L’approche tiers-lieux appliquée aux équipements culturels publics

Co-construction, droits culturels, hybridation des activités, transition écologique

1 septembre 2026

Les équipements culturels s’inspirent de plus en plus des tiers-lieux afin d’adapter leurs projets et leurs espaces aux attentes sociales, écologiques et économiques contemporaines. Analyse de deux exemples de transformation récente : la médiathèque de Bazouges-la-Pérouse en Bretagne et Mixt, un Établissement Public de Coopération Culturelle à Nantes.

« Le projet Mixt marque un changement d’époque, on tente une réinvention des espaces culturels. On ne se définit plus uniquement comme un théâtre, mais aussi comme un lieu ressource, un lieu hybride », explique Juliette Kaplan, directrice du pôle développement de Mixt, lors de la journée « Patrimoine, Culture et Tiers-lieux » co-organisée par France Tiers-Lieux et l’École de Chaillot, le 8 avril 2026, à l’Hôtel Pasteur à Rennes. Lors de cette même journée, Thomas Janvier, élu de la Communauté de communes Couesnon-Marches de Bretagne, partage son expérience au sujet de la rénovation de la médiathèque de Bazouges-la-Pérouse : « Nous avons voulu casser l’image de la médiathèque où l’on se tait, où l’on vient choisir un livre et on repart ». Contrairement à Mixt, les élus et les agents publics de la Com’Com ne se sont pas sciemment inspirés des principes qui régissent les tiers-lieux, « on ne s’est pas dit « on va faire un tiers-lieu », mais plutôt un lieu ouvert et participatif, un lieu public où on se sent bien, où on a sa place, où on donne une place », toutefois, au regard de l’expérience de co-construction du projet et de l’appropriation du lieu par les habitants, la médiathèque leur semble, à présent, faire fonction de tiers-lieu.  

L’Observatoire des Politiques Culturelles (OPC) témoigne de ce rapprochement entre lieux culturels publics et tiers-lieux : création d’un module de formation intitulé « Réinventer les équipements culturels à l’heure des tiers-lieux », publication d’une analyse de l’intérêt des institutions culturelles pour les tiers-lieux, réflexion autour des tiers-lieux culturels. Cette recherche d’une nouvelle identité et de nouveaux imaginaires témoigne d’un essoufflement du modèle actuel des équipements culturels mais aussi de la pertinence des réponses apportées par les tiers-lieux sur au moins trois problématiques clés : la transition écologique, le lien social et les modèles économiques.

Concernant la transition écologique, l’engagement de la France dans la lutte contre le réchauffement climatique implique de transformer les bâtiments publics qui sont la plupart du temps des passoires thermiques. La rénovation écologique des équipements culturels est donc devenue incontournable et touche la construction (matériaux utilisés, végétalisation…) mais aussi le fonctionnement des lieux, à l’image du concept de chronotopie (réduire la vacance des lieux en l’ouvrant à d’autres usages). Nos deux exemples ne font pas exception : rénovation thermique du Grand T (ancien site de Mixt), végétalisation du site avec cette image d’un théâtre dans une forêt, réalisation d’une extension en terre avec des matériaux biosourcés pour la médiathèque de Bazouges-la-Pérouse. Les expérimentations menées par des tiers-lieux dans des bâtiments patrimoniaux, à l’instar de la permanence architecturale menée à l’Hôtel Pasteur ou au couvent des Clarisses (cf. Le guide Faire Tiers-Lieux dans un édifice patrimonial) ont fait l’objet d’un article spécifique de l’Observatoire des Tiers-lieux, ce qui nous permet ici de nous concentrer sur les questions de renforcement du lien social et de réinvention des modèles économiques des équipements culturels à l’aune du modèle tiers-lieux.

Cet article propose, à travers les exemples de la médiathèque à Bazouges-la-Pérouse et de Mixt à Nantes, de dresser un portrait de ces équipements culturels hybrides entre lieux culturels et tiers-lieux, afin de mieux comprendre ce qui les rapprochent et ce qui les distinguent, mais aussi afin de saisir plus globalement ce que peut signifier ce rapprochement dans le devenir des lieux culturels publics. 

Co-Construction et coopération autour d’un nouveau projet de lieu culturel

Mixt est un Établissement Public de Coopération Culturelle fondé par le Département de Loire-Atlantique, en coopération avec la Ville de Nantes et le ministère de la Culture – DRAC des Pays de la Loire. L’EPCC est né de la fusion entre Musique et Danse, une agence qui favorise l’accès des habitants du département à la musique et à la danse, et le Grand T, théâtre de Loire-Atlantique. Dans le projet initial, les deux opérateurs historiques des politiques culturelles départementales devaient juste se répartir des espaces dans le bâtiment du Grand T, une fois rénové. Cependant, les réflexions autour du projet architectural mené par Matthieu Poitevin à travers son agence Caractère Spécial (devenu Va jouer dehors !) a enclenché un chantier organisationnel et aboutit à la fusion des deux structures avec la définition d’un projet culturel commun : Mixt. 

En effet, entre 2020 et 2024, une démarche de co-construction donne lieu à l’organisation de 26 séminaires avec le CoDir du Grand T, la direction de Musique et Danse, la direction culture du département. Pendant cette phase de définition du projet, Juliette Kaplan a maintes fois croisé le chemin des tiers-lieux, que ce soit dans le cadre de voyages apprenants ou d’une formation de l’OPC, dont elle retient le concept de projet processus : « un projet tout le temps en mouvement et ultra contributif ». Cette imprégnation auprès des tiers-lieux a convaincu l’équipe projet de déterminer de façon pérenne des conditions de coopération et de co-construction : création du comité des territoires composé de représentants et représentantes des Établissements Publics de Coopération Intercommunale et des communes de Loire-Atlantique ; panel d’artistes associés ; ateliers de traduction avec les salariés des deux structures afin de comprendre les métiers des uns et des autres et leurs évolutions possibles dans le cadre d’une fusion ; dispositif d’accompagnement OASIS pour Orientation, Accompagnement, Suivi, Insertion, Spectacle, soit un nouveau service de Mixt réalisé avec les artistes afin de partir de leurs besoins et non d’une offre existante de formation. Ce temps de co-construction initial du projet « n’a pas seulement transformé un lieu et une programmation, il a aussi transformé nos manières de travailler, en intégrant des logiques de coopérations, de transversalité et d’expérimentation », décrit Juliette Kaplan.  

Ouvert début 2026, Mixt comprend deux salles de spectacles, des studios de travail (danse, vidéo, son), des espaces extérieurs (jardin, préaux couverts, coursives) et un restaurant/bar, avec une volonté affichée à travers son nom : favoriser une mixité des pratiques culturelles et accueillir les initiatives citoyennes.

La rénovation de la médiathèque de Bazouges-la-Pérouse, décidée en 2019 et inauguré en 2024, s’inscrit dans le projet de territoire de la communauté de communes Couesnon Marches de Bretagne, récemment créée en raison des nouveaux critères de découpage des intercommunalités de la Loi NOTRe (15 000 habitants minimum). La Com’com s’est, entre autres, donnée pour objectif de rééquilibrer le territoire en termes de médiathèques et de les organiser en réseau. Le territoire compte 8 médiathèques et 2 bibliothèques relais. A Bazouges-la-Pérouse, l’engagement préexistant d’habitants dans le fonctionnement de la bibliothèque communale a convaincu les élus du territoire, dont Thomas Janvier, de formaliser un cadre de co-construction afin de s’assurer que les habitants seraient pleinement associés à l’ensemble du projet, de sa conception à sa réalisation.

Un premier atelier de concertation a réuni 80 habitants en juin 2019 pour imaginer les services et les espaces de la future médiathèque. Puis, 18 d’entre eux ont formé un comité d’usagers et participé à différents ateliers aux côtés des élus, des professionnels engagés dans la rénovation et des agents publics des médiathèques du territoire : écriture du programme, travail avec les architectes sur les plans, expérimentations de nouveaux usages. Enfin, en 2021 et 2023, des chantiers collectifs de fabrication et pose des briques en terre ont rassemblé 190 participants. « En 2019, faire travailler des habitants avec des élus et sur un service public n’était pas chose courante. Les chantiers participatifs ont noué des liens très forts et transformé le rapport habitants/élus/experts », rapporte Maggy Josseaume, responsable du Pôle Culture et Lecture Publique de la Com’Com. Ce travail de coopération a été accompagné par des personnes et réseaux ressources, comme Michaël Laurent, spécialiste des constructions en terre, Bruded, un réseau d’échanges entre collectivités, l’Agence Locale de l’Energie du Pays de Fougères et Ecobatys, le pôle de l’éco-construction Bretagne Normandie. Plusieurs ateliers et visites apprenantes ont été organisés, par exemple à Vern-sur-Sèche ou à Plouër-sur-Rance afin d’observer les aménagements des espaces de lieux similaires, d’échanger avec les professionnels sur la gestion d’espaces multifonction, de découvrir les constructions en terre, etc. 

Le projet final a transformé l’ancienne bibliothèque de 119 m2 en une médiathèque de 316 m2 avec quatre espaces : un espace « bibliothèque » regroupant la collection fiction et documentaires adulte et jeunesse ; un espace dédié aux ateliers habitants, à la presse et à la convivialité dans un esprit café librairie ; un espace images, son et numérique modulable et aménagé techniquement pour accueillir des petites formes de spectacle vivant ; un jardin pédagogique de sensibilisation à la biodiversité. 

Dans quelle mesure, ces deux expériences de co-construction et de coopération initiales ont-elles façonné le fonctionnement de ces lieux culturels ? Les contributeurs attendus sont-ils au rendez-vous ? Se Sont-ils saisis des espaces comme espéré par leurs initiateurs et initiatrices ?

Des lieux de vie et de cultures

Mixt se définit comme une hybridation entre « l’art à la Malraux et les droits culturels anglo-saxons », projette Juliette Kaplan. La structure adopte donc une posture d’accueil, d’écoute des envies et des besoins des acteurs et actrices du territoire, dans l’esprit du principe de « non-programme » de l’hôtel Pasteur. Elle ne part, cependant, pas de rien puisqu’elle s’appuie sur les actions menées dans les Quartiers Politiques de la Ville par les deux structures fondatrices qui représentent 50% de leur activité et qui leur ont permis de constituer un réseau d’acteurs associatifs de confiance : « Lors des semaines d’ouverture du lieu, nous avons donné les clés toute une soirée à une association pour qu’elle organise une fête et elle a fait venir à Mixt des publics que ne venaient jamais au théâtre », raconte-t-elle. Mais Mixt se laisse également surprendre par des demandes spontanées, en mettant, par exemple, à disposition le site, dont le jardin de 1,5 hectares, pour les 20 ans de l’association nantaise Ecos qui promeut le jardinage en tant que vecteur de lien social. Mixt accompagne, alors, l’association dans la production et la programmation de son événement. Autre exemple, l’Open de Squash souhaite co-organiser « Duels et duos » avec les équipes de Mixt, un festival alternant matchs et spectacles. Toutes ces associations arrivent avec leurs communautés et permettent d’entrer à Mixt à travers une multitude de prismes, et chaque fois, les équipes de Mixt se confrontent à d’autres façons de faire, d’autres cultures, d’autres besoins, co-construisent de nouveaux formats, formalisent plusieurs modes d’occupation et d’utilisation du site en autonomie.

Cependant, le modèle de diversification des usages et des utilisateurs de Mixt n’est pas sans tension : comment remplir une mission de service public de la culture (soutenir la liberté de création et prendre soin des artistes) et développer une activité marchande (restaurant, location d’espaces…) ? Comment ouvrir le site et tenir compte de la réalité économique de cette ouverture ? Comment arbitrer entre différents usages ? Mixt apprend ainsi à dire non et à temporiser, afin de permettre aux équipes de s’adapter. Que ce soient la communication, la billetterie, l’accueil du public, la technique, l’ouverture du champ des activités produit des évolutions de métiers conséquentes et déstabilise les équipes, « on vend des billets de spectacles, mais aussi des stages colos ado (théâtre plein air), des ateliers théâtre hebdomadaires, etc. Le principe du non-programme n’est pas simple non plus, il nécessite d’accepter qu’il ne se passe rien pour que quelque chose d’autre puisse survenir », décrit-elle. 

A Bazouges-la-Pérouse, « la médiathèque doit être un lieu repère pour les habitants, aussi identifiable que le clocher d’une église, un lieu vivant et intergénérationnel », rappelle Thomas Janvier. « Les habitants doivent s’y sentir bien, avoir envie d’y passer du temps pour lire, pour jouer, pour écouter de la musique ou juste pour discuter », ajoute Maggy Josseaume. Qu’en est-il près de deux ans après son ouverture ? Plusieurs services ont été montés par des habitants : un espace tisanerie, une cabane de jeux vidéo, un piano en libre-service, une boîte de retour située à l’extérieur. Des habitants animent plusieurs ateliers réguliers ou éphémères : des temps de conversation en anglais, des cours d’échecs, des ateliers de tricot, de réparation de vélo, une grainothèque. Enfin, la médiathèque accueille des projets associatifs comme la ludothèque (rendez-vous autour des jeux de société) ou encore le Bistrot mémoire avec le Clic en Marches pour les séniors. « La médiathèque est vraiment devenue un lieu de vie. Je vois des enfants qui viennent prendre le goûter après l’école, d’autres personnes qui s’installent pour lire le journal. La fréquentation a augmenté de plus de 50%. Plusieurs générations s’y côtoient et les personnes reviennent régulièrement », observe Maggy Josseaume.

Comme à Mixt, l’ouverture des usages entraîne une polyvalence dans l’exercice du métier de médiathécaire entre l’accueil public, la gestion des collections, l’animation des espaces et des démarches participatives, l’encadrement des bénévoles. L’arbitrage entre toutes ces missions sur un temps contraint crée des tensions. En outre, « l’approche tiers-lieux implique une ouverture constante des usages, tout est toujours en mouvement et cela requiert une forme d’adaptabilité qui parfois se heurte au fait que nous sommes des agents territoriaux soumis à des processus de décision verticaux : ce sont les élus qui décident des budgets et de leur usage. Politiquement, les élus sont-ils prêts à donner une réelle place aux habitants pour penser et faire vivre les espaces culturels ? », questionne-t-elle.

Ainsi, la question de la gouvernance et de la cohabitation entre une mission de service publique et une approche tiers-lieu dans sa qualité d’ouverture et de mixité d’usages restent encore sans réponse claire dans ces nouveaux équipements culturels, ce qui expose les équipes à une potentielle dissonance cognitive entre la promesse initiale et la réalité du projet. De plus, dans le contexte global de définancement de la culture (cf. la cartocrise), la tentation est grande de confondre « participatif » et « réduction des coûts », et le regard se porte à nouveau sur les modèles économiques des tiers-lieux. 

Réinventer les modèles d’activité

Juliette Kaplan a rendu visite à de nombreux tiers-lieux. Elle a été marquée par leur principe d’hybridation des activités, mais aussi par l’interdépendance de celles-ci : « nous avons observé comment toutes les activités d’un tiers-lieu se soutiennent mutuellement et comment les tiers-lieux combinent des domaines différents : travail, sociabilité, culture, engagement… ». Les équipes de Mixt commencent, alors, à réfléchir en termes de parcours des publics (horizontalité) et non plus en service, département ou business unit (verticalité). « Une personne peut venir suivre une formation à Mixt, déjeuner au restaurant du lieu et voir un spectacle le soir », explique-t-elle. Il s’agit donc d’articuler la billetterie, la restauration, la location d’espaces et l’organisation de formations, à travers des offres hybrides. 

Mixt met également en pratique le principe urbanistique de chronotopie, travaillant sur l’optimisation de l’usage des espaces, la salle de restaurant peut ainsi être utilisée pour des ateliers l’après-midi. « A l’époque du Grand T, la salle de spectacle et le jardin étaient ouverts au public une heure avant le spectacle et fermait une heure après. Aujourd’hui, on peut venir à Mixt sans obligation de « consommer » une œuvre, on peut juste se promener dans les jardins, utiliser les espaces extérieurs librement, aller au restaurant, etc. » 

Catherine Blondeau, la directrice de Mixt, se définit aujourd’hui comme une permaentreprise, un concept, découvert également au contact des tiers-lieux, et inspiré de la permaculture avec ses principes de durabilité, de résilience et de régénération : « Les valeurs qui fondent le projet Mixt sont celles de notre temps, à rebours d’anciennes logiques d’exclusivité, de concurrence et de course à la croissance. La défense de la liberté de création et le soin aux artistes, le respect du vivant, conjugués à une volonté de coopération et d’ouverture à la société civile, en forment le socle. La volonté de diversifier l’activité et les ressources, qui vise à renforcer la robustesse de l’institution et lui donner les moyens de résister aux tempêtes à venir, s’articule autrement à ces mêmes valeurs ».

Si Mixt ne se définit pas comme un tiers-lieu, Juliette Kaplan reconnaît que ces derniers ont été support de réflexion, matières à réflexion pour le projet, tout en ayant conscience que les modèles ne sont pas réplicables tels quels. Il est vrai que les tiers-lieux font preuve d’une grande créativité et plasticité en termes de modèles d’activité : bar/restauration, prix libre, offres de formation, occupation précaire ou foncier solidaire, etc.), mais cette créativité masque aussi un sous-financement structurel, souvent compensé par un très fort investissement personnel de ses membres. Aussi, Arnaud Idelon, en conclusion de son article Ce qu’essaiment les tiers-lieux et ce que les équipements culturels y butinent, met en garde contre la tentation des décideurs publics de voir dans « les tiers-lieux un modèle générique de sortie de crise, à moindres frais », et d’engager les lieux culturels dans un « virage low cost » sans prendre suffisamment en compte les « conditions déjà précaires dans lesquelles ces lieux et leurs équipes évoluent ». Ainsi, il serait peut-être temps de se confronter à l’éléphant dans la pièce : doit-on se résigner à une baisse des financements publics des lieux culturels que la diversification des modèles économiques n’arrivera que partiellement à endiguer (et probablement au détriment des missions de service publique de la culture) ? Ou faut-il y voir une crise de sens et donc un besoin de redéfinir la raison d’être des lieux culturels et donc la raison pour laquelle ils pourraient continuer à être financés par la collectivité ? 

De l’inclusion à la démocratie culturelle ?

Pour reprendre l’analyse de Raphaël Besson, dans son essai, Pour une culture des transitions, les équipements culturels pensés au départ pour rendre accessible l’art au plus grand nombre, dans une relation binaire d’émetteur et de récepteur, de créateurs et de spectateurs, ont eu pour conséquence le renforcement d’un establishment culturel qui est devenu seul juge de ce qui relève ou non de la culture, dénigrant au passage les pratiques amateurs et les cultures populaires, ainsi que les publics dit « éloignés de la culture » qui, de facto, sont restés éloignés. Pour tenter de rendre la culture plus inclusive (ou moins exclusive), les politiques culturelles ont amorcé un mouvement vers des politiques de facilitation culturelle et de décloisonnement de la culture. Depuis quelques années, les lieux culturels démultiplient les stratégies dites d’aller-vers (programmation hors les murs, actions socioculturelles et éducatives dans les Quartiers Politiques de la Ville, etc.), ainsi que les soutiens à la création d’œuvres participatives ou encore l’ouverture à une mixité des usages d’un lieu comme l’illustre Mixt ou la médiathèque de Bazouges-la-Pérouse. Ces politiques visent à favoriser un élargissement, non pas uniquement du public « spectateur », mais des utilisateurs au sens large des équipements culturels. Faisant écho aux tiers-lieux culturels, elles incitent, en fait, à renverser le questionnement : Les personnes sont-elles éloignées de la culture ou simplement éloignées des équipements culturels officiels, non pas uniquement au sens géographique du terme ?

Quittons un moment Nantes et Bazouges-la-Pérouse pour Paris, très exactement Chaillot, théâtre national de la danse, où se sont déroulées le 5 et 6 mai 2026, des rencontres co-organisées par le TMNlab autour des arts vivants en environnement numérique, durant lesquelles le sujet de l’ouverture des lieux culturels a constitué un fil rouge. Le directeur de Chaillot et chorégraphe, Rachid Ouramdane a relevé la nécessité de sortir d’un fonctionnement qui met « l’artiste au cœur de la production, en lui confiant des outils de créations et ensuite d’inviter le public à venir découvrir son œuvre. Ce qui compte aujourd’hui, c’est la capacité qu’a une institution à rassembler, à mettre de la culture en partage, à donner du pouvoir d’agir à des communautés qu’on ne voit pas dans nos salles ». S’il ne cite pas explicitement les droits culturels, c’est bien ce dont il est question. Le cinéaste, chercheur et fondateur en 2005 du Pocket Film Festival, Benoît Labourdette va plus loin : « aujourd’hui, la seule raison qui peut encore justifier le financement des lieux culturels avec de l’argent public, c’est d’en faire des lieux de la démocratie, des lieux qui font lien, qui permettent d’exister ensemble ».  Il ne s’agirait donc plus tant de démocratiser l’art et la culture en les rendant accessibles mais de mettre en place les conditions d’une démocratie culturelle, une forme d’égalité des chances de la création et de la diffusion, au sein même des équipements culturels.

Finalement, cette porosité entre lieux culturels et tiers-lieux semblent changer le statut des lieux culturels : d’un outil de représentation symbolique du pouvoir politique (rayonnement de la France, ville créative, etc.), sont-ils en train de devenir des espaces techniques et logistiques mobilisable par des artistes, collectifs, associations, communautés ? Cependant, jusqu’où peut-on réduire les lieux culturels à des équipements culturels ? Une scène nationale est-elle seulement une salle de spectacle, à l’instar d’une salle omnisports ? Pour poursuivre avec la métaphore du sport, faut-il séparer les clubs des équipements sportifs ? Benoît Labourdette voit plutôt dans la démocratie culturelle, un retour de la culture dans le giron de l’éducation populaire plus qu’une réification des lieux culturels, préservant ainsi leur rôle d’espace d’émancipation et de critique sociale. Toutefois, au-delà du lieu, de ses pratiques et de ses usages, la question qui se posera aux équipes de Mixt et de la médiathèque de Bazouges-la-Pérouse, et qui se pose constamment aux tiers-lieux, sera celle de la communauté, de son échelle et de sa participation à la gouvernance du lieu : Comment rassembler les publics autour d’une mixité d’usages et non les juxtaposer dans les espaces et dans le temps ? Dit autrement, comment produire du lien social, une implication suffisante dans le projet tout en maintenant le lieu ouvert et sans tomber dans une simple consommation du lieu ?

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.