Quand un tiers-lieu s’installe dans un village, qui en bénéficie vraiment ? Un roman qui donne la parole à ceux qu’on entend rarement dans ces histoires-là.. Quand les tiers-lieux ruraux font l’objet d’un récit, ateliers de coworking, fablab et ressourceries, friches culturelles, tiers-lieux nourriciers, épiceries coopératives, c’est presque toujours depuis le regard de ceux qui portent les projets : la success story qui revitalise, l’énergie qui arrive. Rarement depuis celui des habitants qui se retrouvent, sans l’avoir choisi, en arrière-plan. Le roman de Camille Bordenet offre un autre angle d’observation, non pas sur les tiers-lieux en général, mais sur une configuration particulière : celle d’un projet porté par quelqu’un qui revient, avec son capital symbolique et ses imaginaires urbains, dans un territoire qu’elle croit encore connaître.. Dans Sous leurs pas, les années, le « personnage » du tiers-lieu n’est pas une réponse mais un révélateur. Il fait apparaître ce que le territoire porte déjà, ses liens, ses mémoires, ses rapports de force. Et il fait de la rupture entre deux amies d’enfance la métaphore d’une fracture plus large : celle de deux mondes qui ne savent plus tout à fait comment s’interpréter. Journaliste au Monde spécialisée sur les ruralités, Camille Bordenet a grandi en Isère. Les personnages de son roman sont nourris de ses années de reportages, et l’accompagnent dans les sujets qu’elle couvre au quotidien. Ce premier roman, primé au Prix Ouest-France Terre de France, en est le prolongement littéraire.
Le récit se déroule dans un bourg de l’Isère, le Valfroid, à l’approche des élections municipales. Constance, petite-fille de Simone, est revenue de Paris avec un projet de tiers-lieu culturel dans la maison familiale de sa grand-mère décédée. Grande école de journalisme, passage à la télé, au village on la (re)connaît pour ça. Elle retrouve Jess, amie d’enfance restée sur place, qui sera sa monitrice d’auto-école. Autour d’elles gravite une galerie de personnages du coin : Mick le copain de Jess, Yanis jeune maraîcher, Samira qui tient le bar des Sports, Langlet le chasseur candidat à la mairie, Raymonde la maire sortante, tiraillée entre ses ambitions et ses propres contradictions. Un village, une élection, un projet. Dans cet assemblage, le tiers-lieu fictionnel joue un rôle à part : non pas simple décor, mais catalyseur de tensions préexistantes. La dépossession, la gentrification rurale, la question de ce que ça veut dire être d’ici : tout cela était déjà là. Le roman arrive à nommer ce que les rapports de classe au cœur de ce projet font aux habitants, et ce que certains tiers-lieux, même bien intentionnés, peuvent amplifier sans le vouloir, parfois sans le voir.
Un lieu, une transmission, une rupture
La maison de Simone est une grange en pierre comme il en reste dans les hameaux de l’Isère. Jess y avait ses habitudes, ses clés, ses après-midis à tenir compagnie à la vieille dame. Elle s’y était projetée, pour y emménager avec Mick, sans jamais le formuler à voix haute. Quand Constance annonce son projet de tiers-lieu de création dans le Dauphiné Libéré avant d’en avoir parlé aux habitants, quelque chose se rompt :
« Pour pas mal d’habitants, ç’a pas été facile de l’apprendre comme ça, dans le journal. D’habitude, quand un projet concerne le Valfroid, on en cause d’abord entre nous, au marché, au comptoir, dans la rue… »
Ce n’est pas tant le projet qui choque, la maire sortante en fait d’ailleurs aussitôt la promotion, que la manière dont il arrive : sans les formes habituelles de la concertation locale, sans les passages obligés du marché, du comptoir, de la rue. Constance n’a pas été vue au village depuis longtemps. Et la voilà qui réapparaît avec un projet, dans le journal.
La maison n’est que le point de bascule visible d’un processus plus large. Ce qui arrive par sa transmission, c’est un projet pensé et conçu ailleurs, avec les imaginaires d’un monde urbain ex nihilo, venant se poser dans un territoire qui a ses propres espaces de sociabilité, ses propres manières de vivre ensemble. Le roman pointe d’emblée quelque chose que les porteurs de projets ruraux esquivent parfois : la question du « faire avec ».
« Tu dis utile, mais ça dépend pour qui. En vrai, no offense, mais tu nous vois, nous, aller dans un truc d’artistes ? Rien que le nom, là, tiers-je-sais-plus-quoi, on capte pas trop ce que ça veut dire. On va pas se mentir, ce genre d’endroit, c’est plus pour les gens comme toi : Ceux-là qui viennent des grandes villes. »
Rester, partir, revenir : entre attachement et arrachement
On connaît cette représentation fantasmée : le néo-rural qui débarque avec ses certitudes et ses bonnets, les locaux méfiants mais finalement conquis, et la rencontre improbable qui finit par faire territoire. Ce roman propose un autre point de vue.
Constance n’est pas une étrangère. Elle est d’ici, ou du moins elle l’a été. Après une adolescence où elle ne se sentait plus tout à fait à sa place, elle a choisi de partir, construire une trajectoire ailleurs, devenir animatrice télé. Et c’est cet écart, devenu invisible pour elle-même, qui produit la fracture. Ce n’est pas son retour qui pose problème. C’est ce qu’il charrie sans le dire.
Face à Constance, Jess a suivi une tout autre trajectoire : elle s’est ancrée. Cela se matérialise dans le roman par l’intensité de ses relations, le soin qu’elle porte aux autres, la densité de ses attachements amicaux. Entre Constance et Jess, quelque chose s’est perdu. Pas seulement leur amitié : leur capacité à s’interpréter, se comprendre. Elles sont devenues « aphones de leur langue de naissance ». Jess se retrouve spectatrice d’un projet pensé sans elle :
« Combien de fois s’était-elle projetée vivant là-haut ? Elle se sentait roulée, pire, cocue. »
Camille Bordenet l’a formulé clairement lors de son passage à La Grande Librairie : « Jess a bien plus en commun avec des jeunes de classe populaire qui vivraient en ville qu’avec Constance, revenue avec son capital symbolique. Et Constance a bien plus en commun avec des notables locaux établis à la campagne qu’avec les habitants du Valfroid. »
Yanis vient compliquer encore le tableau. Venu de La Villeneuve – « pas le Grenoble qu’avait connu Constance en allant chez le dermato, mais celui où les politiques parlent de Kärcher » – il s’est installé en suivant un ami maraîcher pendant le Covid. Ni déjà-là, ni bobo parisien, il pose la question qui traverse tout le roman : « Ça veut dire quoi, en vrai, être de quelque part ? C’est écrit où, les conditions d’éligibilité ? ».
Le roman prend toutes ces blessures au sérieux. Il n’en fait pas du ressentiment. Il en fait un sujet politique : celui d’une transformation des territoires qui invisibilise une partie de celles et ceux qui les habitent.
Un langage qui trace des frontières
Le tiers-lieu n’arrive pas seul. Il arrive avec ses mots, un vocabulaire qui dit d’où l’on parle, des termes qui permettent de raconter un projet, le rendre désirable et souvent finançable…
« C’était la grande mode, les tiers-lieux. Un nom branchouille traduit de l’anglais pour désigner ni plus ni moins que des espaces d’activités à mi-chemin entre le lieu de travail et le domicile. Caractéristique d’une tendance de l’époque : les nouveaux ruraux aiment se réapproprier des lieux et des usages en les re-marketant, convaincus de détenir un concept innovant là où les déjà-là n’avaient simplement pas eu l’idée de capitaliser sur leurs savoir-faire. D’autant que l’État, qui se fout bien des centres sociaux vétustes et des collèges qui prennent l’eau, subventionne sans se faire prier ces lieux hybrides, convaincu de leur potentiel de redynamisation » (p70). »
Ce vocabulaire fonctionne comme un marqueur d’appartenance : il distingue ceux qui ont été formés à ces codes de ceux pour qui ils restent étrangers. Pas une exclusion frontale, plutôt un sentiment d’être hors d’une conversation qui vous concerne pourtant directement.
« Makerspace, fablab… on savait même pas de quoi ils parlaient. »
En ce sens, le concept de tiers-lieu fonctionne comme un idiome de classe : il présuppose un parcours, un réseau, une familiarité avec les dispositifs institutionnels inaccessibles pour la plupart. C’est ce que montre Mario Bilella dans une enquête monographique en milieu rural : la participation et l’innovation politique, portées par une petite bourgeoisie culturelle, constituent avant tout une opportunité de se distinguer. Les discours prônent l’ouverture ; les logiques sociales maintiennent les classes populaires à l’écart (Bilella, 2019). C’est cette mécanique que le roman décrit avec précision : celle de l’entre-soi qui s’installe, sans chercher à se mélanger :
« Ils commencent par obtenir des subventions. Au début, ils ne sont que quelques-uns, et après ils rappliquent à plusieurs […]. Et voilà qu’ils restent entre eux, ils essaient pas de s’intégrer. » (p96)
Il dépolitise aussi. La « reconversion » du territoire est célébrée comme une success story — nouveaux venus, nouveaux projets, nouvelle énergie. C’est le discours de la maire sortante, candidate à sa réélection, et elle y croit sincèrement. Mais pendant qu’on célèbre ce qui arrive, personne ne regarde ce qui se perd : les habitants qui ne se logent plus, la pression foncière qui monte en silence.
À l’inverse, le roman rappelle que les formes ordinaires de faire société n’ont jamais eu besoin d’être nommées pour exister :
« Mais leur visio-lieu culturel, là, si c’est juste un endroit où on se réunit pour refaire le monde et se filer des coups de main, pour ça, on a déjà le bar des Sports. Et même la salle des fêtes et la salle d’attente du docteur Grazia. Ils ont pas inventé l’eau chaude. »
C’est peut-être une des phrases les plus politiques du roman. Elle ne dit pas que le projet est inutile. Elle dit qu’il s’inscrit dans un territoire qui avait déjà ses habitudes, ses lieux, ses formes d’entraide, et que ce déjà-là reste dans l’angle mort d’un projet qui, malgré son enthousiasme, passe à côté de ce qui existait déjà..
Ce que le territoire avait déjà, et ce qu’il perd
Derrière la transmission de la maison de Simone, c’est aussi la question des lieux qui disparaissent et de ce qui les remplace. C’est précisément l’angle que Paul Emilieu Marchesseau et Anne Plaignaud explorent dans Tiers-lieux, la guerre des usages : lorsque Ray Oldenburg théorise le tiers-lieu dans les années 1990, il désigne un espace intermédiaire construit par et pour les habitants, antidote à la perte des lieux de sociabilité et de débat démocratique. Ce que le roman de Bordenet interroge, c’est l’écart entre cette promesse originelle et certaines formes que prend aujourd’hui le tiers-lieu : conçu ailleurs, arrivé avec ses codes, porté par des reconversions urbaines et des appels à projets, il capte l’attention (et les financements) pendant que d’autres lieux, eux, ferment sans faire de bruit.
Ce ne sont pas deux phénomènes liés par une causalité simple, mais ils sont concomitants. Une recherche récente du CEPREMAP (Subtil, 2026) le mesure : en croisant 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022 avec les résultats électoraux sur vingt-cinq ans, Hugo Subtil montre que la disparition de ces espaces produit des effets durables sur le tissu démocratique local, trois fois plus forts dans les communes rurales. Ce n’est pas la perte économique qui pèse le plus : c’est la perte du lieu où l’on se parle. On regarde ailleurs, vers les projets innovants, les reconversions heureuses, les dossiers bien écrits. Pendant ce temps, les lieux sociaux ferment.
Camille Bordenet aime à rappeler que le silence est presque le premier personnage de son roman. Ce que le texte rend visible, c’est l’effacement de ce qui fait l’identité concrète du territoire : la fête de la raviole, la salle des fêtes construite après-guerre par les habitants eux-mêmes, maire et curé réconciliés pour l’occasion, chars agricoles transformés en scène. Des lieux qui n’ont jamais eu besoin d’être nommés pour fonctionner, sans ingénierie de projet ni financements nationaux. C’est précisément cette effervescence collective que documente Élie Guéraut : une petite bourgeoisie culturelle locale, ancrée dans les associations, les pratiques artistiques et sportives depuis les années 1970, dont le déclin faute de moyens et de soutiens politiques participe lui-même à l’affaissement des petites villes (Guéraut, 2023). Ce que Constance ne voit pas en arrivant avec son projet, c’est que ce travail invisible existait déjà, et qu’il s’efface.
La dépossession n’est pas que symbolique. Mick et Jess n’arrivent pas à se loger, régulièrement soufflés par des couples de Grenoblois ou de Lyonnais qui surenchérissent sans intention de s’installer à l’année :
« Ils n’étaient pas prêts pour autant à abandonner cinés, musées, Biocoop et afterworks. Ils voulaient le meilleur des deux mondes. […] Ils avaient la désagréable impression de n’être qu’un décor, une toile de fond pour citadins stressés et cadres retraités en quête de bucolisme, d’authenticité, de sens et de slow. À croire qu’on n’en foutait pas une rame par ici. Les bleds devaient tenir tout seuls, sans profs ni soignants, sans ouvriers ni paysans, par la grâce des métropoles ruisselant jusqu’à eux. »
Richard et Tommasi (2025) le documentent à l’échelle nationale : les nouveaux habitants des campagnes, souvent très diplômés et mieux dotés en capital, contribuent à rendre le foncier inaccessible aux populations antérieurement installées, dynamique que les institutions tendent à lire comme une simple « redynamisation ». Cette pression foncière touche aussi l’agriculture. Quand des granges de hameau sont rachetées pour devenir résidences secondaires, ce sont des bâtiments qui sortent définitivement du circuit, avec des effets concrets sur la possibilité même de s’installer, dans un territoire où Yanis s’est lancé comme maraîcher.
Le tiers-lieu n’est pas la cause de ces phénomènes. Mais en augmentant l’attractivité du lieu, il risque d’en être un accélérateur. Le roman ne l’édulcore pas : un projet bien intentionné peut produire des effets qu’il n’anticipait pas, s’il transforme le territoire sans associer ceux qui y vivent.
Du clivage à la réconciliation : à quelles conditions ?
Dans le roman, le tiers-lieu devient un point de fixation à l’approche des élections. Non pas parce qu’il serait le problème central du territoire, mais parce qu’il agrège des colères préexistantes. Langlet, candidat à la mairie, ne s’en prive pas : il en fait le réceptacle de toutes les tensions, l’épouvantail d’urbains écolos déconnectés venus imposer leurs idées hors sol.
« Cette histoire de tiers-lieu culturel, c’est du pain bénit pour attiser les clivages. »
C’est le mécanisme que Félicien Faury a documenté : préoccupations économiques et ressentiment identitaire s’enchevêtrent, se nourrissent l’une l’autre. Dans ses interventions médiatiques, Camille Bordenet le prolonge : les politiques ont tout intérêt à présenter cette fracture comme géographique plutôt que sociale, pour masquer leur propre appartenance à une classe dominante.
En arrière-plan de ce spectacle électoral, le roman donne à voir quelque chose de discret et d’essentiel : ce sont presque exclusivement des femmes qui font tenir le Valfroid. Jess, Samira, Raymonde.. organisent la buvette, préparent les repas collectifs, absorbent les tensions, assurent une cohésion sociale. C’est ce que documentent Sophie Orange et Fanny Renard dans Les Femmes qui tiennent la campagne (La Dispute, 2022) : l’organisation des territoires ruraux repose en grande partie sur « une bande de femmes » qui, face au retrait de l’État social, tiennent tous les services essentiels, invisibilisées. Camille Bordenet en a fait le sujet d’un reportage dans Le Monde, constatant que cet angle reste ignoré des politiques publiques rurales.
Constance le perçoit aussi, trop tard peut-être. À mi-roman, elle feuillette le Dauphiné et tombe sur ce qu’elle n’avait pas vu :
« Constance découvrait dans les pages du Dauphiné ceux qui faisaient tourner des assos, des collèges, des casernes de pompiers, des ressourceries, des MJC, des centres d’accueil pour demandeurs d’asile, des bibliothèques. Elle admirait autant qu’elle jalousait tout ce que des gens étaient capables de donner d’eux-mêmes juste comme ça, sans faire l’appoint, en se foutant que ce soit utile, ou même que ça ait du sens.
Ce que Constance découvre dans ces pages, c’est la même chose que ce que le roman donne à voir depuis le début : un territoire qui n’a pas attendu d’être redynamisé pour se « tenir ». Ce que la journaliste Emma Conquet nomme l’urban gaze, ce regard filtré par un prisme urbain qui réduit les territoires ruraux à des décors en déclin ou des ressources à valoriser, sans jamais y chercher des sujets politiques à part entière, est ici mis en cause par le roman lui-même, depuis l’intérieur de ses personnages.
Les « déjà-là » versus les « gens du clavier » (le surnom que Samira a fini par coller aux nouveaux arrivants) vivent, dit le texte, « juxtaposés plutôt qu’ensemble ». La réconciliation passera peut-être par l’invention d’un langage qui ne soit ni importé ni replié sur lui-même, là où le terme tiers-lieu donne parfois l’impression que tout le monde se comprend. Ce que le roman pose, en creux, c’est une question qui reste ouverte : comment les personnes qui vivent dans ces territoires pourraient-elles parler par elles-mêmes et pour elles-mêmes, plutôt que d’être représentées, par les projets, par les récits, par les politiques qui parlent en leur nom.
Pour les acteurs de « lieux hybrides », ce roman est une invitation inconfortable et précieuse. Il rappelle que les bonnes intentions ne suffisent pas, que le langage porte des frontières sociales, que l’attractivité produit des effets sur ceux qui habitent le territoire. Et il pointe quelque chose de plus précis que l’entre-soi, universel à tout lieu de sociabilité : la distance entre la promesse d’ouverture et de mixité, constitutive de l’idéal du tiers-lieu, et la difficulté à vraiment l’incarner. C’est là que peuvent se renforcer les lignes de partage qu’on prétendait effacer. Réduire cet écart est sans doute un des principaux enjeux auxquels les tiers-lieux sont confrontés, et ce sur quoi nombre d’entre eux s’efforcent, concrètement, de travailler.
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.