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Tiers-lieux et numérique, où en est-on ?

Une histoire à double sens

1 septembre 2026

En France, dans le courant des années 2000, la numérisation galopante de nos modes de vie stimule l’émergence des tiers-lieux : des espaces ouverts et hybrides qui permettent d’accéder aux nouvelles technologies, de les expérimenter, de les transmettre au plus grand nombre et d’en débattre. Pourquoi et comment l’histoire du numérique et celle des tiers-lieux se sont-elles rencontrées ? Qu’a produit cette culture numérique des tiers-lieux et quelles perspectives aujourd’hui ?

L’engouement pour les nouvelles technologies s’accompagne très vite d’une critique vis-à-vis de leurs usages et de leurs conditions de production. C’est à partir de cette philosophie du pharmakon, à la fois remède et poison, concept repris et popularisé par le philosophe Bernard Stiegler, que les tiers-lieux, comme on les considère aujourd’hui, émergent en France dans les années 2010. Claire Demaison, co-fondatrice du Lica (Laboratoire d’Intelligence Collective et Artificielle) et à présent coordinatrice du Tiers-Lab des transitions à Marseille, se souvient de cette coexistence entre utopie et dystopie numériques : « En 2016, au démarrage du Lica, nous sommes un petit groupe d’horizons différents, convaincus que le numérique est en train de changer le monde… On rencontre, alors, des personnalités influentes et hors normes comme Thanh Nghiem, une des co-fondatrices de la communauté des crapauds fous qui voit dans le numérique le moyen de casser les silos, de rebattre les cartes, etc. » Plusieurs membres du Lica entreprennent alors, en 2017, un voyage au cœur du réacteur numérique, la Silicon Valley. Ils en reviennent perplexes : « d’un côté, il y a cette ébullition communicative de la tech et de l’autre on découvre la casse sociale et les inégalités. Ce voyage confirme que le numérique est bel et bien en train de changer le monde, et avec une rapidité inégalée, mais ce monde ne nous fait finalement pas rêver. On s’interroge. Comment éviter que le futur se fasse sans une bonne partie de la population, voire au détriment de celle-ci ? ». A mesure que le numérique gagne du terrain, les questions émergent comme celles des « fake news » et des bulles de filtre, c’est-à-dire la façon dont les algorithmes peuvent interférer de façon massive dans l’opinion publique en s’appuyant sur les biais de confirmation (surexposition à des informations qui viennent appuyer une convictions préexistante), ou encore les dérives de l’économie de l’attention et du solutionnisme technologique, ou encore la radicalité du courant libertarien, et la brutalité de l’uberisation. Cette prise de conscience de la société numérique telle qu’elle est promue par la Silicon Valley conduit à l’envie d’un numérique plus social, plus solidaire, plus citoyen, plus humain et ce mouvement se traduit, notamment, par la création d’espaces physiques du numérique qui s’attachent, certes, à défendre une émancipation individuelle par les technologies, mais dans une vision inclusive et non nécessairement capitaliste de la transition numérique. 

Une utopie numérique commune qui mène à une hybridation d’activités au sein de mêmes lieux

Chronologiquement, on voit d’abord apparaître les Espaces Publics Numériques – EPN (bibliothèque tiers-lieux, espace culture multimedia, medialab, cyberposte, Point cyber jeunes…), soutenus dès 1998 par le programme d’action gouvernemental pour la société de l’information (PAGSI). Ces espaces publics ou associatifs facilitent l’accès à Internet et, à mesure que l’administration et la société dans son ensemble se virtualisent, œuvrent pour une égalité d’accès au droit des plus vulnérables, posant les bases du secteur de la médiation numérique, aujourd’hui représenté par la MedNum. Certains EPN, comme le Comptoir numérique à Saint-Etienne, cofondé par Yoann Duriaux, un militant historique des tiers-lieux en France, enrichissent petit à petit leurs activités avec des machines en libre accès, des services de proximité, des espaces partagés pour travailler, pour se réunir entre habitants du quartier, professionnels de différents secteurs, etc., comme en témoigne le sociologue et théoricien des tiers-lieux en France, Antoine Burret dans la revue En Communs. De fil en aiguille, l’hybridation des activités des EPN fait émerger des tiers-lieux. 

Cohabitent ainsi, au sein de mêmes lieux, plusieurs communautés et plusieurs finalités. Les espaces de coworking, puis les makerspaces, mettent en pratique une autre approche du travail et des lieux de travail autour des travailleurs indépendants, des entreprises libérées, de la mutualisation des outils et des modes de gouvernance coopératifs (CAE, SCIC). Les hackerspaces et les fablabs se développent en France, dans une perspective de démocratisation des savoirs techniques par le faire (autoproduction, réparation, apprentissage par le faire, bricolage convivial…) avec l’espoir de révolutionner la production manufacturière (open source, fabrication distribuée, modèle anti ou post-capitaliste, communs numériques). 

Ainsi, médiation numérique, économie collaborative, fabrication numérique, ces trois dynamiques constituent un des socles de l’usage contemporain du mot tiers-lieu en France. Bien-sûr les tiers-lieux ne se résument pas à l’essor des technologies numériques, ils se sont imprégnés d’autres influences et d’autres aspirations, mais ces trois dynamiques initiales sont encore très présentes aujourd’hui, parfois entremêlées parfois distinctes. A titre d’exemple, selon le panorama 2026 mené par France Tiers-lieux, 32% des tiers-lieux proposent de la médiation numérique (ils étaient 31% en 2023). Pourtant, au regard de la définition américaine des tiers-lieux, proposée par Ray Oldenburg, autour des lieux de sociabilité informelle, l’importance du lien entre tiers-lieux et numérique en France interroge.

Une histoire de personnes et de réseaux ?

En 2017, à Paris, se déroule en parallèle et à quelques centaines de mètres d’écart, l’événement Futur en Seine dans la grande Halle de la Villette et la Maker Fair à la Cité des Sciences et de l’Industrie. D’un côté, le monde de l’innovation technologique, de l’intelligence artificielle, de la réalité virtuelle, des objets connectés et de l’autre celui de la robotique open source, de l’imprimante 3D, du low tech et du bricolage. D’un côté le monde des entrepreneurs et entreprises du digital et des ingénieurs, de l’autre celui des geeks, des professeurs de techno, des inventeurs-rêveurs, des familles et des enfants. Deux mondes qui ne se parlent pas et qui se saisissent des technologies numériques de façon très différentes : culture start-up versus culture maker, French tech versus Data for Good, etc. 

A cheval entre ces deux univers, un noyau de technophiles bercés par les utopies premières d’Internet (village global, société du partage, liberté d’expression, horizontalité, empowerment…) œuvre à l’émergence d’un numérique inclusif et porteur de progrès social. Il s’agit de personnes publiques comme le philosophe Bernard Stiegler autour de la critique de la société automatique et de la défense d’un revenu contributif à la Plaine Saint-Denis, la chercheuse Valérie Peugeot du Labo Sense d’Orange autour des communs numériques, le théoricien Michel Bauwens sur le pair-à-pair et le glocal (circulation des savoirs en global, production en local), l’ingénieure Thanh Nghiem avec ses crapauds fous, l’artiste Albertine Meunier avec son datadada et tant d’autres personnes qui ont nourri une pensée démocratique du numérique. Il s’agit ensuite de lieux pionniers comme la Cantine à Paris (devenu Numa), Electrolab à Nanterre, la Bo[a]te à Marseille (premier coworking en France), la Coroutine à Lille, le Comptoir numérique à Saint-Etienne, etc. Il s’agit aussi de structures et de réseaux comme la Fing (Fondation Internet Nouvelle Génération), Vecam (Veille européenne et citoyenne sur les autoroutes de l’information et le multimédia), Ouishare, Sharers and Workers, les TiLios (Tiers-lieux libres et open source), l’ANIS (Acteurs de l’Innovation Numérique et Sociale en Communs en Région Hauts-de-France), Coopaname, la coop des communs, la Fondation travailler autrement, les médias comme Usbek et Rica et ses tribunaux des générations futures, Makery, le Digital Society Forum (fermé depuis), etc. Il s’agit enfin d’agents publics, de responsables politiques, de militants de la Civic Tech qui ont œuvré au sein des ministères, de l’administration, des structures d’éducation pour défendre une autre société numérique que celle de la start-up nation (pour faire court). 

Simon Sarazin a fait partie de ce premier mouvement numérique des tiers-lieux, il y entre par l’angle « numérique et Économie Sociale et Solidaire » avec la FING pour qui il travaille pendant un an en tant que chef de projet. Ses bureaux sont situés à la Cantine, « j’y découvre un espace de travail plus ouvert et plus vivant que les lieux habituels de l’Économie Sociale et Solidaire. C’était comme si le numérique apportait au lieu une culture issue des pratiques du logiciel libre et de la contribution ouverte, comme Wikipedia par exemple ». Convaincu par son expérience à la Cantine, Simon Sarazin rejoint en 2010 la Coroutine, un espace de travail partagé associatif en démarrage situé à Lille, où il travaille aux côtés de développeurs du logiciel libre. Avec La Coroutine, il s’implique alors dans le mouvement des Tiers-lieux Libres et Open Source (TiLios), cofondé par Yoann Duriaux et Antoine Burret qui estiment que « l’imaginaire du numérique ouvert et partagé peut se prolonger dans les lieux physiques et construire une alternative au système capitaliste ». Alexandre Bigot-Verdier, aujourd’hui membre de Mobicoop et de la Compagnie des Tiers-Lieux, se retrouve dans le bain depuis le Québec, où il devient le  « connecteur » Canada de Ouishare, une communauté internationale autour l’économie collaborative, avant d’être recruté à son retour en France par la Mission Société Numérique, dirigée par Orianne Ledroit, elle-même issue de la mouvance des tiers-lieux publics culturels. Ainsi, un groupe très hétérogène mais interconnecté autour des questions numériques se croisent dans des lieux emblématiques comme la Cantine, pour participer à des conférences, travailler quelques heures ou simplement se retrouver discuter, coopérer, se faire connaître et identifier des partenaires possibles, notamment lors de meetup — pour celles et ceux qui ont connu les débuts de ce réseau social qui permettait de se rencontrer dans la vraie vie… 

Au fil du temps, ce noyau de technophiles progressistes et engagés va réussir à faire de la transition numérique un sujet social incontournable dans les stratégies publiques nationales et territoriales comme dans les politiques RSE des grandes entreprises, à l’instar d’Orange avec le site Digital Society Forum et son labo Sense dirigé par le sociologue Dominique Cardon ou de la Mission Société Numérique dont l’action va s’avérer déterminante dans la couleur fortement numérique des tiers-lieux en France.

L’influence des politiques publiques numériques dans le développement des Tiers-Lieux

En fait, les politiques publiques nationales et territoriales ont investi les espaces physiques du numérique dès les années 2000, en premier lieu autour de l’accès à Internet, puis de l’accompagnement aux usages et compétences numériques, à l’instar de la métropole de Brest avec les P.A.P.I. (Points d’Accès Publics à Internet). Ensuite, dans les années 2010, les politiques publiques se sont intéressées aux phénomènes des coworking, des fablabs et des espaces hybrides que l’on commence à appeler tiers-lieux. Depuis 2012, la Région Nouvelle Aquitaine, en collaboration avec la Coopérative des Tiers-lieux, a, ainsi, soutenu financièrement et favorisé l’implantation de plus de 80 tiers-lieux sur son territoire. Autre exemple, la région Bretagne a, dès 2014, un dispositif de subvention via les appels à projet « Fablabs et Espaces de Travail Partagés ». D’un point de vue national, le premier dispositif d’ampleur à destination des tiers-lieux remonte à 2013. Fleur Pellerin, alors ministre déléguée à l’Économie numérique, et Arnaud Montebourg, alors, Ministre de l’Économie, du Redressement productif et du Numérique de France, voient dans les fablabs une manière innovante de faire avancer la relocalisation de la production en France, le fameux made in France. Ils lancent alors l’appel à projet « Ateliers de fabrication numérique » et distribuent 2,2 millions d’euros partagés entre 14 lauréats. Ce coup de pouce du gouvernement a certes favorisé la reconnaissance du modèle fablab en France et aidé à la structuration du réseau, notamment avec la création du RFFLabs (Réseau Français des Fablabs), mais il a aussi produit un fort malaise au sein des acteurs : mise en concurrence des structures alors que les fablabs sont par essence coopératifs, effet d’aubaine pour de nouveaux entrants au détriment d’acteurs existants, accent mis sur les modèles économiques et l’entrepreneuriat, financement du matériel mais pas du fonctionnement. A la même époque, Fleur Pellerin lance la French Tech et forme une équipe dédiée sur les questions de politiques publiques du numérique qui va ensuite devenir l’Agence du Numérique sous la tutelle du Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique. L’Agence se structure autour de trois pôles : le pôle France Très Haut Débit (réseaux et Télécom), le pôle French Tech et la Mission Société Numérique (autour des usages numériques).

Au mitan des années 2010, les acteurs de la médiation numérique, bien que prégnants au départ, perdent du terrain face à la « hype » des fablabs et des tiers-lieux. Nommée directrice de la Mission Société Numérique au sein de l’Agence du Numérique en 2016, Orianne Ledroit, aujourd’hui déléguée générale d’EdTech France, ne comprend pas pourquoi le monde associatif et public de la médiation numérique est si peu connecté aux tiers-lieux alors qu’ils semblent partager la même philosophie d’un numérique ouvert et source d’émancipation. Avec Alexandre Bigot-Verdier et Pierre-Louis Rolle, proche de la culture civic tech et open data, cette petite équipe va, alors, œuvrer à la jonction entre les deux.

2018 est une année charnière dans l’orientation numérique des tiers-lieux. D’un côté, la Mission Société Numérique lance avec Mounir Mahjoubi, alors secrétaire d’État chargé du Numérique, la stratégie nationale pour un numérique inclusif afin de s’attaquer au problème criant de l’illectronisme à un moment où l’État accélère sa dématérialisation des services publics. « On s’associe au Baromètre du Numérique de l’Arcep pour faire remonter des données qui montrent que la dématérialisation des démarches administratives est en train d’exclure une partie conséquente des citoyens et qu’il est donc indispensable que l’État finance la transition numérique de la population, notamment à travers des lieux d’accompagnement comme les tiers-lieux que nous avions déjà identifiés comme des relais clés. Concernant les collectivités territoriales, je mobilise les élus locaux et les acteurs de la médiation numérique autour de la transformation des Assises de la Médiation Numérique en une coopérative, la MedNum, qui les rassemble dans sa gouvernance et qui produit des événements NEC (Numérique en Commun) nationaux et locaux. A cela s’ajoute la création des hubs territoriaux pour un numérique inclusifs et d’hyperliens, une série de reportages sur des tiers-lieux qui mettent en pratique l’inclusion numérique comme la Quincaillerie à Guéret dans la Creuse ou la Smalah à Saint-Julien-en-Born dans les Landes » raconte Orianne Ledroit, mais, malgré ses efforts de structuration et de plaidoyer, le numérique inclusif manque de leviers politiques et financiers 

De l’autre côté, le Commissariat Général à l’Égalité des Territoires (CGET) publie le rapport « Faire ensemble, pour mieux vivre ensemble » issue de la « Mission Coworking : Territoires, Travail, Numérique » confiée à Patrick Levy-Waitz, président de la Fondation Travailler Autrement, par Julien Denormandie, alors secrétaire d’État auprès du ministre de la Cohésion des territoires. Le tour des tiers-lieux mené par Patrick Levy-Waitz et Rémy Sellier (CGET) se déroule avec le prisme des nouveaux modes de travail autour du « faire ensemble », notamment le télétravail et les espaces de bureau partagé dans un état d’esprit d’entreprenariat du digital : « Par une véritable politique publique des tiers lieux, il est possible d’explorer les modalités de cette nouvelle manière d’être au monde et de faire pousser les fers de lance de la Start-up Nation dans les territoires », peut-on lire dans l’édito de Patrick Levy-Waitz. Alors que l’Agence du Numérique patine, le « rapport coworking » fait mouche. Sans doute qu’une voix issue du monde de l’entreprise et non de l’État porte plus, d’autant qu’elle est associée à une image plus médiatique : les coworking et les fablabs font alors beaucoup plus rêver que la médiation numérique..

C’est au moment où les auteurs du rapport cherchent à mettre en œuvre leurs recommandations que la jonction s’opère. Ayant déjà une équipe en place, Orianne Ledroit suggère, en effet, que l’Agence du Numérique prenne le relais d’un point de vue opérationnel, à condition d’y intégrer les enjeux de la stratégie nationale pour un numérique inclusif. Pour simplifier, il s’en suit la fusion entre l’Agence du Numérique et le CGET, au sein de l’ANCT (Agence Nationale de la Cohésion des Territoires), ce qui confère d’emblée un ADN numérique et médiation numérique au programme « Nouveaux lieux, nouveaux liens » et à l’appel à Projet « Fabrique de territoire » qui va suivre. L’objectif est de financer la création ou le développement de 300 tiers-lieux proposant nécessairement des activités de médiation numérique, de fabrication numérique ou de coworking. On retrouve, en outre, la méthode de l’Agence du Numérique dans la création des réseaux de tiers-lieux régionaux, en miroir des hubs numériques, cherchant à nouer des alliances et des coopérations entre État, collectivités et praticiens.

Ainsi, « la focale numérique a été un biais assumé du dispositif Fabrique de territoire, reconnaît Orianne Ledroit, alors que les tiers-lieux n’ont pas tous vocation à adresser les questions numériques, puisque tout dépend des besoins de leur territoire et de leurs ressources locales ». Alexandre Bigot-Verdier se souvient de l’incompréhension du milieu tiers-lieu devant cette injonction au numérique et s’interroge avec le recul sur son bien-fondé, mais il remarque que la dimension numérique a permis d’aller chercher des moyens grâce à l’aspect « innovation technologique », là où les financements autour de l’innovation sociale étaient déjà largement captés par les structures existantes de l’Économie Sociale et Solidaire. Orianne Ledroit et Alexandre Bigot-Verdier regrettent également l’adoption d’une approche par lieu, portée par Patrick Levy-Waitz, là où eux défendaient une approche plus écosystémique : financer la structuration de réseaux de tiers-lieux, des briques, des outils, des ressources, des communs numériques, avoir une approche coopérative en phase avec le mouvement des tiers-lieux, prendre en compte les différences entre tiers-lieux. Cela dit, reconnaissent-ils, cette approche par lieu, plus concrète et visible, a convaincu les décideurs politiques, là ou celle des communs numériques auraient été beaucoup plus difficile à porter. Malheureusement, mais sans surprise, l’approche des fabriques de territoires a produit les mêmes dérives et les mêmes effets que l’appel à projet Fablab de Fleur Pellerin. Et aujourd’hui, à l’heure où les subsides de l’État manquent, les fabriques de territoire peinent à s’en sortir et l’agence France Tiers-Lieux ferme, ce qui révèle la fragilité de l’écosystème tiers-lieux tel que façonné par les politiques publiques. « Il aurait fallu que Le GIP France Tiers-lieux intègre sa non-pérennité dans sa construction afin de se mettre au service d’une autonomie du réseau tiers-lieux et non de créer sa dépendance. Avec le recul, on aurait pu réfléchir à d’autres formes de coopération public-privé et national-territorial pour porter cette initiative et ainsi éviter de créer une dépendance forte (et donc risquée) à l’Etat », analyse Orianne Ledroit.

En définitive, les fablabs et makerspaces n’ont pas (encore) produit la révolution des modes de production que le monde économique attendait d’eux (cf. notre article sur la production distribuée) et la capacité de beaucoup de tiers-lieux à intégrer les questions numériques dans leurs activités a montré ses limites. Ainsi, Claire Demaison remarque que : « le numérique est un sujet passionnant en termes sociologiques, philosophiques et techniques, mais il reste peu populaire et difficile à transmettre. Par exemple, on s’est beaucoup intéressés à la blockchain, mais qui vient à un atelier sur la blockchain ou sur les cryptomonnaies ? Des personnes déjà initiées. On arrive à travailler sur les méthodes d’intelligence collective et sur le lien avec le vivant mais beaucoup moins à attirer du monde sur des questions des souveraineté numérique ou de fakes news, même si l’IA est un peu en train de changer la donne ». 

Que reste-il alors de l’utopie numérique dans les tiers-lieux ?

Un des héritages principaux du numérique au sein des tiers-lieux réside dans la culture de la contribution et de l’horizontalité : modes de gouvernance et de coopération, notamment autour des SCIC et de leur organisation en collèges, modes d’apprentissage par le faire qui dépassent les postures de sachants/apprenants, mutualisation des moyens et des outils, documentation et partage des savoirs, etc.

Aujourd’hui, la fermeture de France Tiers-Lieu pose de nombreux problèmes au secteur, mais elle représente aussi une opportunité, en s’appuyant sur cet héritage commun, de repenser l’écosystème des tiers-lieux de façon plus ascendante et plus coopérative, plus maker que start-upper, estime Simon Sarazin qui relance avec d’autres acteurs du monde du Libre la plateforme tiers-lieux.org, en s’appuyant sur l’héritage numérique de ces dix années construit notamment autour des Tilios. « Avec les technologies actuelles, on a enfin les moyens de construire l’alternative que l’on appelait de nos vœux, il y a 15 ans. On a les moyens de s’extraire de la dépendance des plateformes et des réseaux sociaux dominants. En fait, on n’a jamais eu autant besoin de re-socialiser le numérique, or les tiers-lieux restent un écosystème clé pour penser une contre-société du numérique autour des communautés, des communs et de l’organisation de la contribution, car le plus à même de comprendre la culture du libre et des communs », explique-t-il. Ces tiers-lieux, pensés comme des communs de proximité, se regroupent derrière l’appellation Licoop. Alexandre Bigot-Verdier est, de son côté, plus réservé, sur la capacité des tiers-lieux à résister à la vague IA capitaliste : « Le dernier Numérique En Commun ESS a proposé un focus sur l’IA. On a collectivement répondu qu’il ne fallait pas y aller, en raison de son insoutenabilité et de la dépendance qu’elle crée. Pourtant, je ne peux que constater avec Mobicoop le retard gigantesque que nous prenons à ne pas utiliser ces outils et je m’interroge aujourd’hui, face à l’intensité de l’emprise numérique capitaliste, comment l’écosystème tiers-lieu pourrait-il produire seul une alternative ? ». Sur le sujet de l’IA, Simon Sarazin l’aborde comme un pharmakon, ajoutant que les projets d’IA libre et auto-hébergés avancent, d’autant que cela devient un enjeu démocratique majeur. Claire Demaison estime aussi que le sujet de l’IA et ses dérives va permettre de mobiliser plus largement la population et les entreprises pour essayer de ralentir et de faire les choses différemment, nouant des alliances nouvelles, peut-être un jour, à même de tenir tête à l’emprise telle que décrite par Alexandre Bigot-Verdier, « les tiers-lieux permettent à nouveau, comme à l’époque des meetup, de croiser les regards, de nouer un dialogue constructif sur la société numérique. Aujourd’hui, d’un point de vue intellectuel, nous sommes en train de passer de la critique de la société automatique de Bernard Stiegler au concept de robustesse d’Olivier Hamant ». Finalement, plutôt que de s’interroger sur la place que le numérique a eu dans l’histoire récente des tiers-lieux, il est intéressant de renverser la question et de se demander ce que les tiers-lieux font au numérique. Comme l’illustre le glissement du Lica vers le Tiers-lab des transitions, nous sommes probablement en train d’évoluer de la transition numérique à la transition écologique du numérique, et sur ce sujet, les tiers-lieux ont encore beaucoup à apporter.

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.