Le secteur culturel n’a pas attendu la forte dynamique des tiers-lieux pour travailler de manière ancrée dans les territoires, pour engager un dialogue avec les habitants ou pour interroger les enjeux de société et expérimenter dans des espaces réhabilités. Les friches culturelles, encore appelées “lieux intermédiaires et indépendants” ou désignées sous le nom des “nouveaux territoires de l’art” par les institutions culturelles, ont engagé ce mouvement depuis les années 1980. Cependant les tiers-lieux culturels ne sont pas seulement issus de cet héritage. D’autres expériences apparaissent. Les droits culturels et les réponses aux urgences culturelles liées aux transitions écologiques, démocratiques et sociétales sont développés autrement dans ces lieux. Ils travaillent la notion de culture dans toute son acception, bien au-delà de la seule entrée artistique. Le contexte des politiques publiques des dernières années a eu une influence sur les positions de l’écosystème : baisse générale des financements au secteur culturel versus un soutien fort aux tiers-lieux. Chacun cherche à se positionner dans ce paysage et de nombreuses questions sont posées : les tiers-lieux apportent-ils des réponses aux espaces traditionnels de diffusion artistique en quête de sens, sont-ils porteurs d’expérimentations essentielles dans un contexte de crise ou servent-ils une politique publique qui se désengage de l’intérêt général ? Des travailleurs et travailleuses de réseaux professionnels, des porteurs et porteuses de projets et des universitaires analysent avec nous où en est la notion de culture dans les tiers-lieux.
Les tiers-lieux culturels : des espaces d’expérimentations artistiques, culturelles et sociétales
La notion de culture est travaillée de multiples manières au sein des tiers-lieux. Dès les années 1980, des collectifs d’artistes et d’opérateurs culturels sont à la recherche d’espaces qui leur permettent d’expérimenter davantage, de travailler différents médiums et d’hybrider leurs pratiques. Les institutions culturelles qui maillent le territoire semblent trop cloisonnées et ne parviennent pas à faire de la place à toute une génération de praticiens, qui souhaitent interroger la relation au public, la relation au territoire et les formes esthétiques développées. C’est ainsi que l’occupation de friches industrielles se multiplient, donnant ainsi naissance à un mouvement qui sera qualifié de “nouveaux territoires de l’art”, dans le rapport de Fabrice Lextrait, édité en 2001. Les espaces analysés par Fabrice Lextrait, aussi appelés friches culturelles ou lieux intermédiaires viennent proposer des nouveaux paradigmes d’actions culturelles : un fort soutien à l’émergence et à l’expérimentation, des dispositifs de résidences, une programmation en lien avec le territoire, un travail sur la mémoire industrielle des lieux occupés, une réflexion sur l’occupation des espaces, une mutations des modèles économiques des structures culturelles qui vont opérer un rapprochement avec l’Économie sociale et solidaire… Certains y développent une approche très militante, associant leur démarche artistique à des luttes sociales et politiques.
Ce que nous appelons aujourd’hui les tiers-lieux culturels, sont pour une partie d’entre eux, issus de ce mouvement. Certains lieux intermédiaires historiques revendiquent même cette appellation. Il existe aussi toute une partie de tiers-lieux culturels, nés dans les années 2010, qui sont issus d’autres familles de projets. Davantage inscrits dans une pratique d’actions citoyennes, portées par la nécessité de proposer des nouvelles façons de “faire société”, ces espaces sont pensés par des collectifs qui intègrent les enjeux de transitions écologiques, sociales et économiques à leurs pratiques. Dans ces espaces, la culture est un levier d’expérimentation sociale. Elle est au cœur de dynamiques qui interrogent nos modes de vie, nos imaginaires et nos espaces communs. Si les lieux intermédiaires venaient avant tout répondre au besoin de créer des nouveaux espaces de travail et de création, ces tiers-lieux culturels répondent à un besoin des habitants de continuer à créer des liens, malgré les singularités de chacun. Ces lieux, dans une approche politique de la culture, cherchent à écrire des nouveaux récits où les personnes peu représentées ou peu entendues sont aussi au cœur du collectif. L’approche est ici inscrite dans une définition de la culture telle qu’elle est posée par les droits culturels. Ces derniers, présents dans de nombreux textes internationaux depuis la fin de la seconde guerre mondiale, inscrivent la culture comme un droit fondamental, au même titre que les droits sociaux et économiques et que les droits civiques. Les droits culturelsQuelques références et repères pour comprendre les droits culturels :
La Déclaration universelle des droits de l’Homme, 1948
Article 1 « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ».
Article 22 « Toute personne (…) est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité. »
La Convention de Faro, 2005
Convention-cadre du Conseil de l’Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour la société.
« Le patrimoine culturel est une ressource servant au développement humain, à la valorisation des diversités culturelles et à la promotion du dialogue interculturel ainsi qu’à un modèle de développement économique suivant les principes d’usage durable des ressources. »
La loi NOTRe, dans la loi française, L’article 103 de la loi du 7 août 2015, Nouvelle Organisation Territoriale de la République, « La responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’État dans le respect des droits culturels énoncés par la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 2005. » reposent sur une reconnaissance de l’égale dignité des cultures, un droit à la participation à la vie culturelle et le droit de se revendiquer ou non d’une ou plusieurs communautés culturelles. De nombreux tiers-lieux se sont emparés de cette notion, pour déconstruire un discours et une vision de la société écrits depuis un point de vue de “dominants”. En s’éloignant du paradigme de la démocratisation culturelle, portée par les politiques culturelles françaises depuis les années 1950, ces tiers-lieux remettent en question les formules pourtant toujours très répandues de “personnes éloignées de la culture”, de “territoires sans culture”. Ici, le récit est justement écrit par et pour les personnes qui habitent le territoire.
Une définition ouverte de la culture pour une grande diversité de tiers-lieux culturels
Dans son travail de recensement datant de 2023, France tiers-lieux établit que 51% des tiers-lieux proposent une activité culturelle et 32% disposent d’espaces destinés à la production artistique. Mais dès lors que l’on inscrit sa démarche dans le cadre des droits culturels, on peut imaginer que les chiffres sont encore plus importants. Il est en effet compliqué de définir un périmètre clair. Mais c’est aussi cela qui fait la richesse des dynamiques tiers-lieux et les tiers-lieux culturels n’y coupent pas. Ici, les lignes sont mouvantes, les définitions ne figent pas les actions et les démarches et le cadre est poreux. Cet état des lieux nous permet d’observer une grande diversité de propositions et de démarches au sein des tiers-lieux culturels. Les lieux héritiers ou directement issus de la dynamique des lieux intermédiaires, qui permettent à des équipes artistiques de s’emparer de leurs espaces et de leurs outils de travail. Davantage tournés vers la création et la production, ces lieux favorisent non seulement une expérimentation artistique, mais aussi des dispositifs de solidarité et de mutualisation entre les artistes.
Depuis plus de 30 ans, de nombreuses initiatives poursuivent ce travail : laFriche de la Belle de Mai à Marseille (13), Le Collectif 12 à Mantes la Jolie (78), Le Bouillon Cube – La Grange Pour en savoir plus sur le Bouillon Cube, cf. article analysant son modèle : https://observatoire.francetierslieux.fr/lieux-intermediaires-gouvernance-modele-economique/à Causse de la Selle (34).
D’autres espaces vont travailler davantage l’expérimentation sociale. C’est le cas de La Maison Forte, située à Monbalen (47). Ici, chercheurs, artistes, travailleurs sociaux, habitants ou encore journalistes peuvent venir expérimenter une proposition en lien avec le territoire et les enjeux de transition. La question des récits et des imaginaires autour de la ruralité est activement travaillée. On déplace le regard et on fait autrement, dans la “déprogrammation” (le programme est édité en fin d’année, comme un retour sur les propositions qui sont venues au lieu et non l’inverse). On favorise la coopération et le croisement des pratiques. Les tiers-lieux culturels sont porteurs d’une méthodologie, d’une façon de “faire projet”.
Nous avons échangé avec Elsa Kartouby, directrice artistique des Poussières, à Aubervilliers (93). Elle revendique une approche multiple de la culture. Leur travail consiste à interroger des enjeux de société par le biais de la création, à la fois artistique, mais aussi sociale. Chaque année, un soir d’automne, une parade des Lanternes, fruit d’un travail coopératif sur toute la ville, traverse les rues d’Aubervilliers. Et la thématique de la parade est pour chaque édition, un support pertinent pour engager un dialogue entre artistes, acteurs et habitants autour d’enjeux contemporains : nos sous-sols, notre environnement… Ensemble, ils interrogent le moment et produisent de nouveaux récits et imaginaires.
Dans une approche élargie de la culture, nous pouvons constater qu’un grand nombre de tiers-lieux dédiés à l’artisanat sont bien plus que des lieux de production, ils pensent un autre développement de leur territoire, ils créent des ponts et des collaborations et font des savoirs et savoir-faire de véritables leviers de liens, de formation et de défense d’un patrimoine immatériel. La Turbine Créative, près de Saint Etienne (42), au cœur d’un parc régional, œuvre non seulement au développement des métiers du textile et des savoir-faire locaux, mais elle contribue aussi à la sauvegarde d’un artisanat fragilisé. Comme on préserve une biodiversité, les tiers-lieux culturels préservent et prennent soin d’une socio-éco diversité. Ils peuvent aussi jouer un rôle précieux sur la question des innovations. La Cité du Faire, dans la métropole du Grand Nancy (54), développe un projet associé à l’ENSGSI Nancy (école nationale supérieure en génie des systèmes et de l’innovation), afin de créer une plateforme de mise en contact entre chercheurs – issus des laboratoires technologiques de l’Université de Lorraine – et artisans d’art.
Dans cet état des lieux, des initiatives telle que celle portée par le tiers-lieu Macondo à Montarnaud (34) et son école Etre, pour accompagner les transitions sociales et écologiques, sont aussi profondément culturelles. Ici, des jeunes déscolarisés se forment aux métiers du bâtiment et aux techniques écologiques en construisant leur propre école.
Les tiers-lieux culturels déplacent non seulement le rôle des artistes, mais nous le voyons à travers ces quelques exemples, ils travaillent aussi une définition politique de la culture. Dans une période de transition, pour ne pas dire d’urgence écologique, sociale, économique et démocratique, il est essentiel de mailler le territoire d’initiatives qui posent la question des relations, des récits, des imaginaires collectifs. Les artistes ont un rôle précieux à jouer dans cette période, mais les tiers-lieux culturels vont bien au-delà de cette unique entrée artistique. Ils activent le sujet des droits culturels à une époque où les récits sont particulièrement malmenés et où le repli identitaire est en progression. Ils ont un rôle d’expérimentation et de base arrière, indispensable à notre fonctionnement en société. Et pourtant, leur place dans les politiques publiques n’est pas des plus évidentes.
Les politiques publiques en soutien au tiers-lieux et ses opportunités pour les dynamiques culturelles
La fin des années 2010 a été marquée par un fort intérêt des politiques publiques pour les tiers-lieux. Expérimentations en plein essor depuis près de 20 ans, ces espaces ont bénéficié d’un coup de projecteur, accompagné d’une structuration du secteur (création de France tiers-lieux, de l’Association nationale des tiers-lieux, structuration des réseaux régionaux…). Une forte politique publique s’est développée. Le programme Nouveaux lieux, nouveaux liens, inscrit dans une vaste dynamique de financements publics des tiers-lieux à l’échelle nationale, dans le cadre du plan de relance, a porté des labellisations comme celle de “Fabrique de territoire” ou “Manufacture de proximité”. De nombreux tiers-lieux culturels ont perçu dans ces soutiens une possibilité de financements, là où le secteur culturel et plus largement le secteur associatif voyaient leurs financements publics se réduire de manière constante depuis plus de 20 ans.
Cette dynamique sera portée par le Ministère de la Culture, qui s’est également emparée de la notion de tiers-lieux pour soutenir des démarches plus expérimentales et sociétales. D’abord associée à des notions d’innovations numériques et aux industries créatives, la notion de tiers-lieux va entre autre, être portée par la Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle devenue la Direction générale de la démocratie culturelle, des enseignements et de la recherche, qui impulse une dynamique et acculture aux enjeux de ces lieux. Ainsi la relation entre culture et territoire peut être travaillée de manière plus participative et dans une approche des droits culturels. On observe aussi comment cette politique nationale va influencer les collectivités territoriales. La notion de tiers-lieu circule. Elle donne la possibilité à des acteurs, qui ne parvenaient pas à se positionner sur des lignes de financements, de trouver une porte d’entrée. Elsa Kartouby des Poussières, raconte comment ces financements ont permis au projet d’obtenir des soutiens importants, là où les services culturels et la DRAC ne semblaient accorder que peu de reconnaissance au travail effectué.
Alors que le Covid est venu bousculer nos modes de fonctionnement, les tiers-lieux culturels ont vu en l’apparition d’une politique publique ambitieuse, une prise de conscience politique des enjeux qu’ils travaillent. Ils ont perçu une reconnaissance de leurs démarches, là où leurs pratiques expérimentales, nourries d’éducation populaire, de participation citoyenne et d’intelligence collective avaient du mal à se faire entendre par les politiques culturelles traditionnelles. Seulement, cette époque nous semble bien derrière nous. La suite, nous la connaissons. L’arrêt ou presque des politiques nationales pour les tiers-lieux, une baisse historique du financement des collectivités au secteur culturel, une casse du milieu associatif (fin d’une grande partie des emplois aidés, baisse continue des subventions, mise à mal du Service civique volontaire, réduction des droits à la formation…). Cette politique est d’autant plus violente qu’elle met souvent les acteurs devant le fait accompli. Les décisions prennent effet dans les mois qui suivent, ne laissant aucune chance aux équipes de se retourner ou d’anticiper. Et pourtant, dans un contexte de violence institutionnelle et politique inédit, les tiers-lieux culturels poursuivent leur travail, parce qu’ils reposent sur un engagement fort de leurs équipes, parce qu’ils mobilisent une énergie bénévole précieuse et parce qu’ils répondent à de réels besoins. Ils tiennent, mais expriment une véritable souffrance. Ils tiennent, mais jusqu’à quand ?
La résistance face une politique publique hostile
Lors de notre entretien, Arnaud Idelon, auteur de l’ouvrage Culture Low Cost Arnaud Idelon (2026), Culture Low Cost, édition Divergences, souligne : si l’institution et notamment l’institution culturelle, s’empare de la notion de tiers-lieu parce qu’elle souhaite augmenter ses pratiques, engager un déplacement dans sa relation aux personnes et aux territoires, intégrer davantage de coopérations, d’intelligence collective ou encore d’approche écologique, alors le dialogue est réellement pertinent. Il cite ainsi les échanges structurants entre le tiers-lieu Hôtel Pasteur et l’institution Les Champs libres à Rennes (35), opérant ainsi une mise en tension intéressante entre des logiques de programmation. La première, celle du tiers-lieu, relève d’une “logique de la demande” quand la seconde s’inscrit dans une “logique de l’offre”. Les institutions culturelles sont preneuses des pratiques des tiers-lieux. Elles souhaitent interroger leurs modes de fonctionnement, leur gouvernance, leur approche de la programmation ou encore leur relation aux territoires et aux personnes qui y vivent. Pour cela, les échanges de pratiques sont à développer.
Si en revanche, par le déploiement de la notion de tiers-lieu, il s’agit de revoir à la baisse les moyens alloués aux lieux culturels, sous prétexte qu’ils sont issus de la société civile et qu’ils savent faire avec peu de moyens, alors l’approche est particulièrement problématique. Parce qu’elle existe cette “petite musique” qui consiste à dire que les tiers-lieux culturels peuvent, à terme, travailler sans subvention publique.
Lors de notre entretien, Fanette Bonnet, coordinatrice du réseau Actes If, lieux artistiques et culturels indépendants en Ile-de-France, va jusqu’à s’interroger : “A quoi bon cette politique déployée à l’échelle nationale à travers notamment le programme Nouveaux lieux, nouveaux liens ?”. Pourquoi avoir investi de l’argent public au sein de ces nombreuses initiatives et les laisser aujourd’hui en situation de grande fragilité ?
Nous avons rencontré Luc de Larminat et Lucile Rivera-Bailacq de l’association Opale, pôle ressources Culture et Économie Sociale et Solidaire (ESS), au croisement des arts et de la culture, de la recherche et des acteurs publics, qui s’inquiètent de voir que la forte baisse des financements des collectivités territoriales, entraîne non seulement une destruction massive des emplois mais également une perte des compétences et une expertise métiers spécifique. Et pourtant, ils observent un phénomène de résilience fort. Les équipes continuent, quand elles le peuvent, d’ouvrir leurs lieux. Fanette Bonnet partage cette analyse. Les tiers-lieux culturels sont résilients, et pourtant cela fait des années qu’ils doivent se battre plus que d’autres encore pour justifier de leur légitimité.
On le sait, les politiques culturelles traditionnelles ne parviennent pas à sortir véritablement du paradigme de la démocratisation culturelle. L’art est au cœur de leurs politiques. Une majorité des DRAC ont encore du mal, commente Luc de Larminat, à ne pas soutenir les tiers-lieux uniquement pour leur capacité à œuvrer à la diffusion artistique sur les territoires. Fanette Bonnet confirme que si les lieux intermédiaires bénéficient de soutien de la part du ministère de la Culture, c’est avant tout pour leur fonction de lieux dédiés à l’émergence de jeunes artistes. La dimension politique et sociétale des projets est peu valorisée. La notion de droits culturels est encore peu comprise et donc peu défendue. Les tiers-lieux culturels doivent imaginer une ingénierie fine dans la recherche de financements. Ils prennent d’autres entrées : les politiques de la ville, l’économie sociale et solidaire, l’innovation sociale, les coopérations européennes, les formations… Mais très souvent, au sein de ces différentes politiques publiques, ils doivent faire preuve d’un argumentaire précis, car on le sait, la culture est loin d’apparaître comme une priorité face à l’emploi, la santé, l’innovation numérique ou d’autres sujets d’intérêt général.
Alors que faisons-nous quand les portes se referment les unes après les autres ? Et bien on continue de faire ce que l’on fait le mieux : on invente, on mutualise, on coopère, on continue les plaidoyers…
Expérimenter toujours, pour accompagner les transitions culturelles
Par son observation, l’équipe d’OPALE constate que les tiers-lieux culturels sont très souvent porteurs de modèles réciprocitaires et redistributifs. Ils créent des relations structurantes sur leur territoire, en intégrant des dynamiques d’insertion professionnelle, en relocalisant des formes de production ou encore en travaillant finement leurs échanges avec les collectivités territoriales. Leur modèle économique s’inscrit pleinement dans l’économie sociale et solidaire et par son hybridation, les subventions ne représentent qu’une part de leur budget. Part tout à fait légitime, puisque l’utilité sociale et les espaces d’expérimentations ne peuvent se financer autrement.
La période que notre société traverse pose de véritable enjeux qui doivent être abordés par de multiples entrées. Si les politiques publiques ont un rôle indispensable à jouer, il en est de même pour les initiatives citoyennes. Les tiers-lieux culturels sont porteurs d’une partie des réponses que nous pouvons apporter. C’est ainsi qu’ils doivent être reconnus. Ils développent une méthodologie pertinente en pensant le “pourquoi faisons-nous” et “avec qui nous le faisons”.
Arnaud Idelon l’affirmait lors de notre échange : “Changer de méthodes ne veut pas dire baisser les subventions. Il s’agit de donner plus de responsabilités à la société civile pour faire autrement.”. Il cite l’exemple inspirant du Lieu-dit, à Clermont-Ferrand (63). Au sein de cet espace, la municipalité propose à des associations, issues majoritairement de la culture et de l’éducation populaire, de mener à bien des projets autour de la création, du partage et du dialogue citoyen. Les moyens sont mis à disposition, mais les méthodes et les contenus sont gérés par les acteurs associatifs.
Les tiers-lieux culturels sont porteurs d’outils et de pratiques qui peuvent tout à fait se transférer aux institutions, leur permettant ainsi d’opérer les transitions nécessaires. S’il faut changer de matrice et répondre autrement aux enjeux contemporains, il faut savoir s’appuyer sur les espaces qui s’y essaient depuis plus de 30 ans. Les tiers-lieux culturels sont porteurs d’expertises, nourries d’éducation populaire, d’intelligence collective, de design collaboratif et de processus participatifs. Leur existence est non seulement nécessaire, mais elle est aussi précieuse. Prenons-en soin, comme nous prenons soin des espèces vivantes menacées.
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.