À mi-parcours entre le domicile et le travail, le café est le tiers-lieu par excellence. On s’y croise, on s’y réunit, on y discute, on s’y amuse ou on y partage nos peines autour d’une bière ou d’un thé. Le temps, comme le café, y est parfois suspendu. À l’occasion des 20 ans du café associatif Le Moulin à café, au cœur du quartier Pernety dans le 14è arrondissement de Paris, Frédéric Vuillod, contributeur actif de cette aventure collective, revient sur l’histoire de ce lieu emblématique et d’une quarantaine d’autres dans Les Cafés Associatifs, publié aux éditions Les petits matins. Nous apportons ici un regard sur ce livre et sur la manière dont l’histoire du Moulin à café nous donne un éclairage sur un mouvement, celui des cafés associatifs.
Cela est l’occasion de comprendre l’ADN d’un café associatif, avant tout une association de quartier qui gèrent ensemble un lieu comme un commun. Ce café particulier se distingue à travers ses finalités – créer du lien social, animer un territoire, répondre à un besoin collectif – sa gouvernance – par et pour les voisins-adhérents, suivant une logique de communauté – son modèle économique – hybride et non-lucratif – et son rôle – tourné vers l’utilité sociale.
Entre les voies ferrées de Montparnasse et le parc Montsouris…
Le Moulin à Café est situé dans la ZAC Didot, au cœur du quartier Pernety dans le 14è arrondissement de Paris. À deux pas de Notre-Dame du Travail, érigée par les ouvriers bretons venus construire la tour Eiffel, de résidences d’artistes et proche du Parc Montsouris, symbole d’une bourgeoisie éclairée mais investi par les étudiants dès l’installation de la Cité Internationale Universitaire, ce quartier parisien est fortement éclectique. Entre des HLM, des immeubles haussmanniens cossus, des résidences étudiantes, des logements ouvriers et des foyers de jeunes travailleurs, le quartier Pernety est à la fois populaire, familial, multiculturel et prisé par les jeunes cadres dynamiques. Ce café associatif est le reflet de cette histoire, de cette sociologie, et de toutes ces cultures.
« Les cafés associatifs sont des cafés presque comme les autres. On peut y boire un café, un thé ou un jus de fruit. Il est souvent possible de s’y restaurer, comme au Moulin à café, ouvert de 10 heures à 22 heures, du mardi au samedi. Leur particularité réside ailleurs. Ils sont gérés par une association d’habitants, ce qui change tout : les horaires, les consommations, les prix, la décoration, la raison d’être de l’établissement , etc., tout se décide collectivement de façon démocratique. Au Moulin à Café, il n’est même pas obligatoire de consommer. » p.16
En 2004, sous l’impulsion d’Udé! (Urbanisme et démocratie), une association qui milite pour « l’écoute des habitants sur le devenir de leur quartier », un groupe d’habitants se réunit avec pour objectif de créer un café associatif. À travers la multitude d’activités dessinées au fil des réunions publiques, une raison d’être se dévoile : « Nous voulons de la mixité. La mixité sociale, culturelle et générationnelle est pour nous le ciment du vivre ensemble ». Un local est identifié, une association est créée et après deux années de réunions de préfiguration avec le bailleur, les élus et services techniques municipaux, les voisins bénévoles ouvrent la porte du Moulin à Café. Ils y installent une cafetière filtre sur une planche et deux tréteaux et accueillent Bertrand Delanoë pour l’inauguration de la ZAC Didot. Un lieu géré par et pour les habitants et 20 ans plus tard, la dynamique reste la même. Les habitants sont au cœur du lieu comme le lieu est au cœur de leur quartier : ils ont monté le projet, créé l’association, équipé le local, y gèrent le café au quotidien, y installent les activités qui répondent au besoin du territoire, y font la fête, aident les enfants pour leur devoir, y travaillent ou encore s’y alimentent.
« Le café c’est la vie. La vie concentrée dans un mouchoir de poche juste en bas de chez soi. Comme une annexe de nos appartements, que l’on partage avec le voisinage. », p.17
Activités sociales entre voisins
À rebours des espaces de coworking ou des fablabs qui sont associées plus facilement aux Tiers-lieux, plusieurs bénévoles de café associatif préfèrent se dissocier du terme, les cafés associatifs s’articulant majoritairement autour du loisir, du « hors-travail ». Il s’agit moins ici de « travailler différemment » dans un espace partagé (ce qui peut rester encore associé à l’imaginaire du tiers-lieu), que de repenser le loisir non pas comme un simple objet de consommation mais comme une activité sociale, communautaire, parfois politique, où l’entraide, la solidarité et le vivre-ensemble entre voisins sont centraux. Cela est d’autant plus fort dans une ville aussi dense que Paris, où il semble parfois bien compliqué de créer du lien avec ses voisins de palier !
Faire vivre un tel lieu demande un travail conséquent. Ainsi, un débat constant dans ces dynamiques est le curseur entre le bénévolat et le travail salarié. Aujourd’hui, cette association compte environ 1 000 adhérents, 100 bénévoles, quelques salariés et jeunes en service civique. Les salariés gèrent essentiellement la cuisine et les tâches administratives. Toutes les activités sociales et culturelles du café, une centaine d’événements à l’année, sont proposées, montées et animées par les bénévoles.
« S’il n’y avait que les salariés, on n’assumerait même pas 10% de la programmation actuelle », Frédéric Vuillod, lors d’un échange
Au Moulin à café, on ne cultive pas de café, mais du lien social. Frédéric Vuillod dresse dans son livre une vision utile et pratique des moteurs de l’engagement, essentiels à la réalisation d’un tel projet. Il les regroupe sous la terminologie de l’« action collective concrète locale » :
- L’action, un « excellent remède au repli sur soi, à la déprime et à la méfiance ». Le lieu est un commun, accessible à toutes et tous, dans lequel chacun et chacune pourra monter son projet, le proposer et le mettre en place dans le cadre fixé par l’association.
- Le collectif, permettant de démultiplier les énergies et de partager les responsabilités.
- L’aspect concret et local de l’engagement. Il est bien plus facile de s’engager pour une action définie sur un créneau précis, comme faire la vaisselle, éplucher des pommes de terre ou installer une sonorisation, que sur un travail stratégique de long terme ou la construction d’un plaidoyer politique.
Et pourtant, loin des manifestes, plaidoyers et actions partisanes, les cafés associatifs sont des lieux hautement politiques. Non pas par l’engagement militant de quelques bénévoles, mais par le fait même d’exister et de proposer une autre approche du loisir, de la consommation et du faire et vivre ensemble, par la création de lien social, de solidarité et de sens. Ces lieux démontrent que les habitants d’un territoire peuvent s’organiser collectivement et répondre à leurs besoins communs, à contre-courant des études et articles résignés sur l’individualisation de la société et le désintérêt des citoyens pour la chose publique. Ces engagements bénévoles associatifs sont rendus d’autant plus accessibles, à l’échelle d’un quartier, par la porte ouverte du café. De même, la visibilité de ces engagements facilite le passage à l’acte bénévole par effet boule de neige.
« Travailler sans être payé est contre-intuitif dans une société où le travail est valorisé par le revenu. Pourtant, dans les cafés associatifs, cette gratuité volontaire devient puissance d’agir. Elle redonne de la valeur à ce qui n’en a plus dans le système marchand : l’écoute, l’accueil, le soin du collectif. […] C’est un « travail politique », non pas au sens politicien du terme, mais au sens de l’engagement citoyen. », p.87
Faire vivre un café associatif, que nous dit l’expérience du Moulin à café ?
Agir en collectif, faire œuvre commune, développer un projet à plusieurs … Cela est difficile, et d’autant plus quand ce projet peut difficilement permettre de faire vivre économiquement ses contributeurs. Frédéric Vuillod, à travers l’expérience du Moulin à café, nous donne, implicitement tout au long de l’ouvrage et plus explicitement sur la dernière partie, quelques ingrédients pour une expérience réussie :
- Impliquer les voisins, tant dans la construction du projet que dans sa gestion, sa gouvernance et son fonctionnement opérationnel. Un café associatif, c’est avant tout une dynamique territoriale alimentée par et pour les voisins. Importer un modèle de l’extérieur ou ouvrir un café associatif dans un territoire qui n’est pas sien n’a pas de sens. Le projet doit répondre aux besoins du territoire et de ses habitants, et qui peut être plus au courant que les habitants eux-mêmes ? C’est ainsi que les cafés associatifs sont les reflets de leur territoire et leurs besoins. Par exemple, des cafés-épiceries-dépôts de pains associatifs redonnent vie à des villages, désertés par des commerces partis dans les centres commerciaux des zones péri-urbaines. Ou encore des cafés urbains réactivent des activités sociales et culturelles dans des zones denses où le lien social peut être difficile à tisser.
- Miser sur le bénévolat. Jamais une structure locale avec autant d’activités ne pourrait fonctionner sans les contributions de bénévoles. L’engagement de personnes qui alternent entre usage de certaines activités et organisation/animation d’autres est essentiel et doit être défendu, revendiqué et facilité. Pour cela, le Moulin à café a construit un parcours d’intégration des bénévoles et, surtout, a axé la participation de ces derniers par des tâches courtes, faciles et concrètes. Il y en a pour tout le monde, et le coût d’entrée en termes de compétences et de temps est plutôt faible.
- Communiquer. Pour attirer usagers comme bénévoles, il semble primordial d’adopter une approche communicationnelle large et diversifiée. Toute dynamique associative pouvant générer de l’entre-soi, ne permettant pas de se renouveler et de s’adapter aux évolutions du territoire, il est important de rester ouvert et de transmettre de l’information permettant d’activer de nouvelles contributions. Si la sensibilisation aux enjeux écologiques est bien plus importante dans le projet du Moulin à café aujourd’hui qu’en 2006, c’est bien parce que des bénévoles se sont engagés sur ce sujet.
De 500 000 cafés-bistrots en 1939 à 34 000 en 2025 : avec une telle diminution, le sujet des espaces de fréquentation commun, permettant la rencontre et le lien, est donc bien aussi celui du modèle de société que nous voulons construire.
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.