Article

Tiers-lieux et fabrication locale : où en est-on ?

Retour sur une décennie de structuration des fablabs, ateliers partagés et autres lieux du faire.

1 septembre 2026

Les tiers-lieux peuvent jouer le rôle de petits laboratoires au sein des filières, pour repenser le cycle productif à l’échelle locale.

En plus d’une décennie, les tiers-lieux de fabrication locale ont diffusé des modes de production basés sur la mutualisation, la coopération entre acteurs, et l’économie circulaire. Jusqu’à mettre en œuvre les promesses de la « fabrication distribuée » et bousculer l’ensemble du système productif ?

« Dans la tête des gens, on est passé d’un rassemblement de bidouilleurs un peu geek à un lieu qui peut sauver des vies ». Cette phrase de Pascal Gauthier, fondateur de Betamachine à Chartres, résume bien la charnière que la crise sanitaire du Covid représente dans l’histoire de nombreux tiers-lieux. En quelques mois, Betamachine a mobilisé des dizaines de citoyens pour fabriquer de grandes quantités de matériel (masques, visières…) qui manquaient au personnel soignant. Partout en France, des tiers-lieux ont organisé des distributions de légumes, proposé des tutos pour fabriquer des masques, des patrons en libre accès pour que chacun puisse coudre une blouse… Cette mobilisation a attiré l’attention des pouvoirs publics sur l’écosystème des makers – qui comptait déjà des lieux structurés comme Make ici (Montreuil) ou l’Electrolab (Nanterre) –, mais aussi sur des ateliers d’artisanat partagés (dont Plateau Fertile, à Roubaix) et des tiers-lieux nourriciers. L’épisode a ainsi prouvé leur capacité à produire localement, rapidement, et en réponse à des besoins du territoire.

Cinq ans plus tard, en 2026, France tiers-lieux recense 4041 tiers-lieux dont 43 % qui portent une activité de fabrication localeRecensement 2026, France tiers-lieux. Dans le lot, on retrouve 220 fablabs qui portent des activités de fabrication numérique et 3D.  D’autres tiers lieux de fabrication locale accueillent des ateliers de production autour du recyclage et de l’upcycling (254 lieux), du bois (191 lieux), de la production graphique (147 lieux), de la production textile (138 lieux), ou de la production alimentaire (106 lieux). S’il peut sembler difficile de dégager l’unité parmi tous ces projets, un dénominateur commun réside dans leur approche collective de la fabrication. Ces lieux naissent d’une mise en commun d’espaces, de machines et de savoirs-faire. Ils s’appuient sur l’envie de faire ensemble et de mêler l’activité productive à d’autres usages (culturels, solidaires,…). 

Au sein de chacun de ses lieux se déploient des méthodes de production basées sur des circuits locaux, la coopération, le réemploi, la transmission… Comment naissent ces méthodes ? À quels enjeux répondent-elles ? Au-delà des objectifs affichés de réindustrialisation ou de relocalisation de la production, comment ces lieux diffusent-ils leur approche de la fabrication au sein des écosystèmes économiques locaux ? Comment les politiques publiques ont-elles accompagné ce mouvement ? Une fois le programme Manufactures de proximité clôturé, quels modèles économiques pérennes peuvent-être construits autour de ces lieux ? 

Cet article étudie les singularités des modes de travail et de production en tiers-lieux, et leur reconnaissance progressive à l’échelle nationale (via le programme Manufacture de Proximité), mais aussi au sein de leurs filières économiques. Il retrace la professionnalisation de ces lieux, et de l’écosystème tiers-lieux autour des sujets de fabrication locale, en interrogeant leur rôle sur le reste du tissu économique. Enfin, ce bilan s’ouvre sur les manières de pérenniser leurs activités face aux difficultés économiques qui touchent nombre de secteurs. 

Des nouveaux modes de travail et de production

Nombre de tiers-lieux de fabrication locale prennent leurs racines dans l’esprit du mouvement makers. Nés aux États-Unis au tournant des années 2000, les fablabs, hackerspaces et makerspaces sont arrivés en France autour de 2010. Ces lieux collaboratifs réunissent des citoyens (débutants comme expérimentés) autour de la fabrication numérique, de la fabrication 3D, et de la logique du faire soi-même (do it yourself). D’autres tiers-lieux de fabrication sont nés autour de regroupements d’artisans à la recherche de sociabilité et de modes de travail plus coopératifs. Un besoin particulièrement vif chez les indépendants au sortir de la crise sanitaire du Covid-19. Ces derniers ont alors monté des ateliers partagés qui sont devenus des espaces-ressources auprès desquels particuliers et professionnels peuvent accéder à des machines, se former, rencontrer des collègues ou des clients, déployer des activités de transmission, innover dans leurs pratiques, etc. 

À Rennes, l’atelier partagé Comme un établi est né en 2020 autour d’une poignée d’artisans en début d’activité qui « voulaient construire une approche différente » et « se lancer en collectif ». Six ans plus tard, la coopérative réunit 25 artisans et structures de la fabrication et de la conception dans un hangar de 1 600m². « On choisit les machines ensemble, on oriente les décisions, on se soutient, explique Benjamin Danjou, cofondateur du lieu. Quand un artisan a moins de travail, on s’arrange pour lui trouver des chantiers. La coopérative coordonne aussi des gros chantiers pour les répartir aux artisans. »  

« [Les tiers-lieux] tentent d’inventer de nouveaux modes d’organisation du travail en laissant une grande place dans leur mode de fonctionnement à l’expérimentation plutôt qu’à la production à tout prix.  [Ils] veulent être également le support de de nouvelles formes de mutualisation qui visent à privilégier l’usage sur la possession, la réutilisation plutôt que l’achat et à favoriser la coopération entre les acteurs », résume Patricia Lejoux, chargée de recherche à l’École Nationale des Travaux Publics de l’État (ENTPE), dans un article des Cahiers de la recherche dédié aux tiers-lieux de fabrication locale. 

En 2021, la reconnaissance de ces nouveaux modes de travail et de production en tiers-lieux s’est traduite dans l’appel à manifestation d’intérêt (AMI) « Manufactures de Proximité », porté dans le cadre de France RelanceManufactures de proximité témoigne également de la reconnaissance du rôle des tiers-lieux dans les cinq champs désignés comme prioritaires dans le plan France Relance, par le Président de la République Emmanuel Macron : la souveraineté technologique et la résilience ; l’économie circulaire ; les technologies vertes ; l’inclusion numérique ; et les compétences. par l’Agence nationale de la cohésion des territoires, le ministère chargé des petites et moyennes entreprises et France Tiers-Lieux. Doté de 30 millions d’euros, ce programme a financé une centaine de tiers-lieux de fabrication répartis en France. Avec en ligne de mire une ambition claire : relocaliser la production et renforcer l’économie des territoires fragiles. Dans le contexte post-crise sanitaire, Manufactures de proximité témoigne aussi de la prise de conscience provoquée par la mobilisation des tiers-lieux pendant le confinement, ainsi que de l’intérêt grandissant pour les espaces de mutualisation capables de rendre les écosystèmes économiques locaux plus résilients. 

Parmi les lauréats, on retrouve une grande diversité de projets : un bureau d’étude en ingénierie mécanique adossé à un fablab et un espace de coworking (Luz’In, à La-tour-du-Pin – Isère) ; un moulin réhabilité en minoterie et atelier de menuiserie (La grange des roues, à Sorgues – Vaucluse) ; ou des ateliers dédiés aux métiers d’art couplés à un musée numérique et une boutique collective (Polinno, à Joyeuse – Ardèche), etc.   Ces manufactures de proximité représentent 6% de l’ensemble des tiers-lieux de fabrication locale. 

Avec une subvention moyenne de 250 000 € et un programme d’incubation de plusieurs mois, l’AMI s’inscrit dans un mouvement plus large de professionnalisation de ces espaces. Notamment dans le milieu maker : entre 2015 et 2025, « la proportion de fablabs avec et sans salariés s’est pratiquement inversée », note Constance Garnier, autrice d’une thèse sur le sujet.https://observatoire.francetierslieux.fr/wp-content/uploads/2025/07/Cahiers_de_recherche_France_Tiers-Lieux-Constance_Garnier.pdf «Ces lieux sont devenus plus structurés, avec des formations, des certifications, et une reconnaissance professionnelle. » Grâce à ce coup de pouce, certains fablabs lauréats ont acquis des machines, élargi leur communauté et consolidé leur modèle économique. Certains se sont structurés autour de l’accueil de travailleurs indépendants et de salariés d’entreprises partenaires, ou autour d’activités de recherche et de transmission. D’autres, comme le 8fablab de Crest (Drôme), se sont emparés du programme Manufactures de Proximité pour créer une unité de production. Fin 2020, les makers drômois ont fondé la Fab Unit, une micro-usine destinée à fabriquer du mobilier à partir de déchets plastiques récupérés sur le territoire. Un outil qui « permet aux objets inventés dans le fablab d’être fabriqués sur notre territoire », mais aussi d’« ajouter une brique économique au fablab », explique Carole Thourigny, cofondatrice de la Fab Unit. 

Des pionniers de l’économie circulaire

Au fil de leur structuration, les tiers-lieux de fabrication ont démontré à plus grande échelle leur capacité d’expérimentation et d’innovation dans le champ de l’économie circulaire, du low-tech ou de la fabrication numérique. Dans les filières du textile, du plastique ou du bâtiment, plusieurs d’entre eux ont été à l’avant-garde des pratiques de recyclage et de réemploi, accompagnant ainsi les transformations imposées par la loi AGEC (loi anti gaspillage pour une économie circulaire) de 2020. Dès 2017, le lieu auxerrois Au bonheur des chutes a récupéré les chutes de bois et de textile d’industries locales pour les revendre ou les transformer sur place en mobilier. En Normandie, le chantier de rénovation de la grande Halle de l’ancienne Société Métallurgique de Normandie (Colombelles) pour accueillir le tiers-lieu Le Wip, entre 2016 et 2023,  a accéléré la structuration de la filière du réemploi (et la création de la plateforme de réemploi Plateau circulaire). Plusieurs recycleries, ressourceries, ateliers vélo ou ateliers partagés ont aussi été pionniers dans le champ de la réparation (défini comme une priorité de la loi AGEC, via notamment le bonus réparation) : La Mine à Arcueil (Val-de-Marne), La Matière à Périgny (Charente-Maritime), La Petite Rockette (Paris)… 

À Crest, la micro-usine Fab Unit a proposé une solution innovante pour valoriser les déchets plastiques. « On est arrivé dans un domaine que l’on ne connaissait pas, raconte Carole Thourigny. On a auto-construit toutes les machines en s’appuyant sur la communauté internationale Precious Plastic qui propose des plans et des méthodes open source pour recycler le plastique. » Après des longs mois de prototypages, « beaucoup d’aller-retour et d’essais ratés », et le recours à des méthodes comme le design inversé qui consiste à partir des propriétés du matériau pour concevoir un objet, l’équipe est arrivée à deux produits finis. Des chaises design, notées A+ par l’agence éco-impact qui évalue l’impact environnemental et social du mobilier. « On s’appuie sur la culture fablab, avec toute l’agilité qu’elle apporte et ce réflexe de partir des besoins du territoire et des usagers », analyse la cofondatrice du lieu.

« Il y a dix ans on était les seuls de notre territoire sur les sujets de réemploi », raconte Pierre Braud, chargé de projet au sein du lieu La Matière, qui porte un magasin de matière et un atelier de design circulaire. Aujourd’hui, la structure est « sur-sollicitée » : elle travaille avec un centre de formation d’apprentis pour sensibiliser les futurs artisans au réemploi des matériaux, elle forme des professionnels du territoire à la déconstruction sélective, elle accompagne la Communauté Urbaine du Grand Poitiers dans l’étude de faisabilité d’une plateforme de réemploi de matériaux du bâtiment… Autant de partenariats qui « font bouger des lignes » auprès des collectivités et des entreprises locales, selon Pierre Braud.

En effet, les pratiques développées dans les tiers-lieux ne laissent pas les entreprises locales indifférentes. « Des gros plasturgistes du territoire ont accompagné le projet de la Fab Unit », témoigne Carole Thourigny. Pour être honnête, ils ne croyaient pas vraiment à la réussite du projet mais ils voulaient se nourrir de nos méthodes et de notre capacité d’innovation. » Certains partenariats vont même plus loin, à l’image du tiers-lieu textile IDTiss (à Saint-André-lez-Lille, Nord) accolé à une entreprise locale de tissage. Une proximité qui « crée des partenariats super intéressants autour de la recherche, de boutiques collectives, de collecte et du tri de textile », détaille Justine Faiderbe, couturière et responsable des sujets de fabrication locale au sein du réseau des tiers-lieux des Hauts de France, La compagnie des tiers-lieux

À partir d’une étude menée sur des ateliers de fabrication numérique en France et en Belgique, les géographes Christine Liefooghe et Cédric Cabanel nuancent toutefois la capacité de ces acteurs à nouer des liens profonds avec des entreprises ordinaires. Ces partenariats se heurtent en effet « à des questions techniques (machines inadaptées à la demande, manque de main-d’œuvre) mais aussi des écarts entre les valeurs portées par les fablabs et makerspaces (open source, partage de la valeur produite) et celles du monde des entreprises (propriété intellectuelle, captation de la valeur produite). », écrivent-ils dans un article du Cahier de la recherche #2 de France Tiers-lieux.

Formation, coopération, innovation… : répondre aux enjeux des filières 

Les tiers-lieux de fabrication répondent aussi aux besoins de recrutement, de formation et de préservation des savoirs-faire de certaines filières en tension. En effet, ce sont des espaces de vie et de passage dans lesquels les activités de fabrication se mêlent à d’autres usages : culture, solidarité… Un atout central pour toucher certains publics éloignés de l’emploi, et proposer des formations par le faire. C’est l’ambition du projet « Ardèche – métiers du fil » porté entre autres par les tiers-lieux ardéchois Polinno et le Vesseaux-Mère. Financé par le programme Deffinov – lancé en 2022 par le ministère du Travail, Régions de France et l’ANCT pour soutenir les activités de formation dans les tiers-lieux –, le projet vise à co-construire une offre de formation innovante autour des métiers du textile, filière historique du département aujourd’hui fragilisée. Des projets similaires sont portés pour les métiers du bois et de la forêt (La Vigotte Lab, Cabaret Vert), la maintenance des bâtiments (Le Loubatas) ou la réparation (La Colporteuse). 

Dans certaines filières artisanales, les modèles coopératifs développés dans les tiers-lieux lèvent de nombreux freins liés à l’isolement des artisans ou au coût des machines. À Lille, le collectif L’étiquette (intégré au sein de la coopérative La Traction et du tiers-lieu La Loco) réunit 35 artisans d’art autour d’une boutique partagée. « Dès le départ, l’ambition était de soutenir les artisans d’art du territoire en mutualisant une boutique, explique Justine Faiderbe, fondatrice du collectif. Mais on voulait le faire en créant de l’emploi pour ne pas épuiser les artisans qui seraient contraints de tenir la boutique bénévolement. » À ce titre, les ateliers partagés sont aujourd’hui attentivement scrutés par les représentants professionnels de l’artisanat d’art, confrontés au départ à la retraite d’un quart des artisans d’ici à 2030. Le soutien aux manufactures de proximité est d’ailleurs cité comme levier d’action dans la stratégie nationale en faveur des métiers d’art de 2023. 

« L’objectif de l’AMI Manufactures de proximité n’est pas d’ajouter un maillon de production, analyse Yolaine Proult, directrice générale de France tiers-lieux. Les tiers-lieux peuvent jouer le rôle de petit laboratoire au sein des filières, pour repenser l’ensemble du cycle productif à l’échelle locale. » En effet, l’ancrage territorial et le caractère hybride des tiers-lieux les placent bien souvent à des intersections stratégiques, à mi-chemin entre citoyens, entreprises, acteurs publics et associations. Des positions idéales pour amorcer des coopérations inédites. 

À Sorgues (Vaucluse), le tiers-lieu La grange des roues a recréé une filière de céréales en agriculture biologique dans un rayon de 50 km. Des agriculteurs aux boulangers en passant par les structures locales (Communauté d’agglomération, parc naturel régional, association Agribio 84, Chambre des métiers et de l’artisanat, Chambre d’agriculture), une pluralité d’acteurs s’est retrouvée autour de cet ancien moulin restauré en minoterie. « On joue un rôle de défricheur sur le territoire », raconte Amande Desrochers, cofondatrice de La grange des roues. Dans une région touchée par la crise de la filière viticole et des tensions autour de la ressource en eau, le lieu veut « permettre aux agriculteurs de se diversifier ». « À terme, l’ambition est de transformer le système alimentaire à l’échelon local, en s’appuyant sur une économie de la coopération » 

Dans la Drôme, la Fab Unit porte la même intention autour de la filière des déchets plastiques. Lorsque la crise du pétrole fait bondir le prix du broyat de plastique en 2022, les porteurs de projets comprennent « l’intérêt d’avoir une certaine autonomie sur la matière première ». Ils fédèrent alors une quinzaine d’associations, de collectivités et d’entreprises autour d’une filière collaborative locale de traitement des déchets plastiques de la vallée de la Drôme, baptisée Paillettes

La promesse de la fabrication distribuée

La professionnalisation progressive des fablabs, et plus largement la multiplication des tiers-lieux de fabrication, ont accéléré le développement d’un modèle porté de longue date par le mouvement des makers : la fabrication distribuée. Ce modèle propose de mêler partage mondial de données et fabrication locale. « La fabrication distribuée, c’est la promesse de mutualiser la conception, la production, de partager des connaissances et des marchés entre des petites unités de production sur les territoires », explique Justine Faiderbe (La compagnie des tiers-lieux). On retrouve ces pratiques de mutualisation aux quatre coins de l’écosystème des tiers-lieux : dans les commandes collectives de matériaux entre artisans des ateliers partagés, dans la mise à disposition des plans d’auto-construction de machines, dans la réponse collective à des marchés, dans la transmission quotidienne des savoir-faire d’utilisation des machines, dans la plateforme Makernet qui propose aux consommateurs un catalogue d’objets qui peuvent être fabriqués dans plusieurs fablabs…

Cette approche de la fabrication par les communs s’appuie sur un long travail de mise en réseau entre lieux, accéléré par le programme d’incubation du programme Manufactures de proximité et par les réseaux régionaux des tiers-lieux. « Il faut générer une base de confiance entre tous ces acteurs, explique Justine Faiderbe. « Il faut enlever le mot concurrence de nos bouches pour se dire que l’autre est un appui et un soutien plutôt qu’un rival économique. »

« La coopération passe par des visites, des coups de fil, des conversations whatsapp, et tous les liens informels entre les makers, ajoute Carole Thourigny (Fab unit). On s‘aide sur des questions techniques, sur des enjeux de modèle économique et même sur des questions existentielles » Cette dernière souligne à ce titre le rôle clé pour développer l’interconnaissance d’évènements comme October Make (organisé par le réseau des fablabs et des espaces du Faire RFFLabs) ou le Faire festival à Toulouse (organisé par le Rose Lab, le réseau régional La Rosée, RFFLabs, France Tiers-Lieux et l’Association nationale des tiers-lieux). Autre espace de mise en lien : le RFFLabs, qui compte 83 tiers-lieux parmi ses adhérents. Ce réseau historique déploie notamment le projet Communs d’urgence pour documenter les actions déployées par les espaces du Faire pendant la crise Covid, et préparer des guides méthodologiques d’action en prévision des prochaines crises. Et ce, en open source et dans l’esprit du libre.

Pour autant, cette diffusion des pratiques de mutualisation et du principe de fabrication distribuée porte-t-elle les germes d’une « nouvelle révolution industrielle », comme l’ont annoncé certains auteurs au tournant des années 2010 ? Cette hypothèse est encore très incertaine. La capacité productive des tiers-lieux reste marginale, et davantage tournée vers le prototypage, l’innovation ou la réparation que vers la production en série. Plus largement, les tiers-lieux de fabrication restent des objets en construction, dont le potentiel à bouleverser le système productif capitaliste est amplement soumis à discussion. En ce sens, la chercheuse Patricia Lejoux identifie une tension au sein de l’écosystème des tiers-lieux de fabrication entre d’un côté « une rupture [avec] les modèles de développement économique, social et territorial », et de l’autre « une manifestation du redéploiement de [ces modèles de développement] sous de nouvelles formes mais sans changement profond. » 

Quelle pérennité économique à moyen terme ?

Aujourd’hui, nombre de tiers-lieux de fabrication rencontrent des difficultés économiques. Inflation, baisse des commandes, hausse du coût des matériaux et de l’essence… La succession de crises géopolitiques et économiques met à mal l’économie des secteurs dans lesquelles ces structures s’insèrent. Même si elles ne représentent qu’une minorité, plusieurs  manufactures de proximité sont contraintes de déposer le bilan. C’est le cas de la Fab Unit, à Crest. « Cette mauvaise phase est arrivée pile au moment où les subventions se sont arrêtées », raconte Carole Thourigny. La Fab Unit n’a jamais présenté de résultats négatifs, mais elle est rattachée à la société coopérative du 8fablab. « On ne voulait pas prendre le risque de faire couler une structure qui a plus de dix ans et 80 sociétaires. » Au-delà des difficultés conjoncturelles, Carole Thourigny explique cette fermeture par l’ampleur du défi que représentait le lieu. En plus de la conception, de la production et de la commercialisation, la Fab Unit devait structurer une filière plastique locale et porter un plaidoyer pour bénéficier à terme d’une partie de l’éco-contribution, cette taxe versée par les entreprises productrices de déchets. « C’est une tâche qui demande 8 à 10 ans minimum, il faut faire évoluer tout un écosystème. Il aurait fallu que ça soit porté par une structure qui a les reins très solides, ou que la démarche soit soutenue sur le long terme par des fonds publics. »

D’autres manufactures de proximité pointent les limites du programme. « Trois ans, c’est trop court pour stabiliser un modèle économique », estime Julia Sorlin, cofondatrice de Luz’in. Elle rappelle qu’il faut « en moyenne cinq à sept ans pour stabiliser le modèle économique d’une entreprise. » À son tour, Carole Thourigny déplore l’injonction du programme à présenter des budgets équilibrés pendant deux ans, poussant les structures à investir massivement en peu de temps. Fab Unit annonce travailler aux côtés d’autres manufactures de proximité qui ont déposé le bilan autour d’un livre blanc pour partager les leçons de leurs fermetures.

Face à ces difficultés, un autre programme de soutien verra-t-il le jour ? Le programme Manufactures de proximité a-t-il été le premier pas d’une politique publique nationale plus ambitieuse ? « Non », répond Yolaine Proult. Aucun programme de soutien aux tiers-lieux n’est inscrit dans le budget 2026 de l’Etat et Manufactures de proximité « semble être une expérimentation sans suite » pour le  ministère de l’économie. « Maintenant, on passe le flambeau au local », conclut la directrice générale de France tiers-lieux. 

Dès lors, chaque tiers-lieu de fabrication locale tâtonne à la recherche d’un modèle économique pérenne. Certains misent sur la production et la commercialisation de biens, d’autres sur des prestations de services, de la formation, ou de l’insertion par l’emploi. « Il faut être le plus diversifié possible », conseille Benjamin Danjou qui compare son lieu Comme un établi à « un mouton à 18 pattes capable d’aller brouter dans plusieurs prés. » Comprendre : répondre à plusieurs types d’aides ou d’opportunités économiques. « En fonction des inclinaisons des politiques publiques on se présente comme fablab, comme tiers-lieux ou comme coworking, mais au fond c’est toujours le même projet. » 

La pérennité des tiers-lieux de fabrication semble désormais reposer sur leur ancrage au sein du tissu économique local, et sur leur capacité à apparaître comme des acteurs économiques comme les autres. Tous les acteurs interrogés témoignent de l’accueil sceptique reçu par leurs projets dans les premiers mois. Les Chambres des métiers se méfient des « repères d’auto-entrepreneurs » que représentent les tiers-lieux, les Chambre de commerce et d’industrie se détournent de projets jugés trop petits pour être qualifiés d’industriels, les services économiques des collectivités peinent à comprendre leurs modèles économiques… Le label Manufacture de proximité dispensé par l’État a amorcé un changement de regard, mais la crédibilité locale ne se construit surtout « au moment où on commence à faire ses preuves sur le plan économique », témoigne Amande Desrochers (La grange des roues). 

« Au niveau local, on a choisi de prioriser un positionnement économique », explique cette dernière. Au départ, on était en chantier dans les gravats donc on a reporté à plus tard les activités culturelles ou sociales, avec l’idée de les développer une fois que l’activité de meunerie sera en place. On a senti que ça a facilité les relations avec les services de développement économique qui voyaient qu’on était vraiment au travail pour créer un outil productif au service du territoire. »

Face à la réduction des aides publiques, « il nous semble important de miser à fond sur le fait qu’on va produire et générer notre propre économie », poursuit Amande Desrochers. On retrouve cette stratégie, semblable à celle des structures de l’ESS, au sein du lieu La Matière qui base son modèle économique sur des prestations de conseil liées au réemploi et sur la commercialisation de mobiliers ; ou à Luz’In qui ambitionne de s’appuyer sur les revenus du bureau d’ingénierie mécanique adossé au fablab. « Ça demande de faire des choix, et de veiller à conserver l’équilibre entre les activités sources de financements et celles d’intérêt général », admet Pierre Braud (La matière) qui cite en exemple des cours d’initiation au bricolage interrompus faute de subventions publiques. « Il faut aussi que la commande publique joue le jeu », ajoute-t-il. Toutefois, malgré quelques progrès – dont une obligation d’achat de biens issus du réemploi –, les marchés publics et privés restent inadaptés aux tiers-lieux : lots trop gros, complexité administrative, paiement décalés… 

En choisissant cette voie, ces lieux pourront bénéficier à terme des dispositifs ordinaires de soutien à l’activité économique, tant à l’échelle locale que nationale et européenne. En ce sens, ils peuvent faire valoir leur rôle moteur au sein de l’économie locale. Au total, les 4041 tiers-lieux français hébergent 8 436 structures économiques, et 14% d’entre eux portent un incubateur d’entreprises. Aussi, 405 d’entre eux mènent des actions de mise en réseau et d’animation de l’écosystème économique local, et 262 participent à des dynamiques territoriales (clusters, filières, réseaux économiques, projets alimentaires territoriaux…).  

Prochaines étapes ? Initier ou rejoindre des pôles territoriaux de coopération économique, comme l’ont fait de nombreux fablabs depuis 2014. ces dynamiques collectives mêlant des structures de l’ESS, des collectivités, des associations, des institutions ou des laboratoires de recherches à l’échelle d’un territoire, autour d’enjeux spécifiques : transition écologique, emploi… Les tiers-lieux peuvent aussi miser sur les coopérations thématiques (via la plateforme Tiers-lieux nourriciers, les portails thématiques de Movilab, ou le RFFLabs qui a récemment fêté ses 10 ans), ou géographiques (via les réseaux régionaux de tiers-lieux ou les référents régionaux RFFLabs). Des mises en réseaux de plus en plus solides et reconnues par les pouvoirs publics, jusqu’à être éligibles à certains fonds nationaux (Fonds pour le développement de la vie associative, Fonds national d’aménagement et de développement du territoire…) et européens. 

C’est dans ces espaces que les structures peuvent évaluer le chemin parcouru (ancrages territoriaux durables, reconnaissance des pouvoirs publics locaux, pleine légitimité acquise dans des filières comme les métiers d’arts) ; ainsi que défendre collectivement leur contribution à l’inscription des logiques d’économie circulaires, de mutualisation ou de coopération territoriale dans les tissus économiques locaux. En quête de légitimité, des voix appellent également à quantifier les externalités positives des tiers-lieux de fabrication locale. Des tonnes de CO2 non émises grâce à la fabrication distribuée et au réemploi, jusqu’aux emplois non-délocalisables créés, en passant par les bénéfices liés aux innovations technologiques ou à la formation professionnelle.  Deux outils proposés par la plateforme Commune Mesure permettent de faire un premier pas dans ce sens. Le premier permet l’autoévaluation des effets environnementaux de son lieu, le second d’estimer son bilan carbone. « Je suis persuadé qu’on reviendra à ces modèles à la prochaine crise », défend Carole Thourigny qui estime que malgré la fermeture de la Fab Unit, « ce modèle a fait ses preuves ». « Il ne va pas remplacer les autres acteurs, mais il vient en complément pour amorcer les transitions et créer ces petits écosystèmes locaux qui font tampon au moindre problème. »

Cet article est publié en Licence Ouverte 2.0 afin d’en favoriser l’essaimage et la mise en discussion.