théoriques.

Cette immersion dans les lieux constitue un élément central de l’étude. Elle permet d’observer ce qui échappe aux indicateurs administratifs : la chaleur d’un accueil, la spontanéité d’une coopération, la gêne d’un nouvel arrivant ou la manière dont se répartissent les responsabilités dans un collectif.

L’étude rappelle ainsi que la nature même d’un tiers-lieu consiste à ouvrir des espaces où se croisent des personnes qui, sans cela, ne se rencontreraient pas. On y voit des individus reprendre confiance, découvrir d’autres manières d’agir, formuler des projets qu’ils n’osaient pas exprimer auparavant ou simplement retrouver une place dans un collectif.

Ce que le RCI-TL donne à voir : cinq dimensions de la contribution relationnelle

Le cœur du rapport est la formalisation du RCI-TL, construit autour de cinq dimensions qui analysent les dynamiques relationnelles à l’œuvre dans un tiers-lieu.

La première dimension concerne l’encapacitation personnelle. Les tiers-lieux apparaissent parfois comme des espaces où les personnes retrouvent de l’élan après des périodes d’isolement, de chômage ou de solitude. L’étude indique que 81 % des répondants déclarent que le tiers-lieu a modifié leur rapport à l’autre, et 76 % disent y avoir développé une activité pour eux-mêmes, qu’elle soit créative, sociale ou récréative.

La deuxième dimension analyse les relations internes au lieu. Les résultats montrent une sociabilité dense : 90 % des répondants disent y avoir noué des relations de confiance, 87 % y ont créé des amitiés et 80 % y ont rencontré des personnes qu’ils n’auraient jamais croisées ailleurs. Les tiers-lieux apparaissent ainsi comme des environnements où se tissent des sociabilités choisies, faites de coups de main, de prêts de matériel ou de repas partagés. Mais cette intensité relationnelle peut aussi produire des tensions : certaines équipes évoquent des formes d’épuisement ou une porosité entre engagements personnels, bénévoles et professionnels.

La troisième dimension concerne la relation au territoire, qui obtient le score le plus élevé dans l’étude (0,86 sur 1). Les tiers-lieux étudiés jouent souvent un rôle d’intermédiation territoriale : ils relient habitants, associations, artisans, collectivités ou entrepreneurs. 87 % des répondants disent mieux connaître leur territoire grâce au tiers-lieu, et 88 % se sentir davantage impliqués dans la vie locale.

La quatrième dimension porte sur la relation à la société, c’est-à-dire la participation à des actions d’intérêt général. L’étude montre que 83 % des répondants ont pris part à une action collective via le tiers-lieu, et 72 % disent y avoir exercé une forme de solidarité envers des personnes inconnues. Les tiers-lieux apparaissent ainsi comme des espaces d’engagement citoyen où se développent des initiatives collectives : ateliers solidaires, événements culturels, réparations partagées ou actions éducatives.

Enfin, la cinquième dimension explore le rapport au vivant. Les tiers-lieux étudiés obtiennent un score de 0,71, avec des pratiques variées : jardins partagés, circuits courts, mutualisation de ressources ou ateliers liés aux transitions écologiques. Cette dimension apparaît encore inégalement structurée selon les lieux, mais constitue un levier d’évolution important.

Au total, le score global moyen atteint 0,72, confirmant la contribution sociale élevée des lieux étudiés. Mais l’un des apports majeurs du RCI-TL est aussi de révéler des disparités significatives : certains lieux sont très solides dans leurs relations internes mais peinent à s’ancrer territorialement, tandis que d’autres jouent un rôle territorial majeur tout en rencontrant des fragilités collectives.

Un outil pensé pour le terrain

La démarche d’évaluation repose sur trois éléments principaux :

  • un entretien approfondi avec une personne clé du lieu,
  • la diffusion d’un questionnaire auprès des usagers et partenaires,
  • l’analyse automatisée des résultats grâce à un fichier de traitement.

Les chercheuses ont également testé un format allégé combinant ces trois étapes, permettant de produire une analyse solide sans mobiliser de moyens importants. L’outil est conçu pour être facilement appropriable : questionnaire structuré, traitement automatisé et possibilité d’adapter les modalités de diffusion aux réalités locales (réseaux sociaux, QR codes ou questionnaires papier).

Les résultats peuvent ensuite être utilisés pour analyser les dynamiques relationnelles du lieu, documenter des tensions internes, valoriser les effets sociaux du projet ou dialoguer avec les partenaires publics.

L’étude ne se limite donc pas à produire un indicateur scientifique : elle a également donné lieu au développement d’un outil simplifié, issu de cette méthode, et pensé dès son origine pour être appropriable par les tiers-lieux eux-mêmes. Si la démarche complète d’évaluation repose sur un protocole de recherche mobilisant les chercheuses, cet outil en propose une version accessible, permettant aux lieux de s’engager dans une première analyse de leurs effets sociaux.

L’accès à cet outil se fait via la plateforme Commune Mesure, gratuite et open source, dans la rubrique « mesurer les impacts sociaux ». Après inscription, les tiers-lieux peuvent mobiliser le questionnaire et bénéficier d’un traitement automatisé des données, construit sur l’outil GRIST (RCI-TL – version finale). Ce dispositif facilite le passage à l’action : il rend possible une auto-évaluation concrète de la qualité relationnelle, sans expertise méthodologique préalable, et s’inscrit dans un ensemble plus large d’outils visant à objectiver les apports sociaux des tiers-lieux.

Reconnaître les tiers-lieux comme infrastructures sociales

Ainsi, en proposant un indicateur centré sur la capacité relationnelle, l’étude invite à renouveler la manière dont les tiers-lieux sont appréhendés. Elle montre que leur contribution ne se réduit pas à leur activité économique ou à leur fréquentation, mais qu’elle réside aussi dans leur capacité à produire des relations de confiance, à retisser des liens entre habitants et à soutenir l’engagement collectif.

Le RCI-TL s’inscrit précisément dans cette logique. Il ne cherche pas à mesurer la quantité d’activité mais la qualité des relations, non pas seulement l’instant mais la trajectoire collective. Il offre un cadre qui permet de mettre en récit, de comprendre et de documenter ce qui se tisse dans ces lieux. Cette approche rejoint d’ailleurs les orientations mises en avant par France Tiers-Lieux, notamment dans un autre article, qui souligne la valeur d’outils hybrides — chiffrés et narratifs — pour rendre visibles les apports sociaux de ces espacesCécile Gauthier, « Comment objectiver les impacts des tiers-lieux : outils et méthodes d’auto-évaluation », publié le 27 janvier 2025, https://observatoire.francetierslieux.fr/comment-objectiver-les-impacts-des-tiers-lieux-outils-et-methodes-dauto-evaluation/.

Le RCI-TL ouvre ainsi une perspective importante pour les politiques publiques comme pour les collectifs qui animent ces espaces. Il permet de documenter la cohésion sociale, l’ancrage territorial ou les dynamiques d’action collective qui s’y développent.

Plus largement, l’étude invite à considérer les tiers-lieux non seulement comme des lieux d’activité ou d’innovation, mais comme de véritables infrastructures sociales, capables de soutenir les trajectoires individuelles, de relier des mondes sociaux différents et de contribuer à la vitalité des territoires.

Pour aller plus loin :
https://www.campus-transition.org/fr/recherche/programmes-de-recherche/rci-tiers-lieu/
https://anct-site-prod.s3.fr-par.scw.cloud/ressources/2025-07/comprendre_rapport-contrib-sociale-tiers-lieux_rci_17-juin-2025.pdf

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.