Tiers-lieux, des espaces du faire travail ?

Les tiers-lieux comme espace d’appropriation du travail

1 septembre 2026

Les tiers-lieux sont souvent associés à des espaces de participation citoyenne, qui permettent de réinventer les conditions du contrat social actuel, mais ils sont peu pensés comme des espaces de travail pour de nombreux salariés. Pourtant nombreuses sont les personnes qui, à travers leur engagement salarié, permettent de faire vivre ces espaces de démocratie locale. Mais alors en quoi consiste le travail en tiers-lieux ?

Les tiers-lieux : des espaces de travail ?

Lorsque l’on essaie de définir ce qu’est un tiers-lieu, la première référence est souvent celle  de Ray Oldenburg (1999) qui, dans son ouvrage The Great Good Place, dessine les contours de cette notion. Dans cet écrit, l’auteur explique qu’un tiers-lieu, aussi appelé “Third place”, se distingue de la “first place” (la maison) et de la “seconde place” (le travail). Le problème avec cette référence est qu’elle vient mettre à distance les tiers-lieux comme espaces de travail. En reprenant des références plus récentes comme les textes d’Antoine Burret (2015 et 2023), on constate que les tiers-lieux sont des espaces de résistance (Burret, 2023) pour la société, autant pour des citoyens de manière bénévole que pour des travailleurs. Cette dynamique des tiers-lieux comme espace de travail se valide notamment avec les chiffres du recensement des tiers-lieux de 2023 réalisé par France Tiers-Lieux

En France 30 400 employés travaillent dans des tiers-lieux 

A l’échelle nationale les tiers-lieux représentent de nombreux emplois, en 2023 on comptabilise en 30 400 employés avec une grande majorité (81%) en CDI. A l’échelle de la Bretagne, 70% des tiers-lieux sont employeurs et représentent plus de 500 ETP. Ces salariés sont à 70% des femmes, ce qui s’inscrit dans la logique des métiers du Care, qui selon Molinier (2013) sont majoritairement féminin. A ce propos, les travailleurs et travailleuses de tiers-lieux étant en majorité des femmes, nous nous permettrons ainsi d’écrire la suite de l’article en utilisant le féminin. 

Travailler dans un tiers-lieu, quelle réalité ?

Travailler au sein d’un tiers-lieu implique de nombreuses réalités parfois très différentes. Par exemple, travailler au sein d’une ferme urbaine comme responsable bar ou au sein d’une friche culturelle en milieu rural en tant que médiatrice culturelle ne désigne pas les mêmes conditions, ni les mêmes missions et encore moins des organisations similaires. Afin de comprendre au mieux les différentes réalités qui en ressortent, basons-nous sur les travaux du cycle de conférences “Paie ton taff en tiers-lieux” (2024) et le mémoire de recherche de Sergent (2024). 

Dans ces références, on retrouve des fiches profils qui retracent le parcours et le métier de salariées de tiers-lieu. On remarque ainsi des profils très différents, que ce soit en termes d’âge, de parcours de vie, et même d’étude. les professionnelles possèdent des intitulés de poste différents mais sur des missions similaires : responsables, directrices, coordinatrices (pour des postes de direction) ou encore chargée d’animation, facilitatrice, chargée de mobilisation (pour des postes d’animation). Ce que l’on remarque le plus avec ces fiches profils est l’omniprésence de tâches dites invisibilisées (Krinsky et Simonet, 2012), c’est-à-dire de responsabilités non prévues dans les fiches de postes mais qui sont réalisées au quotidien. Parmi ces tâches, on retrouve l’accueil et la gestion du ménage des espaces. Celles-ci peuvent prendre beaucoup de temps et sont souvent peu valorisables (nettoyer les toilettes, faire la vaisselle, accueillir des personnes alors que l’on est en pleine activité). 

« Le ménage dans la maison pareil, on a essayé pas mal de truc différent, en fait la vie en collectivité, tu te rend pas compte, mais tu poses ta tasse dans un coin à la fin de la journée, tu te retrouves avec 17 tasses à nettoyer, si personnes les nettoient, la surveillance de la propreté du lieu, tu luttes un peu tous les jours, parce que tu es dans un lieu où il y a tellement d’acteurs qui gravitent, c’est normal d’avoir un peu de bordel, maintenant tous les vendredis nettoyage collectif de la baraque tous ensemble » (Sergent, 2024, entretien n° 1, 2024).

Quel cadre réglementaire ? 

Aujourd’hui le travail au sein d’un tiers-lieu n’est encore que peu reconnu de manière administrative, notamment parce que le travail qui s’y effectue n’est pas nommé “travail en tiers-lieux” mais plutôt travail dans une association, dans un centre social ou encore dans une SCIC. Il n’existe donc pas de cadre spécifique au tiers-lieu. Sur ce sujet, Gény (2024), explique vouloir définir dans le droit ce qu’est un tiers-lieu. Cela se retrouve sur le sujet des conventions collectives, car au sein d’un même tiers-lieu on retrouve parfois des cheffes cuisinières, des animatrices et des responsables associatives, sous la même convention collective. Prenons comme exemple deux associations : ESS Cargo & Cie et La ferme de Quincé à Rennes, toutes deux ont dans leur objectif l’animation d’un quartier. On y retrouve ainsi une chargée de mobilisation (à ESS Cargo & Cie) et une chargée de projet animation sociale (Ferme de Quincé) : la première est sur la convention collective de l’animation ECLAT, là où la deuxième est sous la convention collective hôtel, café, restaurants (HCR), et pourtant ces deux personnes possèdent des missions similaires. C’est là qu’un vrai sujet doit être tranché : doit-on créer une convention collective propre aux tiers-lieux, alors même que l’on y retrouve des corps de métiers différents ?

Au-delà de la convention collective, les fiches profils détaillées dans le travail de “Paie ton taff en tiers-lieux” (2024) mettent en avant un problème de rémunération des personnes pour un nombre d’heures de travail bien supérieur à ce qui est prévu par la fiche de poste. Cela vient mettre en avant le fait que les postes de travailleurs de tiers-lieux sont encore précaires, c’est ce que Cottin-Marx (2019) nomme le CDI-précaire, car même si juridiquement le CDI est un contrat stable, les structures associatives le sont beaucoup moins, du fait de financement instables. Ce même auteur parle d’ethos de l’engagement pour parler de l’engagement des travailleurs associatifs. On retrouve cela dans les fiches profils de 2024, le nombre d’heures de travail est largement supérieur à ce qui figure sur les fiches de postes. Cela amène à des questions d’épuisement professionnel, aussi appelé burn-out. Pour faire face à ce sujet, plusieurs travailleuses de tiers-lieux, d’associations partenaires et de sympathisants se sont regroupés pour créer un groupe de travail nommé “Prendre soin”. Ce groupe, maintenant porté par l’association nationale des tiers-lieux (ANTL), a créé des ressources et des formations pour sensibiliser sur l’épuisement professionnel et les organisations de travail. 

espace de ressources movilab prendre soin

     

Des espaces où le travail se définit  

Les tiers-lieux sont également des lieux où les formes de travail se redéfinissent. Sur ce constat, l’Association Nationale des Tiers-Lieux, en partenariat avec la Fondation Crédit Coopératif, le GIP France Tiers-Lieux et appuyée par l’ANACT et le Labo de l’ESS, ont lancé un appel de recensement des pratiques innovantes au travail dans les tiers-lieux. À la suite de ce recensement, s’est déroulé en mars 2026 un webinaire pour mettre en avant des initiatives de tiers-lieux en France et à sa suite une publication de monographies inspirantes. Celles-ci mettent en lumière la capacité des lieux à définir des cadres souples de travail, qui donnent de la place aux salariés pour renégocier leurs conditions de travail au fur et à mesure du temps. Dans ces monographies on retrouve des pratiques comme le CDI communautaire, qui permet à plusieurs personnes de se partager la rémunération d’un poste à travers un budget ouvert, la rémunération à travers un projet de monnaie temps, ou encore le 80/20 qui consiste à réaliser 80% de son temps de travail sur ses missions et pouvoir dédié les 20% restant à un autre projet sur lequel on souhaite s’impliquer. Cela forme des pratiques que l’on a peu l’habitude de rencontrer et d’utiliser, et cela est permis par le cadre du tiers-lieu. Ces formes de travail sont également débattues lors de rencontre régionale organisée par les réseaux régionaux de tiers-lieux, qui en regroupant les travailleurs permettent du partage de pratique. Bien loin des réunions syndicalistes que l’on pouvait retrouver dans les années 70 dans les usines du nord de la France, ces espaces de regroupement de tiers-lieux, couplés à leur capacité à modifier le cadre de leur emploi, produit directement une forme d’engagement important du salarié sur son cadre de travail. 

Lors de la journée ressources humaines en tiers-lieux organisée par Bretagne tiers-lieux à Paimpol en février 2025, un constat à marquer les participants, où sont les syndicats dans les tiers-lieux ? Leur présence semble très disparate et peu affirmée, alors même que ce sont des espaces de travail comme les autres. Plusieurs hypothèses se posent : les tiers-lieux sont-ils reconnus comme des espaces de travail depuis si peu de temps que les syndicats n’y ont pas encore leur place ? L’engagement dans le travail est si présent, que le besoin d’être représenté n’est pas affirmé ? La possibilité d’adapter son cadre de travail permet une adaptabilité qui ne nécessite pas la présence de syndicats ? La création de groupes de travail comme celui sur le prendre soin et la mise en place de journée thématique, répondent à l’enjeu d’être soutenu et représenté ? Autant de questions qui nécessiteraient un réel travail de recherche, d’autant plus que les phénomènes d’épuisement au travail sont bien présents dans les tiers-lieux, et le contexte national de baisse de financement des associations (cf les nombreux communiqués de presse sur le sujet) devraient amener à se mobiliser sur le cadre du travail, et c’est exactement là que les syndicats avaient leur place dans les dernières décénis. 

Conclusion

La notion de travail dans les tiers-lieux n’est pas neuve, du fait de l’existence des tiers-lieux à différents moments historiques de notre société (Burret, 2023), et pourtant celle-ci est très peu étudiée comme objet de recherche à part entière, on ne trouve encore que des recherches sur le travail associatif et le travail en coopérative. A travers les enjeux présentés dans cet article lié à la reconnaissance du travail en tiers-lieux, ses différentes réalités et la capacité à modifier, voir adapter le cadre même de ce travail, il apparaît comme nécessaire d’étudier le travail dans les tiers-lieux. Ces études permettraient une forme de reconnaissance, qui pourrait s’inscrire dans le cadre légal (quid d’une convention collective des tiers-lieux ?) et faciliter par la suite la gestion du travail dans ces espaces. D’autant que les tiers-lieux comme tout autre espacesde travail de notre société ne sont pas exempts des enjeux de qualité de vie au travail., et ce même l’implication personnelle et professionnelle des salariées dans leur travail. 

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.