Depuis plus de dix ans, les tiers-lieux développent une approche singulière de l’apprentissage, basée sur le faire, les rencontres et la coopération. Alors que les pouvoirs publics et les acteurs institués de la formation témoignent d’un intérêt croissant, comment pérenniser et diffuser les activités d’apprentissage, d’éducation et de formation professionnelle en tiers-lieux ? Cet article dresse un bilan à travers les voix, entre autres, de Lucile Aigron (Coopérative Tiers-Lieux) et Pierre Braud du tiers-lieu La Matière (à Périgny, Charente Maritime).
« Les tiers-lieux ne sont ni la panacée que certains y projettent, ni de simples espaces de coworking habillés de bonnes intentions. Ils sont quelque chose de plus rare et de plus précieux — des écosystèmes capables de faire ce que les systèmes institutionnels peinent à réaliser »
Devant une machine de fabrication numérique, un vélo cassé ou un métier à tisser ; sous une serre, en cuisine ou à l’écoute d’une conférence ; au contact d’artistes, d’artisans, de scientifiques, de porteurs de projets… On ne saurait citer toutes les manières d’apprendre dans les tiers-lieux. Ces fablabs, ateliers partagés, tiers-lieux culturels, espaces de coworking, tiers-lieux nourriciers, laboratoires d’innovation sociale ou cafés associatifs présentent des dispositions propices à l’apprentissage. Ils croisent des personnes d’horizons différents, chacune porteuses de connaissances et de savoir-faire variés. Entre leurs murs, la transmission se fait spontanément, par le faire, par des projets collectifs, de la coopération, et une attention toute particulière aux enjeux écologiques et sociaux.
Ces pratiques ont progressivement attiré l’attention des acteurs de l’éducation et de la formation professionnelle, ainsi que des pouvoirs publics. Des enseignants ont commencé à faire classe dans les tiers-lieux, des coordinateurs de lieux ont été invités à intervenir dans des organismes de formation (OF), des fablabs ont vu le jour dans les écoles, des apprentis ont été accueillis dans les recycleries… Au sein des lieux se sont également construits des cadres plus formalisés, comme des cycles de formation, des chantiers d’insertion, de l’accueil de services civiques ou des stages de remobilisation. Ce mouvement a été appuyé par plusieurs programmes publics, dont Deffinov tiers-lieux en 2022.
Ainsi, en 2026, parmi les 4042 tiers-lieux recensés par France Tiers-Lieux, 74% des tiers-lieux développent des activités de formation, d’éducation populaire et de partage des connaissances, et au total, En 2025, 247 000 personnes ont été formées dans un tiers-lieu depuis 2025. Et ce, dans des domaines variés : numérique, économie sociale et solidaire, réemploi, culture, entrepreneuriat, alimentation, artisanat, intelligence collective…
Sur les enjeux d’apprentissage, d’éducation, de formation professionnelle et d’accompagnement vers l’emploi, les tiers-lieux parviennent aujourd’hui à un moment charnière. Comment pérenniser les expérimentations développées depuis plus de dix ans ? Faut-il devenir un organisme de formation comme les autres ? Quelle place prendre dans un écosystème de la formation déjà dense et fragilisé ? Quelles complémentarités tisser ? À partir de quelle valeur ajoutée ? Plus largement, comment faire entrer les logiques des « communs » dans le monde de la formation ? Ou faire écosystème à l’échelle d’un territoire sur ces sujets ?
Une reconnaissance progressive des pratiques d’apprentissage en tiers-lieux
Le développement des activités d’apprentissage, d’éducation et de formation professionnelle au sein des tiers-lieux a connu un coup d’accélérateur à partir de 2022 avec le programme Deffinov tiers-lieux. Initié par le ministère du Travail, en co-portage avec l’Agence nationale de la cohésion des territoires et Régions de France dans le cadre de France Relance, ce programme visait à soutenir le « rôle clé que jouent les tiers-lieux dans l’accompagnement des publics éloignés de l’emploi, leur remobilisation vers la formation, et dans le développement de nouvelles pédagogies par le faire ». Enveloppe totale : 50 millions d’euros, répartis en appels à projets régionaux. Pendant trois ans, près de 200 projets portés par des consortiums mêlant 208 tiers-lieux et 353 organismes de formation ont été financés partout en France.
Mais ce programme n’est pas la première marque de reconnaissance des pratiques d’apprentissage en tiers-lieux. Dès 2017, un rapport commandé par l’Éducation Nationale préconisait d’aménager des tiers-lieux physiques et numériques dans les lieux d’apprentissage. En 2019 l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) Fabrique de territoire insistait sur la richesse des savoir-faire et la pertinence de l’apprentissage “par le faire” réunis dans ces lieux hybrides. Aussi, dans de nombreux domaines comme le textile, la réparation, la permaculture, la fabrication numérique – mais aussi pour des soft skills comme la résilience territoriale, le design thinking, ou l’intelligence collective –, les tiers-lieux ont très tôt été appelés à transmettre leur expertise.
« On a été sollicité dès la création du lieu en 2014 pour faire des visites immersives, de la sensibilisation à l’économie circulaire ou intervenir dans des cours, témoigne Pierre Braud du tiers-lieu La Matière (Périgny, Charente-Maritime). Spécialisé dans le réemploi, La Matière réunit une matériauthèque, un atelier de fabrication de meubles, un bureau d’étude en économie circulaire et un organisme de formation. Elle propose aujourd’hui une diversité de modules de sensibilisation et de formation (artisanat responsable, déconstruction sélective d’un bâtiment, coopération territoriale…) pour le compte d’universités, d’écoles de commerce et d’ingénieur, de centres de formation des apprentis (CFA) ou d’entreprises. Des structures « qui ne savent pas encore comment aborder ces sujets innovants ».
Nombre de tiers-lieux sont pionniers dans la formation aux métiers de la transition écologique. La ressourcerie parisienne La Petite Rockette a par exemple été motrice dans la reconnaissance du titre professionnel d’« agent valoriste des biens de consommation courante » – qui correspond aux tâches de collecte, évaluation, nettoyage et réparation d’objets et matériaux dans les recycleries – au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP). Dans les territoires ruraux, plusieurs tiers-lieux s’attachent à préserver, transmettre et revitaliser des savoir-faire qui tendent à disparaître : les métiers du bois et de la forêt dans les Vosges (La Vigotte Lab) ; les métiers de la tapisserie dans la Creuse (Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson) ; les métiers du textile dans les Pyrénées (La Soulane) ou en Ardèche (Polinno et Vesseaux-Mère)…
Innover, attirer, remobiliser… : quelle est la valeur ajoutée des tiers-lieux de formation ?
Hors de ces savoir-faire et compétences pionniers, la grande majorité des activités de transmission des tiers-lieux concerne des domaines déjà couverts par les acteurs historiques de la formation : cuisine, artisanat, administratif, communication, numérique, entrepreneuriat… Mais ce sont par les modes d’apprentissage que les tiers-lieux se distinguentÀ ce sujet, la recherche-action de la Coopérative Tiers-Lieux liste sept « marqueurs différenciant de la pédagogie en tiers-lieux », dont la pédagogie de projet ancrée dans le réel, le learning by doing, la valorisation de « petites victoires » et l’apprentissage collaboratif.. En effet, ils regroupent quelques caractéristiques propices à l’émergence de pédagogies innovantes. « Une acculturation collective par les échanges et par le faire ; une absence de hiérarchie qui n’exclut pas des dynamiques d’entraînement ; un respect mutuel ; du croisement entre des personnes venues d’horizons différents ; un confort sans jugement ; une responsabilisation de chacun ; une confiance en soi et dans la capacité à apprendre de ses erreurs ; la confiance dans les autres ; la mise à l’épreuve du faire des savoirs acquis ; la documentation sous licence ouverte des connaissances produites, la possibilité de bifurquer », listent Benjamin Chow Petit (La Myne), Benjamin Gentils (La Fabrique des Communs Pédagogiques) et Luc Gwiazdzinski (Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Toulouse) dans un article de l’Observatoire des tiers-lieux.
« On utilise le lieu comme un outil d’apprentissage, ça passe par des fresques, des visites apprenantes, des serious games, des moments dans les ateliers avec les menuisiers, de la fabrication d’objets, etc. », détaille Pierre Braud (La Matière). Dans le cadre d’un programme dédié aux apprentis du BTP (Artisans réversible), « les apprentis nous aident à démanteler un de nos bâtiment, en faisant le diagnostic du réemploi des matériaux à chaque étape ». On retrouve ces pratiques basées sur des projets concrets, du pair-à-pair et de la mise en confiance dans de nombreux lieux : nourrir la cantine du village à l’Airial du Tastot, monter à bord de voiliers de travail à la Maison Glaz, travailler aux côtés des artisans spécialisés dans les décors aux Nouvelles Coordonnées, etc.
Cette capacité d’innovation pédagogique intéresse les enseignants. À Bagnolet (Seine-Saint-Denis), le tiers-lieu Le Sample a accueilli pendant plusieurs mois une classe de CM1/CM2 un jour par semaine pour expérimenterla « classe dehors ». D’autres professeurs ont initié des fablabs en milieu scolaire. « On a été plusieurs à sentir que l’approche du mouvement maker pouvait nous aider à ouvrir les portes de l’école, à faire entrer une forme de pédagogie par le faire et toutes les pratiques de documentation qui vont avec », témoigne Alexandre Benassar, qui a intégré cette approche dans sa pratique d’enseignant dès 2010. Ça rejoint des pédagogies qui nous parlaient avant, je dis souvent qu’on fait du Freinet [en référence au pédagogue français Célestin Freinet, ndlr] avec des outils de fabrication numérique. » Ce dernier est le cofondateur de l’association tiers-lieux édu réunissant des enseignants et des fabmanagers pour développer des tiers-lieux éducatifs. À l’échelle nationale, l’Éducation Nationale a témoigné à plusieurs reprises de son intérêt pour les tiers-lieuxAu-delà du rapport Vers des sociétés apprenantes (2017) précédemment cité, l’Éducation nationale a réitéré l’ambition de développer des tiers lieux en milieu scolaire dans les propositions issus des Etats généraux du numérique pour l’Éducation (2020), elle a également développé dans chaque académie à partir de 2018 des labs d’innovation inspirés de la dynamique tiers-lieux, et inscrit le terme « fablab » dans les référentiels de Technologie. et initié quelques expérimentations – dont le programme fablab à l’école, l’installation de 17 Espaces services jeunesse (ESJ) dans des établissements scolaires, ou l’ouverture de tiers-lieu dans le cadre de l’AMIInnover dans la forme scolaire –, sans qu’aucun programme d’ampleur ne soit finalement déployé.
Avec le programme Deffinov, le ministère du Travail a misé sur ces modes d’apprentissage innovants, couplés à l’ancrage territorial et à l’agilité des tiers-lieux, pour répondre aux difficultés des acteurs historiques de la formation à renouveler leurs pratiques et à attirer de nouveaux publics. Au sein des consortiums lauréats qui réunissait systématiquement au moins un tiers-lieu et un organisme de formation, les tiers-lieux ont démontré leur capacité à capter et remobiliser des publics éloignés de l’emploi et de la formation. Un défi majeur auquel se heurtent les organismes de formation – mais aussi les prescripteurs comme France Travail, les Missions Locales, etc. –, qui souffrent de leur image institutionnelle, de leur éloignement géographique ou de leur rigidité de fonctionnement.
« Les gens ne viennent pas en formation, ils viennent au tiers-lieu. Notre porte est ouverte, ils vont plus facilement oser pousser la porte parce qu’on propose aussi des concerts, des spectacles, des ateliers, des expositions, des choses très différentes », analyse Claire Gendronneau, coordinatrice du tiers-lieu l’Escalier qui propose deux programmes de formation autour du numérique. « Les tiers-lieux ont une proximité relationnelle et géographique, une capacité d’accueil, un niveau de confiance avec les publics qui est très utile au sourcing des publics », confirme Lucile Aigron (Coopérative Tiers-Lieux). En milieu rural, où sont implantés 35% des tiers-lieux, ils permettent ainsi de proposer le « premier kilomètre » de l’accès à la formation. Ils sont aussi des maillons essentiels pour toucher les « NEETS », ces jeunes ni en emploi ni en formation qui représentent aujourd’hui 13 % des 15-29 ans. Ainsi, plus de deux tiers des formations financées par Deffinov ne sont pas certifiantes ou diplômantes, mais sont pensées comme des portes d’entrée vers le monde de l’emploi et de la formation. Dans ce cadre, l’ambition est moins de former à compétences spécifiques que de reconstruire la confiance et les capacités d’agir des individus.
Quels effets sur leurs partenaires ?
Les tiers-lieux ont développé leurs activités de formation, de transmission et d’apprentissage en s’appuyant sur un riche tissu de partenaires plus expérimentés : lycées, Greta, CFA, Missions Locales, agences locales France Travail, universités… En 2026, 70% des tiers-lieux avaient un partenariat avec un acteur de l’enseignement (écoles, collèges, lycées, Maison familiales rurales…), et 55% un partenariat avec une structure de l’insertion dans l’emploi. Ces collaborations se sont faites autour d’un mot-clé : complémentarité. Dans un écosystème de la formation très concurrentiel, « l’idée, c’est de fonctionner en articulation avec les structures existantes du territoire, explique Charline Boyer, chargée de projet au sein du tiers-lieu Vesseaux-Mère. On veut venir les appuyer, voir les endroits où on est pertinents ».
Toutefois, ces coopérations ne se font pas sans effort. De nombreux témoignages reviennent sur les frictions liées aux différences de temporalité (« attendre un mois pour valider une décision »), à des désaccords pédagogiques (« on nous fait comprendre qu’il ne faut pas perdre de temps sur la préparation de l’examen ») et plus largement à des différences de culture d’organisation et à l’absence de langage commun. La Manufacture circulaire du Cotentin raconte ainsi avoir mis un an pour définir les contours de son projet avec le lycée technique et le Greta partenaires. Malgré ces difficultés, côtoyer ces structures a souvent permis aux tiers-lieux de monter en compétences sur certains outils administratifs, sur l’ingénierie pédagogique, sur la connaissance des référentiels et plus largement d’accéder à un réseau d’acteurs de l’emploi-formation et à la compréhension des logiques de cet écosystème.
Du côté des organismes de formation, les pratiques pédagogiques ont-elles évolué au contact des tiers-lieux ? Les avis sont nuancés. « On sent qu’on fait entrer nos sujets au sein du CFA (centre de formation des apprentis, ndlr) , les formateurs prennent des claques en venant avec leurs groupes, la responsable pédagogique a beaucoup aimé les modalités pédagogiques », témoigne Pierre Braud (La Matière). Dans les prochaines années, des cycles de formations dédiés à l’économie circulaire dans le bâtiment devraient voir le jour dans plusieurs CFA voisins de La Matière. Mais faute de financements dédiés, le tiers-lieu ne peut y être associé. « On joue le jeu, on transmet nos outils, on les aide un peu, mais ça reste frustrant. On éclaire les nouvelles pratiques, on allume les mèches et elles continuent de vivre sans nous », déplore Pierre Braud. Cet exemple laisse entrevoir un risque potentiel de captation de la valeur associée à l’innovation des tiers-lieux de la part d’acteurs institués de la formation.
Au sein de l’Éducation Nationale, l’approche tiers-lieu a participé à diffuser la posture de « simplificateur » chez certains enseignants. « Il y a encore quelques années, cette notion que le savoir ne vient pas uniquement de la parole du sachant et que l’enseignant pouvait se placer comme un facilitateur de l’apprentissage de l’élève, ça provoquait des réactions vives. Aujourd’hui ça a beaucoup évolué, cette idée a fait son chemin chez une partie des enseignants, je pense que c’est lié au développement des fablabs et de l’arrivée du terme tiers-lieu », témoigne Alexandre Benassar (tiers-lieux édu). Autre exemple de ces circulations de pratiques : l’organisme de formation cinquantenaire Cesam, à Dijon, a récemment initié son propre tiers-lieu, le Co-hop Cesam.
Sur ce point, le directeur de l’agence Prima Terra Alexis Durand-Jeanson va plus loin. Il identifie un véritable « glissement » produit par Deffinov, par lequel la politique de l’emploi-formation se retrouve dépassée par les dynamiques qu’elle a engendrées. « On a là un changement de paradigme important dans les échelles de territoire par un processus qui vient questionner ce qui fait norme commune et autorité. On part d’une politique de l’emploi et de la formation sur des filières prioritaires pour aller vers d’autres formes de pensée et d’organisation. », a-t-il déclaré lors d’une conférence des Rencontres nationales Deffinov, documentée par l’Observatoire des tiers-lieux. Ce glissement repose en partie sur le pari du temps long (trois ans) fait par les appels à projets Deffinov. « Le temps constitue un élément passerelle, confirme Rémy Le Goff (ESS Cargo et Cie), auteur d’une étude sur le déploiement de Deffinov en Bretagne. Créer des partenariats, entre acteurs d’écosystèmes différents, sur la création de nouvelles activités n’existant pas auparavant, demande du temps et ne peut s’inscrire dans une logique de temps court. »
Toutefois, ces changements de pratiques restent à relativiser car de nombreux projets ont souffert du manque d’acculturation des partenaires à l’approche tiers-lieu. Dans d’autres consortiums, ces derniers ont surtout été perçus comme des prescripteurs capable d’orienter le public vers le partenaire, comme un laboratoire d’innovation (mais sans que les innovations n’infusent chez le partenaire), voire même comme des simples prestataires de location de salles et de machines.
Vers des territoires apprenants ?
Pour encourager la diffusion de ses pratiques, La Matière a initié un espace de coopération à l’échelle de son territoire, baptisé Régénération, qui réunit des acteurs de l’emploi-formation (missions locales, CFA, lycée, collège…), des entreprises locales, des associations et une coopérative jeunesse (KPA La Rochelle). « L’objectif est de reprendre les méthodes pédagogiques qui ont fait leurs preuves chez nous : l’apprentissage par le faire, la coopération, la mobilisation des entreprises, l’implication des jeunes et de les incorporer dans des structures qui sont déjà au contact des jeunes, explique Pierre Braud. La plupart des acteurs de la formation sont des structures qui ne savent pas coopérer. Ce n’est pas leur métier. Nous on vient les percuter pour mettre une coopérative de jeunes dans un collège en zone prioritaire, pour accompagner des associations dans l’accueil de jeunes, etc. »
On retrouve ici une autre force des tiers-lieux : la capacité à initier des coopérations territoriales. Les exemples ne manquent pas. Du côté des Vosges, la Vigotte Lab encourage la rencontre entre étudiants bûcherons et architectes, deux maillons de la filière bois-forêt qui ne se croisent que très peu. En Ardèche, le projet Métiers du fil, porté par les tiers-lieux Vesseaux-Mère et Polinno, parvient à mobiliser une large palette d’acteurs (artisans, formateurs, collectivités locales, prescripteurs, entreprises…) pour bâtir un écosystème durable autour de la filière textile. Certains tiers-lieux investissent également des espaces de coopération existants, comme les Comités Locaux Pour l’Emploi (CLPE) qui définissent les stratégies sur les sujets d’emploi-formation. « Les tiers-lieux sont, par nature, des nœuds relationnels territoriaux car ils agrègent des communautés variées, favorisent les rencontres informelles et connectent des mondes qui se parlent peu. Ils permettent de rapprocher formation et tissu économique local, d’enrichir les parcours par des interventions multiples et décloisonner les approches disciplinaires. En cela, ils compensent un déficit relatif de capital relationnel et territorial des organismes de formation. », confirme le document Apprendre en tiers-lieux : entre rêve et réalité, livret d’atterrissage d’une recherche-action participative menée sur les tiers-lieux de Nouvelle-Aquitaine par la Coopérative Tiers-Lieux.
En interrogeant les tiers-lieux bretons, Rémy Le Goff (ESS Cargo et Cie) souligne les transformations organisationnelles engendrées par les consortiums de Deffinov : « la construction d’acteurs qui sur un territoire travaillent ensemble dans un objectif formatif, le temps de travail mis en place afin de s’accorder sur des objectifs communs, l’acculturation à des écosystèmes professionnels différents, le partage d’outils de formations, le partage et l’autoformation sur des thématiques de formations actuelles. C’est dans ce sens que Deffinov vient apporter une forme d’innovation, au sens de transformation et de renouvellement. » De telles mises en réseaux font un pas vers la notion de « territoires apprenants », étudiée entre autres par le chercheur Denis Cristol et reprise par plusieurs projets nationaux ou européens. L’ambition d’une approche territoriale de la formation, dans laquelle une communauté d’acteurs (école, lieux culturels, centre de loisirs, entreprises…) s’organise et monte en compétences pour permettre aux citoyens de se former toute leur vie, à travers une diversité de modes d’apprentissage et dans un continuum entre le formel et l’informel.
Comment dépasser les expérimentations et entrer dans le droit commun ?
Le paysage de la formation en tiers-lieux est aujourd’hui très hétérogène. Certains lieux sont devenus des organismes de formation indépendants, proposant une haute qualité pédagogique autour de compétences très demandées (La Colporteuse, La Smalah…). Mais ils représentent une minorité. D’après le recensement 2026 de France Tiers-Lieux, parmi les 673 tiers-lieux qui proposent de la formation, seuls 16% sont enregistrés comme organisme de formation devant une Préfecture, et moins de 10% ont obtenu l’agrément Qualiopi, la certification qualité qui encadre les pratiques des organismes de formation. Dans les faits, la plupart des tiers-lieux proposent des formats non certifiants, des interventions ponctuelles au sein d’autres organismes de formation ou simplement la mise à disposition d’espaces et de matériel. D’autres se limitent à un travail de sourcing des publics, et d’autres encore à de l’éducation populaire informelle au sein de communautés de pratiques. Mais partout, ces expérimentations se heurtent à l’urgence de trouver des modèles économiques pérennes. Et ce, dans un contexte de fin de la politique publique de soutien aux tiers-lieux, et de grande fragilité des structures de l’emploi, de la formation et de l’insertion.
Selon Lucile Aigron, la prochaine étape réside dans la structuration progressive des lieux sur ces sujets. Sans abandonner les coopérations nouées jusqu’ici, ils « doivent se muscler» pour entrer dans les normes du monde de l’emploi-formation, et devenir ainsi plus lisibles et/ou autonomes vis-à-vis de leurs partenaires. Dans le cas des programmes de repérage et de remobilisation des publics, elle conseille de « passer au tamis de Qualiopi tout ce que vous avez fait pour voir ce qui vous reste à structurer ». Ces lieux peuvent ensuite s’intégrer dans des dispositifs pluriannuels de l’écosystème emploi-formation, proposer des préparations opérationnelles à l’emploi (POE I) financées par France Travail ou progresser vers un modèle d’insertion par l’activité économique (IAE).
Dans le cas des tiers-lieux comme La Matière ou La Vigotte Lab qui expérimentent de nouvelles pratiques dans un domaine professionnel, ou travaillent à relocaliser des savoir-faire, d’autres freins apparaissent. « Souvent, ils sont bloqués dans un « mode projet », ils passent d’un appel à projet à un autre sans parvenir à sortir de la dépendance à ces enveloppes exceptionnelles », analyse Lucile Aigron. La pérennisation peut alors passer par le développement d’un catalogue de formation professionnelle, la réponse à des marchés publics et la collecte des fonds chez les opérateurs de compétences de chaque filière.
Mais cette structuration amène son lot de contraintes. Bien qu’elle permette d’accéder aux financements publics et mutualisés tels que le Compte personnel de formation (CPF), les Opérateurs de compétences (OPCO) ou les Programmes régionaux de formation (PRF), la certification Qualiopi est associée à de lourdes contraintes administratives. Il en est de même pour la commercialisation d’un catalogue de formation qui demande du temps et des ressources humaines dédiées. Dans le rapport “Apprendre en tiers-lieux : rêve ou réalité ?”, Lucile Aigron met en garde sur les risques associés à cette professionnalisation : « En entrant dans les cadres classiques (certification, normalisation), les tiers-lieux peuvent être confrontés à un dilemme. Se conformer au risque de perdre leur agilité ou rester alternatifs au risque de rester à la marge. Leur force (souplesse, innovation, informalité) peut devenir une faiblesse dans un système très normé. »
Défendre collectivement la pertinence des tiers-lieux
Face à ces contraintes, plusieurs acteurs interrogés soulèvent l’importance d’une approche par les communs et la mise en réseau. Jusqu’ici, les seize réseaux régionaux de tiers-lieux ont accompagné la montée en compétences des porteurs de projets, tout en créant des espaces d’interconnaissance et de partage de bonnes pratiques. Au niveau national, des événements comme les rencontres nationales Deffinov ou le Faire festival de Toulouse ont également joué ce rôle. Dans l’esprit de l’open source propre au mouvement maker, l’association tiers-lieux édu a développé la plateforme Je fabrique mon matériel pédagogique. Elle permet à chacun de documenter ses pratiques pédagogiques via des tutos, des plans d’objets, des projets, qui deviennent accessibles et appropriables par tous. De quoi donner vie à des « communs pédagogiques »
Cette approche collective s’incarne aussi dans le projet des Campus Cédille, dans la Drôme. Le moulin digital, Les Tracols en Royans, 8fablab et Asoft se sont regroupés en consortium pour fonder un réseau de campus ruraux qui intervient depuis 2021 sur une diversité de sujets (low tech, santé, cuisine, transition écologique…). Cette stratégie leur permet de mutualiser leur agrément Qualiopi et donc les coûts supports (administratif, communication, ingénierie de projet…). lls répondent ainsi aux besoins de formation sur leurs territoires, autant à l’échelle de la région que du bassin de vie. Dans le Limousin, L’escalier (Haute-Vienne), Au Beau MilLieu (Corrèze) et La maison d’à côté (Creuse) empruntent le même chemin avec le projet « Limousin Puissance 3 » destiné à construire un catalogue de formations complémentaires.
Une des prochaines étapes semble être d’intensifier le travail de plaidoyer, à plusieurs échelles. « Pour avancer, il faut que les pouvoirs publics aient une compréhension et une reconnaissance plus large de la place des tiers-lieux dans ce sujet, estime Lucile Aigron (Coopérative Tiers-Lieux). Dans le livret “Apprendre en tiers-lieux : rêve ou réalité ?”, cette dernière identifie trois leviers pour que la puissance publique accompagne le passage des initiatives portées en tiers-lieux de projet pilote à une logique de dispositif régulier : « Faire des tiers-lieux des “capteurs de fragilités” plutôt que des guichets de service public bis » ; « passer d’un financement au projet à un financement à la fonction de remobilisation » ; et « organiser un maillage territorial régulier, non pas exceptionnel ».
Auprès des Régions, les tiers-lieux peuvent plaider pour que les appels à projet régionaux favorisent les collaborations entre organismes de formation et tiers-lieux. Voire qu’ils soient réécrits et adaptés à la taille et aux spécificités des tiers-lieux, comme l’envisage la Région Bretagne. À l’échelle nationale, Lucile Aigron identifie un enjeu à s’adresser au ministère du Travail et à France Travail, pour qu’ensuite « les partenariats avec les DREETS (Direction régionale de l’Économie, de l’Emploi, du Travail et des Solidarités, ndlr) ou les agences locales France Travail deviennent plus faciles sur le terrain. Ce sont des structures qui déclinent des feuilles de route venues du haut. » Dans plusieurs filières professionnelles, comme le bâtiment, la culture ou les métiers d’arts, les compétences pionnières développées en tiers-lieux peuvent faire l’objet de titres professionnels reconnus au RNCP, aidant les tiers-lieux à être davantage reconnus par les opérateurs de compétences.
« Les tiers-lieux ne sont ni la panacée que certains y projettent, ni de simples espaces de coworking habillés de bonnes intentions. Ils sont quelque chose de plus rare et de plus précieux — des écosystèmes capables de faire ce que les systèmes institutionnels peinent à réaliser : accueillir inconditionnellement, créer du lien là où il manque, apprendre par le faire dans des contextes réels, et rendre leur dignité à des personnes que le système a souvent laissées au bord du chemin, conclut Lucile Aigron, dans les dernières pages du livret “Apprendre en tiers-lieux : rêve ou réalité ?”. Ce que les apprenants y acquièrent va bien au-delà des compétences techniques. Ils et elles développent un rapport différent à la valeur des choses, au collectif, au territoire, à l’utilité de leur travail.[…] Et c’est précisément cela qui est difficile à mesurer, à certifier, à financer. »
Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.