Démonstrateurs hier, références aujourd’hui, les tiers-lieux solidaires transforment les pratiques du travail social. Quels effets concrets sur les modes d’intervention et leur diffusion dans les dispositifs d’action sociale ?
« Les tiers-lieux ne se contentent pas d’expérimenter : ils redéfinissent ce que fabriquer la solidarité veut dire, dans les lieux et avec les autres. »
Rendre visible la fabrique des solidarités
Le développement des tiers-lieux solidaires s’inscrit dans un contexte de transformation du travail social marqué par une forte institutionnalisation. En se structurant autour de dispositifs spécialisés, celui-ci a permis une prise en charge plus organisée des vulnérabilités, mais a également contribué à une certaine invisibilisation des pratiques concrètes de solidarité, largement prises en charge par des professionnels à partir des années 1970, notamment avec la loi du 30 juin 1975 qui en formalise le cadre.
Les tiers-lieux opèrent à cet égard un déplacement significatif : ils rendent à nouveau visible la fabrique des solidarités. Dans des lieux comme les Grands Voisins https://lesgrandsvoisins.org/, les Cinq Toits https://www.plateau-urbain.com/tiers-lieux/nos-projets/les-cinq-toits/ ou encore les Amarres à Paris, les Grandes Voisines à Francheville https://lesgrandesvoisines.org/, Les 5 Ponts https://5ponts-nantes.eu/ , ou plus récemment au Centre d’hébergement Mellinet https://metropole.nantes.fr/nos-series/la-solidarite-s-organise-a-nantes/le-centre-d-hebergement-mellinet-un-nouveau-depart-pour-les-sans-abri (créé suite à un appel à manifestation d’intérêt pour des personnes en grande marginalité) à Nantes l’accueil, l’accompagnement et la vie quotidienne se déploient au sein d’espaces ouverts, traversés par une diversité de publics. Les relations d’entraide s’y donnent à voir dans leur dimension ordinaire, au croisement des usages et des interactions.
Leur origine est diverse. Le plus souvent, leur émergence a été rendue possible par la mise à disposition temporaire de bâtiments ou de fonciers publics. L’AP-HP pour les Grands Voisins ou le Port autonome de Paris pour les Amarres en sont des exemples. Dans d’autres cas, les 5 Ponts et Mellinet à Nantes par exemple l’hybridation des activités a fait partie du projet initial dans un bâti conçu pour être durable afin notamment d’améliorer l’acceptabilité sociale de dispositifs pour des personnes en grande marginalité dans leur environnement d’implantation.
Cette dynamique fait écho aux analyses de Cynthia Fleury. Dans ses interventions récentes sur le rôle du travail social dans la construction de la dignité, elle souligne la nécessité de rendre à nouveau visibles les processus concrets par lesquels se construisent les solidarités, dans des sociétés où le soin et l’attention ont été largement délégués à des institutions spécialisées. Les tiers-lieux peuvent ainsi être appréhendés comme des espaces où cette fabrique des solidarités redevient observable, partagée et discutée (Dagonneau, 2022).
Des démonstrateurs à la diffusion : une trajectoire du mouvement tiers-lieu
Les premières expériences des années 2010, à commencer par les Grands Voisins (2015-2020), ont fonctionné comme des démonstrateurs. Ces lieux hybrides, souvent temporaires, ont rendu visibles d’autres manières d’habiter et de coexister, en mêlant hébergement, activités et ouverture au territoire, comme l’a montré Pierre Machemie dans ses travaux.
Dans ces lieux gérés par plusieurs acteurs relevant de l’ESS coexistent un dispositif d’action sociale comportant ou non de l’hébergement: accueil de jour pour les Amarres dans le 13ème arrondissement à Paris, chantiers d’insertion à destination de personnes réfugiées et d’habitants du territoire à Tero Loko https://www.teroloko.com/ à Notre-Dame-de-l’Osier, petit village de 500 habitants à 50 km de Grenoble.
Leur taille peut être très différente en fonction des projets et des lieux d’implantation. L’ampleur du projet des Grands Voisins illustre bien le rôle de démonstrateur joué par certains tiers-lieux solidaires. Sur les 3,4 hectares de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, en plein cœur de Paris, près de 2 000 personnes vivaient ou travaillaient simultanément sur le site. Celui-ci accueillait 1 000 personnes en hébergement d’urgence, plus de 600 000 visiteurs par an, ainsi que de nombreuses associations, activités économiques, événements culturels et initiatives citoyennes. Cette concentration exceptionnelle d’usages et de publics a permis de rendre visibles d’autres manières d’habiter, d’accompagner et de faire société. Pour Tero Loko en 2022 c’est 29 personnes accompagnées dans leur projet de réinsertion, 38 marchés hebdomadaires, 2 grands marchés festifs avec des partenaires locaux.
Une seconde phase de structuration s’observe avec des projets comme les Grandes Voisines ou les Cinq Toits, caractérisée par une articulation plus forte entre innovation sociale et cadres institutionnels.
Aujourd’hui, une troisième phase semble s’esquisser : celle d’une diffusion partielle des pratiques vers l’action sociale ordinaire. Certaines modalités issues des tiers-lieux commencent à irriguer des dispositifs plus classiques, sans pour autant constituer un modèle stabilisé ni homogène.
Transformer les modalités d’intervention : du face-à-face au milieu partagé
Dans les dispositifs traditionnels, l’accompagnement repose largement sur un face-à-face entre professionnels et personnes accompagnées. Il s’agit, au sens du Code de l’action sociale et des familles, des personnes accompagnées par les dispositifs présents dans ces lieux : personnes demandeuses d’asile, personnes sans domicile, publics en insertion ou encore primo-arrivants dans les accueils de jour. Les tiers-lieux introduisent une autre logique : celle du milieu partagé.
Le travail social s’y déploie dans un environnement où se mêlent activités, vie quotidienne et interactions multiples. L’intervention devient plus diffuse, intégrée aux situations.
Cette évolution ne consiste pas seulement à diversifier les pratiques : elle déplace l’objet même du travail social, de l’individu vers les situations et les environnements relationnels.
Les travaux de Galvão et Hoover montrent que ces configurations produisent des formes de solidarité fondées sur la création d’environnements relationnels. Elles illustrent par exemple le rôle d’objets ordinaires, comme un baby-foot, comme supports de rencontre. Le lieu devient un médiateur à part entière.
Lucile Délizé, directrice des structures d’hébergement de l’Armée du Salut aux Grandes Voisines, souligne également que la situation géographique du lieu fait émerger des espaces informels d’échanges, notamment dans les trajets en bus, entre travailleurs sociaux et personnes accompagnées.
Dans le même sens, les analyses d’Agnès Lamaure mettent en évidence un déplacement du travail social vers une action sur les situations collectives, plutôt que sur les seuls individus. Cette évolution rejoint également les apports de Maxime Lecoq, qui inscrit ces pratiques dans une filiation avec l’éducation populaire, en valorisant la participation et la capacité d’agir.
Recomposer la relation d’aide : de l’accompagnement à la co-présence
Dans les tiers-lieux, la relation d’aide se déploie dans des situations ordinaires : ateliers, activités ouvertes, temps informels. Elle devient moins formalisée, plus distribuée et parfois moins identifiable.
Aux Cinq Toits, ancienne caserne de gendarmerie du 16e arrondissement de Paris mise à disposition d’Aurore https://aurore.asso.fr/ et de Plateau Urbain https://www.plateau-urbain.com/ par Paris Habitat à partir de 2018, cohabitaient trois centres d’hébergement accueillant environ 350 personnes ainsi qu’une communauté composée d’artistes, d’artisans, d’associations et d’entrepreneurs.
Le projet visait à favoriser les interactions entre résidents, acteurs du quartier et visiteurs grâce à des espaces ouverts tels qu’un pôle vélo, un jardin partagé, un atelier de bricolage ou encore le restaurant La Table du Récho https://www.lerecho.org/. Dans ce contexte, un atelier ouvert au quartier pouvait devenir un espace d’interaction entre habitants et personnes hébergées, sans distinction explicite de statut.
Le travail social y est présent, mais de manière diffuse.Il ne disparaît pas pour autant : ses contours se redéfinissent. L’enjeu se déplace du face-à-face vers l’organisation de conditions favorables à la relation, à la coopération et à la reconnaissance mutuelle.
Des effets contrastés sur les professionnels
Ces transformations se traduisent concrètement par une évolution des pratiques : moins d’entretiens formels, davantage de situations collectives et des interventions dans des espaces non dédiés. Lucile Délizé évoque également une délégation partielle de certaines missions habituellement assurées par les travailleurs sociaux à d’autres acteurs du lieu.
Elles peuvent renforcer l’attractivité des métiers, en proposant des cadres de travail plus ouverts et porteurs de sens. Mais elles peuvent également générer des tensions : perte de repères, exposition accrue des pratiques, difficulté à définir son rôle.
Ces effets apparaissent fortement conditionnés par les modalités de mise en œuvre : anticipées et accompagnées, ces évolutions sont perçues comme stimulantes ; imposées, elles peuvent susciter des résistances.
Les organisations à l’épreuve de l’hybridation
Les tiers-lieux transforment également les structures qui les portent. Associations et institutions doivent composer avec des logiques multiples : sociales, résidentielles, culturelles et économiques.
Dans une lecture inspirée de Mintzberg, ces espaces relèvent de configurations hybrides, nécessitant des formes de coordination souples et des ajustements permanents. Ils interrogent la gouvernance, les cadres d’action et la capacité à faire coexister des cultures professionnelles hétérogènes.
Vers une transposition dans l’action sociale ordinaire ?
La question devient alors moins celle de la reproduction des tiers-lieux que celle des conditions de diffusion de leurs principes dans l’action sociale ordinaire.
Certaines dimensions, en particulier le développement d’activités collectives, l’ouverture des lieux et l’hybridation des usages, se diffusent relativement facilement. D’autres, comme la mise en visibilité des pratiques ou le décloisonnement des rôles, rencontrent davantage de résistances. Pour les travailleurs sociaux, le fait que la présence d’autres acteurs permette aux personnes accompagnées de questionner, voire de remettre en cause, les orientations définies lors des entretiens bilatéraux peut constituer une source d’inconfort, comme l’ont souligné Izabel Galvao et Helona Hoover. Par ailleurs, les moments de convivialité qui amènent des rencontres de nature informelle entre “usagers” et travailleurs sociaux sont assez inusuels et ne sont pas forcément appréciés par les travailleurs sociaux à qui les formations prescrivent de conserver une “distance” qui serait nécessaire pour conserver une forme de crédibilité.
Les travaux d’Agnès Lamaure soulignent que cette diffusion dépend fortement des environnements organisationnels et spatiaux : ce ne sont pas seulement des pratiques qui circulent, mais des manières d’organiser les relations et d’habiter les lieux.
Lucie Denize, directrice des structures d’hébergement des Grandes Voisines, insiste quant à elle sur les modalités de gouvernance. Selon elle, plus que la cohabitation, ce sont les formes de coordination et de management qui déterminent l’évolution des pratiques.
Un autre indice, plus indirect mais structurant, réside dans l’intégration progressive de la culture des tiers-lieux dans les formations au travail social et à la gouvernance de l’action sociale. Ainsi, au sein du master « Gouverner les solidarités territoriales », porté par la Grande École des solidarités et associant Sciences Po Rennes, Askoria et l’EHESP, un module commun a été conçu avec le diplôme universitaire « Espaces communs ».
Par l’horizontalité des rapports qu’ils favorisent, les tiers-lieux offrent un terrain d’expérimentation concret du développement du pouvoir d’agir tel que défini par Yann Le Bossé. Ils contribuent à rendre tangible l’exigence croissante de participation exprimée par les personnes concernées par les politiques sociales.. Ils sont une réponse possible concrète à cette exigence de participation mise en lumière par le “manifeste pour notre participation” élaboré à partir d’une recherche action animée par le Créai d’Ile de France en 2024.
Conclusion : déplacer le travail social
Les tiers-lieux solidaires participent à un déplacement du travail social : du face-à-face vers le milieu partagé, de l’individu vers les situations, de l’intervention vers l’organisation des relations. De démonstrateurs à objets de diffusion partielle, ils contribuent à redéfinir les pratiques et les référentiels du secteur.
Leur influence ne se limite pas aux dispositifs sociaux. Les questions qu’ils posent, participation des personnes concernées, hybridation des usages, coopération entre acteurs et ancrage territorial, traversent également les champs de la santé, du vieillissement, de l’emploi ou de la culture. À ce titre, les tiers-lieux apparaissent moins comme une innovation sectorielle que comme l’un des laboratoires contemporains de l’action publique territoriale.
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.