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Tiers-lieux et alimentation, où en est-on ?

Tiers-lieux nourriciers : comment des initiatives modestes sont devenues des acteurs des politiques alimentaires

1 septembre 2026

Agriculture et alimentation sont les deux faces d’une même pièce. Pourtant ces secteurs ne se croisent pratiquement pas. Le milieu agricole s’intéresse à la production, ses techniques, ses rendements, tandis que l’alimentation est abordée sous l’angle de la consommation, de la santé ou de l’action sociale. Dans les tiers-lieux, on a voulu réparer cette aberration et faire en sorte que se croisent des productrices et producteurs, des consommateurs et consommatrices, ainsi que les structures qui œuvrent entre les deux, des épiceries aux restaurants en passant par l’aide alimentaire. C’est comme ça que les tiers-lieux nourriciers – des fermes collectives, des épiceries associatives, des ateliers de transformation mutualisés, des espaces-tests agricoles, des groupements d’achats, des jardins partagés, des cantines… ou un peu tout ça à la fois – sont devenus des acteurs majeurs des politiques alimentaires sur les territoires. Rétrospective.

Les premiers tiers-lieux nourriciers ne s’appelaient pas comme tels. Dans le Pas-de-Calais, le Germoir, qui a vu le jour en 2005, a d’abord été l’un des premiers espaces-tests agricoles en France. Sa mission : accompagner la création d’activités dans l’agriculture et l’économie sociale et solidaire. « On se présentait comme un centre d’expérimentation en milieu rural », se rappelle Noémie Hilmoine, responsable de son développement.

Répondre localement aux fragilités du système alimentaire

À Gentioux, en Creuse, c’est la fermeture du dernier commerce alimentaire qui motive un collectif d’habitants à organiser, en 2013, un marché de producteurs, puis à ouvrir La Renouée.  Cette maison collective rassemble une épicerie bio, des bureaux partagés, ainsi qu’un appartement logement passerelle (à destination des nouveaux arrivants avec durée limitée). Même scénario à Augan, dans le Morbihan, où le Champ Commun, épicerie, bar, cantine et événements, s’est créée en 2010 avant tout pour maintenir un commerce de proximité dans le bourg. Quant au 100e singe, dans la banlieue de Toulouse, « on le présentait au départ comme un centre agro-écologique », se rappelle Amandine Largeaud, co-fondatrice du lieu. À l’origine, ce collectif de citoyens professionnels s’est fédéré autour du besoin de lieux de travail communs, à la fois dans le domaine tertiaire et le domaine agricole, avec la volonté d’agir sur les problématiques du périurbain. Le 100e singe naît ainsi à Castanet-Tolosan en 2016 avec un espace de coworking et un espace test agricole. 

Ainsi, lorsque ces lieux sont créés,  il s’agit souvent de répondre à une problématique concrète sur un territoire :

– l’installation agricole,

– l’absence de commerce alimentaire

– le manque d’agriculture périurbaine

– le besoin de matériels de transformation agricole.

Mais même avant que le terme de tiers-lieux ne se généralise, l’esprit tiers-lieu flotte déjà, dans la mesure où ces lieux hybrident plusieurs activités, et où les différentes parties prenantes contribuent au projet, ainsi que les habitants. Par exemple, au Champ Commun, structuré en Société coopérative d’intérêt collectif (Scic), consommateurs, cuisiniers et producteurs discutent ensemble le choix des produits de l’épicerie, le prix etc.

Des lieux qui réparent les maillons manquants

Au tournant des années 2020, les tiers-lieux nourriciers prennent de l’ampleur. Le 100e singe se développe ainsi en archipel avec d’autres espaces-tests agricoles autour de Toulouse. Actuellement, six sites d’incubation maraîchers sont reliés, accueillant plus d’une dizaine de producteurs en test d’activité agricole, ainsi qu’ une communauté professionnelle de structures de l’ESS, indépendants, consultants, formatrices etc.

Le Germoir illustre également cette évolution. D’abord espace test agricole et structure d’accompagnement à la création d’activités agricoles ou en économie sociale et solidaire, le Germoir a diversifié ses activités, en développant la production de fruits et légumes bio, puis un food-lab, atelier de transformation mutualisé. L’équipe travaille également avec un chantier d’insertion pour le maraîchage, accompagne la vie associative  (dispositif Guid’asso) et accueille une école du réseau Être, école de la transition écologique. « Entre les tiers lieux et le réseau Être, le lien est évident pour moi : il s’agit d’accompagner des jeunes sortis du système scolaire aux métiers de la transition écologique, par le faire ensemble dans les territoires », relate Noémie Hilmoine. Au Germoir, se croisent donc des porteurs de projets, comme ce créateur de barres énergétiques ; des jeunes en rupture scolaire, des agriculteurs voisins qui viennent utiliser l’auto-clave ou encore des maraîchers en insertion. « Et je rêve que l’on puisse ouvrir, le week-end, aux habitants qui voudraient faire leurs compotes et coulis. »

Cette capacité à mutualiser des ressources coûteuses (foncier, matériel…) et à permettre à une diversité d’usagers de se croiser apparaît comme l’une des grandes forces des tiers-lieux nourriciers. Parfois, cela va encore plus loin. Certains lieux deviennent de véritables infrastructures territoriales, recréant les maillons disparus d’une filière. La Grange des Roues est à ce titre exemplaire. À Sorgues dans le Vaucluse, ce tiers-lieu a initié la structuration d’une filière céréales locales et légumineuses, à l’occasion de la mise en place d’une minoterie dans l’enceinte de l’ancien moulin, minoterie portée par la SAS Le Grain à moudre. Ici, la coopération a l’odeur de la farine. Les agriculteurs cultivent le blé, le moulin le transforme, les boulangers en font du pain, acheté par les  habitants. Le tiers-lieu sert de trait d’union entre des acteurs qui appartenaient à la même filière mais sans travailler ensemble. À côté de la SAS Le Grain à moudre, le tiers-lieu La Grange des Roues rassemble également une Scop de boulangers, une épicerie, une Amap… En se développant, les tiers-lieux nourriciers viennent finalement combler les « trous dans la raquette » des systèmes alimentaires locaux.

Émergence de la question de la démocratie alimentaire

La crise sanitaire, puis l’inflation ont contribué à augmenter la précarité alimentaire. Selon une étude du Credoc publiée en 2025, 16 % de la population se restreint financièrement sur l’alimentation et les bénéficiaires de l’aide alimentaire ne cessent d’augmenter depuis 2021. Une préoccupation qui a poussé l’artiste culinaire Doriane Albert à lancer le projet de Toulondit, tiers lieu en Haute-Vienne qui rassemble un restaurant, des bureaux partagés, des événements socio-culturels et des expérimentations autour de l’alimentation. « Le lieu se veut un outil au service de la démocratie alimentaire et des pratiques artistiques culinaires », explique Doriane, salariée coordinatrice, qui peut compter sur des administrateurs bénévoles très investis.

Au départ, Doriane vient de la naturopathie. « C’est un milieu où l’on aborde l’alimentation sous le prisme de la santé. Je baignais dans cette idée que c’est possible de manger mieux et moins cher, sans avoir forcément conscience des impossibilités matérielles ou culturelles. » En animant des ateliers cuisine en banque alimentaire, Doriane réalise que, par exemple, certains n’ont qu’un micro-ondes pour cuisiner. Mais surtout elle constate  une « forme de violence alimentaire subie par les bénéficiaires de l’aide alimentaire : ils ne choisissent pas ce qu’ils mangent et doivent dire merci en plus ». En effet, les pratiques d’aide alimentaire ne peuvent pas toujours prendre en compte l’aspect social de l’alimentation, comme le genre, l’âge, la classe sociale, les préférences culturelles ou même les problèmes de santé. C’est d’autant plus problématique qu’avec la hausse de la précarité alimentaire, l’aide alimentaire n’est plus un coup de pouce ponctuel, mais une source d’alimentation permanente. Doriane fait le lien avec la violence subie par le monde agricole, sous-rémunéré et accusé de polluer, sans prendre en compte leurs histoires ni le milieu social et culturel dans lequel ils évoluent. La démocratie alimentaire fait le lien entre pouvoir d’achat et pouvoir d’agir, et c’est ce lien qui est la base du projet de Sécurité sociale de l’alimentation. Comme l’explique Sarah Cohen, membre du collectif pour une Sécurité sociale de l’alimentation, « il faut que chacun puisse comprendre les enjeux d’une alimentation de qualité, se les approprier. Et penser que cette alimentation est faite pour lui . »1

Dans le Var, l’association d’éducation populaire Au Maquis œuvre également à l’accessibilité du plus grand nombre à une alimentation de qualité choisie. « On s’est rendu compte que peu de gens choisissent réellement ce qu’ils mangent. Nous sommes tellement influencés par nos conditions sociales, nos habitudes familiales, la publicité… », explique Éric Gauthier, animateur2. Avec le Cada (Centre d’accueil de demandeurs d’asile) de Lauris et la Maison Commune (centre d’accueil de jour) de Cavaillon, l’équipe a monté la ferme maraîchère Commune Ferme, ferme où les bénéficiaires produisent leurs propres légumes, et décident des cultures. « Certaines personnes SDF ont parfois des problèmes de dents, et ne peuvent, par exemple, manger des carottes crues. Certains exilés apprécient de cultiver des patates douces, des gombos, des piments et des légumes feuilles… Nous cultivons ce que les personnes souhaitent manger, en bio. »2 Des participants des ateliers cuisine de la Maison commune ont souhaité aller plus loin en créant une cantine, en 2024. Aujourd’hui elle fonctionne grâce à une cinquantaine de participant·es bénévoles et nourrit en moyenne 2300 personnes à l’année.

L’étape d’après, pour Au Maquis, ça a été d’accompagner la création d’une Sécurité sociale de l’alimentation (SSA), ou en tout cas une version locale, le Collectif Local d’Alimentation de Cadenet ou CLAC. Le principe de la SSA, c’est de recevoir une aide financière pour acheter de l’alimentation de qualité, en conventionnant avec des producteurs, des épiceries, distributeurs etc. Le projet du collectif pour une SSA défend une prise en charge par l’État, en échange de cotisations, à l’instar de la Sécurité sociale que nous connaissons, ainsi qu’un système de conventionnement géré par les citoyens et citoyennes de façon démocratique. Les versions locales actuelles, portées par des associations, n’ont pas la dimension nationale et publique ambitionnée, mais permettent d’expérimenter le conventionnement démocratique. « Ce que je trouve passionnant dans les projets de SSA, c’est la discussion autour du conventionnement : comment décide-t-on collectivement des aliments ce qui mérite d’être soutenus ? », interroge Doriane, qui a suivi une formation à la SSA avec toute l’équipe de Toulondit. Ou comment dépasser les marqueurs sociaux, et, in fine, permettre la rencontre entre les mondes sociaux qui ne se croisent jamais. « Je pense que sortir de l’entre-soi, c’est utopique, mais si on se croise, qu’on échange, déjà on peut comprendre la réalité de l’autre et ce sera beaucoup. Mon rêve c’est de faire une assemblée des habitants où les plus « bio » se confrontent à ceux qui vont au Lidl et avec producteurs et productrices. » Toulondit est idéalement situé à côté d’un Cada, d’un centre de loisirs, accueillant déjà les Restos du cœur et une population plutôt alternative pour les événements culturels : le terreau est là !

Des partenaires de plus en plus sollicités par les collectivités

La montée en puissance des Tiers-Lieux nourriciers s’est faite de façon concomitante à celle des  Programmes alimentaires territoriaux (PAT). Déployés en 2016, ces dispositifs du Ministère de l’agriculture, souvent portés par des collectivités, parfois par des associations, ont été conçus pour relocaliser l’alimentation et coordonner les acteurs d’un territoire. Selon le livre blanc PAT et tiers-lieux nourriciers de mars 2026, la majorité des PAT sont sur un territoire où un tiers-lieu nourricier est implanté. 44 % ont des échanges ponctuels avec eux et 39 % des coopérations régulières. 10 PAT (24%) ont soutenu financièrement ou en facilitant l’accès au foncier, un ou plusieurs tiers-lieux. 6 porteurs de PAT (15%) sont impliqués dans la gouvernance d’un tiers-lieu. 7 tiers lieu ont été lancés dans le cadre d’un PAT. Comme l’explique Amandine Largeaud, du 100e singe, « les PAT ont donné une orientation politique, ça a permis à des tiers-lieu d’émerger, d’autres de se renforcer… »

Ainsi, en Savoie, la coopération entre le PAT, porté par la Communauté de communes Cœur de Savoie, et le tiers-lieu La Popote dépasse largement le cadre du financement. Le lieu rassemble un jardin d’insertion en permaculture, un espace permettant d’accueillir simultanément plusieurs porteurs de projet et une chambre froide de 5 m³. Les animatrices du PAT et du tiers-lieu travaillent en binôme, tandis que centres sociaux, structures d’aide alimentaire et organismes de formation agricole sont associés aux actions. Ici, la coopération entre collectivités et tiers-lieux dépasse la logique de l’appel à projets pour transformer les pratiques.

Toutefois, l’étude de 2025, Les tiers-lieux nourriciers, une réappropriation citoyenne de l’alimentation,  montre que les relations avec les PAT ne sont pas toujours simples. En jeu, les différences de culture entre tiers-lieux et institutions, mais aussi l’impression de certains tiers-lieux d’être là pour légitimer une démarche tandis que d’autres pointent le manque de moyens de bénévoles pour participer à ces échanges, dont la forme est encore trop souvent la réunion dans une salle. 

Noémie Hilmoine, du Germoir, a bien conscience de ces difficultés. Elle a en effet accompagné plusieurs PAT dans  le cadre du programme Mieux manger pour tous. Sa mission : former les chargés de mission aux postures coopératives, « pas toujours compatibles avec les boucles de validation infinies, ni avec les invitations aux producteurs à participer à une réunions à 14h30 en mars ». Son rôle a aussi été de faciliter le dialogue entre structures qui ont du mal à se parler, comme les fermes d’insertion et les structures d’aides alimentaires, parfois en concurrence sur des financements publics, ou encore entre les acteurs de la solidarité alimentaire et les paysans et paysannes, sur la question des tarifs.

Une transformation durable du système alimentaire ?

On le voit, les tiers lieux nourriciers jouent un rôle grandissant sur l’alimentation et certains vont jusqu’à transformer les modèles de production agricole. Comme Amandine, du 100e singe, qui milite pour « une intégration du modèle tiers-lieux dans  l’agriculture ». En effet, le modèle tiers-lieux vient bousculer le secteur agricole en y apportant des outils d’économie sociale et solidaire, et l’inclusion des citoyens, pas uniquement vus comme des consommateurs. « C’est bénéfique pour le secteur agricole, car cela redonne un rôle central aux fermes sur les territoires, limite leur isolement et favorise la robustesse économique », constate Amandine, qui accompagne les fermes dites « à dimension tiers-lieu », à l’instar de la ferme des Volonteux dans la Drôme. Cette ferme rassemble diverses productions (légumes, fruits, pains, tisanes…), une épicerie, une salle d’événements. L’une de ses innovations est également d’avoir choisi d’être une Coopérative d’activité et d’emploi (CAE), cette forme d’entreprise partagée qui permet à des indépendants de bénéficier du statut d’entrepreneur-salarié. Encore rare dans le secteur agricole, ce statut permet d’apporter une vraie sécurité aux paysans et paysannes.

Autre exemple où un tiers-lieu nourricier bouscule les règles, Les Landes Fertiles, dans le Pays de Rez. Cette ferme maraîchère de 6 hectares appartient à la Société coopérative Commun’Île qui anime 3 bars-restos culturels sur l’île de Nantes : le Wattignies, le Bar’Île et le Labo Diva. L’équipe compte 17 salariés, serveur, barmaid, cuisinier et… maraîchères. La production agricole est ainsi incluse dans l’entreprise et fournit 70 % des légumes des restaurants, complétée par d’autres produits locaux de fermes voisines des Landes Fertiles. Comme l’expliquait Hilary McKee, gérante, « contrairement à ce que l’on pourrait croire, la difficulté n’est pas dans l’acquisition des terres agricoles (nous avons eu recours à du crowdfunding et à un prêt bancaire). La difficulté, c’est de financer l’exploitation d’une ferme maraîchère bio. Avec le choix de salarier les maraîchères, la ferme n’est pas à l’équilibre. C’est parce que d’autres activités génèrent plus de valeur que l’ensemble est viable. »3

On le voit, les tiers-lieux nourriciers sont capables d’apporter des réponses innovantes aussi bien à la souffrance du milieu agricole qu’aux difficultés d’accès à une alimentation de qualité. Encore faut-il leur donner les moyens. L’étude Les tiers-lieux nourriciers, une réappropriation citoyenne de l’alimentation, donne plusieurs pistes : 

– Augmenter les ressources financières des institutions publiques pour soutenir les tiers-lieux nourriciers ;

– Former les acteurs publics aux tiers-lieux nourriciers ;

– Mettre en place des politiques de soutien aux formes de recherche et développement sociale : phases de test, d’essai-erreur, où des collectifs citoyens tentent d’animer des démarches de coopération et de construire des réponses aux besoins du territoire ;

– Faire de la commande publique un levier de développement d’une économie locale et durable.

Enfin, si les tiers-lieux nourriciers occupent aujourd’hui une place croissante dans les politiques alimentaires territoriales, ils évoluent dans un paysage largement dominé par les filières longues et la grande distribution. Les tiers-lieux viennent-ils agir dans les marges, ou peuvent-ils entraîner, avec leurs partenaires, un basculement de l’économie alimentaire ? Peut-on imaginer, dans le cadre d’une Sécurité sociale de l’alimentation portée par un tiers-lieu sur territoire, un conventionnement avec l’Intermarché du coin ?

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.